Barack Obama en Afrique – 1ère partie : de la force immédiate du symbole aux actes attendus

Les présidents Barack Obama et Macky Sall, au Palais présidentiel du Sénégal (photo : reuters)

Les présidents Barack Obama et Macky Sall, au Palais présidentiel du Sénégal (photo : Reuters)

Note de l’auteur : les dimensions que revêt la tournée africaine du président américain sont nombreuses et difficilement traitables dans un seul texte. J’ai eu la chance de me trouver au Sénégal lors de la visite du président Obama et j’ai pu mesurer la température du pays et apprécier la diversité des sentiments que celle-ci a suscitée. Par conséquent, j’ai fait le choix d’écrire deux articles sur le thème « États-Unis/Afrique » dont les contenus se complètent. Le présent article met l’accent sur la portée symbolique et les gains diplomatiques de cette tournée. Une prochaine analyse (qui sera publiée sous peu) s’appesantira sur les perspectives économiques et géostratégiques de la nouvelle politique américaine sur le continent. Bonne lecture et merci de votre visite.

Les bons élèves de la démocratie à l’honneur

Quatre ans après son unique visite en Afrique, au Ghana, Barack Obama a choisi de se rendre au Sénégal, en Afrique du Sud et en Tanzanie du 26 juin au 3 juillet 2013 pour sa première – et tardive – tournée africaine. Celle-ci est placée sous le signe du soutien américain aux « démocraties solides et émergentes ». Le choix des pays retenus dans ce panel peut surprendre à première vue, mais fait vite sens tant ceux-ci sont représentatifs de la diversité africaine et concentrent les principaux défis qui attendent le continent noir. Chacun de ces États a déjà fait la preuve, à hauteur de ses moyens, de sa volonté d’améliorer ses résultats en matière de démocratie, de libertés fondamentales et de sécurité. L’aspect commun le plus saillant entre ces trois acteurs africains, du reste culturellement très éloignés, réside dans la solidité de leurs institutions démocratiques et dans leur stabilité politique, fruit de l’héritage des Pères de leurs nations : les présidents Léopold Sédar Senghor, Nelson Mandela et Julius Nyerere. La présence du Sénégal, seul pays francophone du lot, détonne à plus d’un titre, en se distinguant de l’Afrique du Sud et de la Tanzanie par sa faible superficie, son sol très pauvre en ressources minières et son poids insignifiant dans l’économie mondiale. Les trois pays de cette tournée ne possèdent ni le même rayonnement ni le même niveau de richesses, mais ont su maintenir, grâce à leurs politiques macro-économiques, une croissance positive et amortir les effets de la crise mondiale. Les États-Unis souhaitent les encourager à poursuivre leurs efforts entrepris notamment en termes d’assainissement budgétaire et de transparence.

Les leviers de la consolidation des acquis démocratiques

La création d’emplois, l’amélioration de la mobilité sociale et de la répartition des richesses constituent quelques uns des défis essentiels à relever, car l’absence de perspectives pour des populations très jeunes est un fixateur des conflits sociaux, de la violence et de la radicalisation, et menace de faire dévier les pays africains de leur trajectoire de croissance. Le développement de l’industrie, secteur lacunaire mais capital pour l’avenir des économies ouest-africaines, concourant à la réduction de leur dépendance externe, n’a pas, cette fois encore, fait l’objet de propositions remarquables de la part du président Obama, ce dernier privilégiant la « régénération du commerce et l’emploi » sur le continent, et annonçant laconiquement la préparation d’un nouvel accord d’investissement avec la Cédéao (Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest). Cela dit, l’industrialisation, si elle créé de l’emploi, permet d’accéder à l’autosuffisance alimentaire et rééquilibre la balance commerciale, ne résout pas tout. La répartition des richesses figure parmi les plus grandes plaies du continent noir et explique, par exemple, en grande partie, le creusement des inégalités sociales criantes au sein de la société sud-africaine, pourtant puissance industrielle. Le développement économique et social du continent que s’assigne Washington comme objectif à plus long terme, dans le cadre de cette « nouvelle » coopération USA/Afrique, dépend indéniablement de la conjonction de facteurs que sont la poursuite de la modernisation des institutions de l’État et du marché du travail, le développement de l’agriculture, la mise en place d’un nouveau paradigme commercial plus juste et ouvert, et la dotation des États en moyens répondant aux besoins de sécurisation des citoyens et des ressources (objectif à atteindre à très court terme et sur lequel les Américains veulent mettre l’accent depuis le déclenchement du conflit malien ). En somme, les trois pays visités par le président Obama ont encore de nombreuses lacunes et failles à combler dans tous les domaines. Une augmentation de l’aide publique américaine ne suffirait pas à remédier à ces problèmes structurels et à se substituer aux défaillances des États et à l’inefficacité de leurs politiques publiques. Mais ces freins et difficultés socio-économiques n’empêchent pas Washington de considérer que chacun de ces pays représente un pivot stratégique à l’Ouest, à l’Est et au Sud du continent, un partenaire fiable et digne de confiance, disposant d’atouts variés, notamment d’un secteur privé très dynamique (dans lequel Washington dit vouloir investir) et de réalisations probantes en matière de bonne gouvernance et de démocratie à même d’inspirer leur voisinage. Le choix de visiter le Sénégal éclaire particulièrement sur la volonté de Washington de modifier graduellement une approche qui ne peut désormais se fonder uniquement sur l’intérêt énergétique ou commercial, à l’heure où les facteurs de la puissance évoluent, se diversifient et appellent à une refondation des concepts et des méthodes.

Un plus grand intérêt américain pour une diplomatie africaine forte

Certes, le Sénégal ne bénéficie pas des mêmes ressources naturelles (métaux précieux stratégiques et hydrocarbures) que les deux autres pays anglophones, enregistre une faible productivité et exporte très peu malgré un taux d’industrialisation honnête voire supérieur à son voisinage proche, tandis que la Tanzanie est le quatrième exportateur d’or du continent et ses perspectives de croissance sont très positives, grâce notamment à la découverte de gisements de gaz et de pétrole [1]. L’ Afrique du Sud est le premier producteur mondial de platine, le deuxième producteur d’or (un quart des réserves mondiales) après la Chine et le cinquième producteur de diamant. Son territoire recèle également de réserves d’uranium, de cuivre, de houille (utilisée pour sa fourniture électrique nationale) et de nickel. Cela dit, tout riches en ressources naturelles qu’elles soient, la Tanzanie et l’Afrique du Sud disposent d’une infrastructure industrielle encore très perfectible (dans le secteur extractif principalement) qui ne permet pas encore d’exploiter leur plein potentiel énergétique, et, quoique ces deux pays figurent dans la liste des dix pays africains gérant le mieux les revenus issus de l’industrie extractive, ils ne sont pas encore au niveau des pays scandinaves, européens et des autres pays émergents [2]. Faisant partie des pays de l’initiative PPTE (pays pauvres et très endettés), le Sénégal peut néanmoins se prévaloir d’autres atouts sur lesquels Washington commence à porter un intérêt certain. Ce pays représente en effet un pivot de stabilité exceptionnel dans la région ouest-africaine et dispose de suffisamment d’expérience en matière de gestion des conflits et de médiation en particulier pour jouer un grand rôle dans les relations internationales et promouvoir des valeurs que l’Amérique souhaite voir s’étendre dans la région. Interrogé sur les retombées de cette visite au Sénégal, le président sénégalais Macky Sall a déclaré fièrement et sans doute un peu trop précipitamment : « La visite d’Obama a permis de repositionner notre pays sur la scène diplomatique (…) Le séjour du chef de l’État américain, premier président noir des États-Unis, a aussi permis de montrer, si besoin en était, que la puissance diplomatique et l’influence d’un pays n’étaient pas forcément proportionnelles à sa richesse »[3]. Une déclaration dont l’enthousiasme est compréhensible mais qui mérite cependant d’être relativisée, car si la voix du Sénégal compte indubitablement au sein de la Cédéao et des enceintes de l’Union africaine, celle-ci ne porte pas, pour l’instant, davantage que celle des autres pays de la région subsaharienne que sont la Côte d’Ivoire, le Burkina Faso, le Mali, le Nigeria, le Ghana ou le Liberia pour ne citer qu’eux. Le Sénégal partage une influence diplomatique ni inférieure ni supérieure à celle de ses partenaires ouest-africains tant qu’il reste dans un tel cadre multilatéral. Quand bien même le Sénégal souhaiterait agir de manière « plus autonome » voire unilatérale à l’extérieur de ses frontières, le talent de ses diplomates ne compenserait pas à lui seul des moyens financiers et militaires dérisoires qui ne tarderaient pas à le ramener à la réalité. Ses performances économiques ne lui permettent pas de s’imposer sur un quelconque grand dossier régional sans une concertation préalable et a fortiori une coopération avec ses voisins, comme l’a démontré la gestion de la sévère crise au Mali. L’Afrique, dans son ensemble, n’a pas encore su bâtir une diplomatie qui parle au nom de tous ses États. À ce propos, il convient de rappeler qu’au G20, c’est toujours l’Afrique du Sud qui représente le continent et parle en son nom sur la scène internationale, bien que sa situation ne puisse résumer celle des autres peuples africains. L’ Afrique est encore écartée d’un système mis en place par les puissances occidentales, États-Unis en tête, qui favorise la voix des puissants et fait perdurer chez les opinions africaines le sentiment de subir davantage les décisions que de participer activement aux processus qui engagent leur avenir.

Retrouvailles diplomatiques afro-américaines et « retour aux sources » pour le président

Les dirigeants sénégalais, hauts fonctionnaires et magistrats se targuent volontiers du prestige, et non des moindres, de n’avoir jamais connu de coup d’État (ou d’avoir su en éviter) et surtout d’avoir expérimenté deux alternances politiques pacifiques en dépit de difficultés économiques qui traversent le pays depuis son indépendance en 1960. Le défi du Sénégal, du fait de ses lacunes structurelles, est donc de capitaliser sur sa vitalité démocratique et son sens légendaire du dialogue pour accroître son attractivité, parallèlement à ses réformes institutionnelles, foncières et agricoles qui lui permettront de bâtir une économie stable et d’améliorer le niveau de vie d’une majorité de la population vivant sous le seuil de pauvreté, malgré une croissance annuelle oscillant entre 4 et 5% (soit un ou deux points en dessous de la croissance des autres États visités par le président Obama). Des chiffres qui n’ont désormais rien d’exceptionnel (et ne conduisent pas non plus aux mêmes résultats en termes de développement économique) si l’on considère que ceux-ci se situent dans la moyenne des pays subsahariens qui ne sont ni en guerre ni en crise politique persistante. Last but not least, le choix de visiter le Sénégal et l’Afrique du Sud n’est pas anodin pour un président désireux de donner à sa tournée des airs de pèlerinage, en rendant hommage aux souffrances de l’Afrique et à l’héritage de Nelson Mandela – qu’il désigne comme l’un de ses « héros personnels » et dont l’ombre n’a cessé de planer sur chaque étape de la tournée. Le Sénégal et l’Afrique du Sud abritent en outre des hauts lieux de la mémoire africaine et universelle, à forte charge émotive : l’île de Gorée et l’île de Robben island où le président Obama a pu se recueillir. Le premier endroit rappelle la traite négrière et le second la discrimination raciale du système de l’Apartheid, dont le prisonnier le plus célèbre fut Nelson Mandela. À Gorée, le président Obama et sa famille (son épouse Michelle, leurs filles Sasha et Malia, sa belle-mère Marian Robinson, et sa nièce Leslie Robinson) ont visité la célèbre et incontournable Maison des esclaves. Il n’a pas échappé au président américain et à ses conseillers qu’en tant que métis né d’un père africain, il était attendu de lui dans ces pays et dans ces endroits remplis d’histoire quelque chose de plus qu’une courtoisie protocolaire ou qu’un passage obligé auquel s’étaient pliés avant lui les couples Bill et Hillary Clinton en 1998 et George W. et Laura Bush en 2003.

Vidéo de la visite du couple Obama sur l’île de Robben island, en Afrique du Sud. (Commentaires de Michelle Obama)

Un enthousiasme mesuré, mais une fierté palpable

Au « Pays de la Téranga », le président Obama n’arrivait pas vraiment en terrain conquis. Quelque peu désabusés, les Sénégalais dans leur ensemble n’avaient pas manifesté un vif enthousiasme en apprenant sa venue, considérant (du moins au tout début) que cet événement allait leur apporter plus de contraintes et de nuisances que d’opportunités concrètes pour le pays. Les habitants de Gorée redoutaient quant à eux, à juste titre, des perturbations dans leur vie paisible provoquées à chaque visite d’un président américain sur cette minuscule île de 1500 âmes. Cette fois encore, Gorée n’a pas échappé aux traditionnelles et pharaoniques mesures de sécurité qui la transforment en forteresse coupée du monde. Une situation pénible dont témoignent volontiers les habitants de l’île qui avouent se sentir méprisés, humiliés et – comble de l’ironie – presque « réduits en esclavage » chez eux lorsqu’un président américain y pose le pied. Heureusement, en dépit de cet important dispositif, les habitants n’ont pas été contraints cette fois de rester cloîtrés dans leurs maisons ou parqués de force sur une place de l’île comme ce fut le cas lors de la visite du président Bush – qui a laissé aux Goréens, et de loin, le souvenir le plus amer. Le président Obama a su, au contraire, se montrer une fois de plus fidèle à l’image qu’il donne de lui depuis sa première élection, celle d’un homme simple, chaleureux, proche du quidam. Le président s’est même offert un petit bain de foule rythmé au son des tam-tams. Une façon d’agir qui, à en croire les témoignages parus dans la presse locale, aurait particulièrement touché les habitants présents pour l’accueillir. Même s’ils ont beaucoup moins exulté qu’ils ne l’auraient sans doute fait il y a quelques années, les Sénégalais n’ont pas été peu fiers de la primeur qui leur a été accordée, doublée d’un coup de projecteur bienvenu pour leur pays qui vit essentiellement du tourisme. Pour le coup, Dakar a bien porté son surnom de « porte de l’Afrique » (« Bountou Afrique » en wolof) donné par ses habitants, au regard de sa façade atlantique qui en fait la porte d’entrée privilégiée et naturelle en Afrique de l’Ouest. La personnalité sympathique du président Obama a finalement eu raison des réticences et grincements de dents, mais les Sénégalais restent toutefois partagés sur les gains de cette visite.

Un moment de la visite de B. Obama sur l'île de Gorée le 27 juin 2013. Cette image de Barack Obama portant un bébé  a fait le buzz sur la toile et a attendri plus d'un Sénégalais. (AP Photo/Evan Vucci)

Moment immortalisé lors de la visite de B. Obama sur l’île de Gorée le 27 juin 2013. Cette image de Barack Obama portant un bébé a fait le buzz sur la toile et a attendri plus d’un Sénégalais (AP Photo/Evan Vucci).

Force est de constater que les badauds interrogés dans la rue ont manifesté peu d’intérêt voire parfois une complète indifférence par rapport à l’événement car les conditions de vie d’une majorité de Sénégalais ne connaissent pas encore d’amélioration significative et les citoyens ne s’attendent guère à ce qu’un président américain, aussi bienveillant et à l’écoute soit-il, apporte une solution miracle à leurs préoccupations quotidiennes. La relance de l’économie se fait attendre même si les mesures entreprises par le président sénégalais Macky Sall en matière de bonne gouvernance et de lutte contre l’enrichissement illicite sont globalement bien comprises et approuvées par la population. La visite de B. Obama représente un satisfecit total pour le 4ème président de la république sénégalaise, et une consécration pour la politique qu’il mène. Ces mesures, si elles ne suffisent pas à régler les problèmes du Sénégal (cherté de la vie, chômage, problèmes d’électricité) sont nécessaires après une décennie marquée par une concussion sans précédent durant la présidence d’Abdoulaye Wade. Un climat délétère qui avait fini par couper les élites du peuple. Les commerçants et acteurs du secteur touristique semblent malgré tout considérer que le contrecoup de la traque contre les biens mal acquis initiée par M. Sall affecte le climat des affaires et les investissements directs au Sénégal, soumettant dorénavant les transactions et flux financiers à des contrôles plus stricts. Ceci serait une pure vue de l’esprit à en croire les déclarations du ministère sénégalais de l’Économie et des Finances qui assure au contraire que ces mesures sont « très bien vues par les grandes institutions financières internationales ». Le ralentissement de l’activité économique n’en est pas moins ressenti au quotidien par les principaux intéressés. Macky Sall peut s’enorgueillir des circonstances de son élection et profiter au maximum de l’appréciation positive, à l’extérieur, de son action en faveur d’une Justice plus libre, indépendante et efficace dans son pays, car sans cette image avantageuse et en phase avec la vision idéaliste de l’Afrique portée par Barack Obama, le Sénégal n’aurait pas ou très peu suscité l’intérêt de Washington. Le légalisme austère de Macky Sall lui a jusqu’ici porté chance au point qu’il pourrait être tenté d’en user et d’en abuser pour rester au tableau d’honneur. Hasard ou coïncidence, l’annonce de la garde à vue le dimanche 30 juin 2013 au matin de l’ancien dictateur tchadien Hissène Habré, accusé de crime contre l’humanité – et qui était protégé par le régime Wade durant son exil au Sénégal – est tombée à peine deux jours après que le président Obama a quitté Dakar. Le procureur général près les Chambres africaines extraordinaires, Mbacké Fall, en se défendant devant les médias d’avoir été soumis à une quelconque hiérarchie, a assuré que l’arrestation de l’ex président tchadien avait été préparée avant la venue de Barack Obama, mais aurait été retardée à cause d’un manque d’effectifs (de forces de sécurité mobilisées justement pour cette occasion). Quoi qu’il en soit, une telle nouvelle ne peut qu’enchanter Barack Obama, lequel n’avait pas manqué durant son séjour dakarois de féliciter l’État sénégalais pour son rôle actif dans ce dossier.

Vidéo de la conférence de presse donnée par les présidents Barack Obama et Macky Sall au Palais présidentiel du Sénégal, le 27 juin 2013 (vidéo en anglais)

Le symbole d’une alliance réaffirmée

Lorsqu’il s’agit d’apprécier les retombées de cette visite d’un strict point de vue diplomatique, les Sénégalais sont bien plus unanimes et reconnaissent que celle-ci permet au Sénégal de se positionner comme un pays où il fait bon vivre, travailler et investir. Ils la perçoivent comme une marque de confiance restaurée après un rafraichissement notable des relations entre l’ancien président Abdoulaye Wade et la première administration Obama. L’attitude du gouvernement de l’ancien avocat et pape du parti d’opposition « Sopi » (« changement » en wolof) avait été épinglée par Washington, alarmé par les reculs constatés dans de nombreux domaines : la corruption à tous les échelons (dont une tentative grossière, restée dans les annales, de soudoiement par l’État sénégalais d’un agent du FMI en 2009), la centralisation des pouvoirs conjuguée à d’incessants détricotages de la Constitution, les accents répressifs du gouvernement envers l’opposition (arrestations arbitraires, menaces, intimidations), sans oublier le projet qui lui était imputé de dévolution monarchique du pouvoir à son fils, Karim, alors ministre d’État, de la Coopération et des Transports (et purgeant actuellement une peine de prison). Il s’agit sans doute de l’un des aspects ayant le plus pesé en sa défaveur dans le résultat des urnes aux dernières élections. La répétition de ces faits du Prince, symptomatiques d’un insidieux glissement du clan Wade vers un système présidentialiste et une gestion patrimoniale de l’État, n’était pas du goût de Washington qui décida, pour marquer son mécontentement, de ne pas inclure en 2011 le président Wade dans la liste des quatre chefs d’État africains auxquels la Maison blanche accorde une audience annuelle. Une décision qui aurait été très mal vécue par A. Wade, libéral revendiqué, néo-atlantiste et ami proche de George W. Bush, qui s’est toujours perçu comme un « sage de l’Afrique », un « bâtisseur de l’Union africaine » doublé d’un « visionnaire » plaidant sans relâche au sein de l’UA pour un gouvernement continental. Les Sénégalais, sortis de l’ère Wade et des dérives de son clan, reconnaissent toutefois à l’ancien président quelques réalisations positives incluant la modernisation des infrastructures routières, et lui savent gré de l’énergie qu’il a su déployer pour donner au Sénégal une plus grande visibilité sur la scène diplomatique régionale, continentale et internationale. Tous se souviennent notamment de sa médiation dans la crise malgache et sa participation active aux négociations avec les autorités iraniennes pour libérer la Française Clotilde Reiss)[4]. L’entente entre les présidents Obama et Sall indique qu’une nouvelle page s’ouvre dans les relations bilatérales entre Washington et Dakar, et marque également un timide début de réparation du « splendide isolement » de l’Afrique, grande oubliée de l’agenda diplomatique de B. Obama durant son premier mandat.

Une tournée africaine tout en contrastes

Manifestants sud-africains protestant contre la visite du président Obama

L’arrivée du président américain en Afrique du Sud le samedi 29 juin a naturellement été plus sobre, les Sud-africains n’ayant pas le cœur à la fête et se préparant à l’annonce du décès de l’ancien président Nelson Mandela, hospitalisé dans un état critique. La « Rainbow nation » se trouve à un tournant de son histoire post-apartheid et d’aucuns avouent leur inquiétude quant à l’avenir de ce pays où les inégalités sociales font rage, le chômage atteint 25%, la criminalité bat son plein, et où les discours et idées racistes émanant de suprémacistes blancs ou noirs connaissent une résurgence (leurs leaders jouant perfidement sur les inégalités et sur la peur de possibles futurs « massacres » pour attiser la paranoïa et la haine). Le premier président américain d’origine africaine arrive au moment où le dernier géant d’Afrique, dont l’héritage et l’image ont servi de fil conducteur à sa tournée diplomatique, est sur le point de tirer sa révérence et de laisser son peuple orphelin. La photo de leur rencontre eût été belle, mais l’important est, pour le président Obama et le président sud-africain et chef de l’ANC, Jacob Zuma, de renforcer le partenariat entre leurs deux pays et de maintenir l’unité du peuple sud-africain pour surmonter les temps difficiles que ce dernier s’apprête à connaître. En Afrique du Sud, comme au Sénégal (et peut-être même davantage dans le second), la portée philosophique, morale et sentimentale de la visite du président Obama supplante les points de préoccupation majeurs, bien que Washington n’entende pas les négliger pour autant [ nda : ces points feront l’objet d’une analyse plus détaillée dans la prochaine partie de cet article].

Les contextes africain et sud-africain sont à l’image de la symbolique qui entoure la tournée de Barack Obama : chargés de contrastes et de parallélismes, fortuits ou voulus, invitant à des sentiments contradictoires. La joie des retrouvailles ne voile pas totalement le fond de rancœur qui subsiste après des années d’indifférence de B.Obama à l’égard d’un continent qui peine, malgré des indicateurs économiques rassurants voire prometteurs, à dominer sa vision pessimiste de l’avenir. Ce spectre d’éléments ponctue le caractère doublement inaugural de cette tournée. D’une part, parce que censée symboliser une « rupture » avec les anciennes méthodes et qui reste, malgré sa force d’évocation, en demi-teinte. D’autre part, parce qu’elle concerne des pays africains qui sont eux-mêmes clivés, en pleine transition culturelle, politique et économique, et qui ont, par conséquent, plus que jamais besoin de bâtir de nouveaux repères, de maintenir un lien social précaire, de croire aux vertus du travail et à la réussite (qu’incarne magistralement B. Obama par son parcours et son ascension fulgurante), de tourner le dos au fatalisme et aux habitudes néfastes qui, jusqu’à présent, minent le continent. Des nations qui devront, à chaque grande étape de leur progression, se remémorer le prix et l' »amère saveur de la liberté », dont parlait le poète sénégalais David Diop. Une amertume que Nelson Mandela et d’autres leaders africains goûtèrent tout au long d’un difficile combat de libération, de réconciliation et de rassemblement de leurs peuples autour d’un projet de société commun. Washington, en exigeant des Africains une plus grande responsabilité, une prise en main plus active de leur destin, doit également entendre l’appel d’une génération africaine qui, sans éprouver d’animosité envers l’icône vivante que représente à ses yeux la personne de Barack Obama, attend désormais des Américains une politique étrangère qui élargisse le spectre de son action sur le continent en n’axant plus exclusivement ses choix sur ses intérêts géostratégiques, dits « impérialistes », et surtout, qui ne les impose plus en usant du chantage des sanctions ou de la force. Une politique en somme plus équitable et proche des aspirations des peuples émergents. Les manifestations anti-Obama qui ont éclaté à Soweto quelques heures avant l’arrivée du président américain reflètent bien l’idée que l’élection d’un descendant d’Africains à la tête de la première puissance mondiale, aussi exceptionnelle soit-elle dans l’histoire de l’Amérique et du monde occidental, n’est qu’un symbole politique, et en tant que tel, n’a de valeur que par l’action qu’il initie pour amorcer une ère nouvelle. L’ Afrique du Sud est elle-même une terre de contrastes et de tiraillements, appartenant au club des « BRICS », mais dont une partie importante de la population continue de souffrir de maux semblables à ceux des peuples du tiers-monde, ainsi que d’une paupérisation transraciale qui voit peu à peu émerger une conscience de classe commune. L’ Afrique du Sud se rapproche des standards démocratiques et économiques occidentaux tout en étant un membre important du mouvement des non-alignés et en revendiquant son africanité. Sa conscience populaire, naturellement encline à fustiger l' »hégémonie occidentale », se heurte encore au positionnement réaliste, pro-occidental, de l’Etat sur les grandes questions internationales. Fait particulièrement illustratif, le gouvernement sud-africain a tenté de résister tant bien que mal aux pressions américaines pour maintenir (sans succès) ses relations commerciales avec la République islamique d’Iran, partenaire ayant toujours été idéologiquement aux côtés de l’ANC durant son combat contre l’Apartheid. L’Afrique du Sud continue de soutenir la cause palestinienne tout comme le droit de l’Iran à disposer du nucléaire civil même si elle a dû renoncer, à contrecœur, début 2012, sous la menace américaine, à ses importations de pétrole brut provenant d’Iran[5]. L’harmonisation de toutes les vues et influences qui traversent sa société et sa classe dirigeante, reste donc un chantier majeur et inachevé qui attend l’Afrique du Sud dans les mois et années à venir.

(deuxième partie de l’article prochainement publiée)

Chady Hage-Ali

Stratpolitix


[1] Pour plus de données sur les performances économiques de la Tanzanie et des autres pays visités par le président Obama, consulter le site africaneconomicoutlook.org qui combine l’expertise de nombreuses institutions régionales et internationales comme la BAD, l’OCDE et le PNUD : http://www.africaneconomicoutlook.org/fr/a-propos/

[2] Voir le rapport « Ressource Gouvernance Index 2013 » du think tank américain Revenue Watch : http://www.revenuewatch.org/sites/default/files/rgi_2013_Eng.pdf. Les pays africains figurent parmi les plus mauvais élèves en matière de gestion des revenus issus de l’industrie extractive, même s’ils font globalement mieux que les pays arabes. Sur 58 pays du monde, l’Afrique du Sud est classé 21ème (parmi les pays dont le score est jugé moyen) et la Tanzanie 27ème (catégorie faible). Ils sont précédés par le Ghana, le Nigéria et la Zambie (respectivement 15ème, 16ème et 17ème du classement).

[3]Macky Sall : « la visite d’Obama a permis de repositionner notre pays sur la scène diplomatique », Agence de presse sénégalaise (APS), 28/06/2013 [en ligne]. http://www.aps.sn/articles.php?id_article=115299

[4]Voir la chronologie des « coups d’éclat diplomatiques » du président Abdoulaye Wade [en ligne] sur le site de Radio France Internationale (RFI) : http://www.rfi.fr/afrique/20110609-abdoulaye-wade-coups-eclat-diplomatiques
[5] Sous pression des États-Unis, l’Afrique du Sud renonce au pétrole iranien [en ligne], RFI, 23 mars 2012. http://www.rfi.fr/afrique/20120323-afrique-sud-baisse-importations-petrole-iranien-clayson-monyela-ebrahim-ebrahim-etats-unis).
e Kenya. Et à juste raison : l’actuel Président, Uhuru Kenyatta, est poursuivi par la Cour pénale internationale (CPI), tout comme son vice-président, William Ruto, pour leur responsabilité présumée dans les violences qui avaient suivi la Présidentielle de 2007. – See more at: http://fr.africatime.com/benin/articles/tournee-africaine-pourquoi-obama-choisi-le-senegal-lafrique-du-sud-et-la-tanzanie#sthash.TeU2Cn90.dpuf
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Publié dans Afrique, Diplomatie

Diplomatie américaine : comprendre les choix d’Obama II (publication)

ImageLa revue trimestrielle « Politique étrangère » de l’Institut français des relations internationales (Ifri) propose dans son numéro estival (vol. 78, n° 2, paru le 20 juin 2013) un riche dossier consacré aux « choix d’Obama II », dirigé par Laurence Nardon, responsable du programme États-Unis de l’Ifri. Les lecteurs y trouveront cinq articles traitant des grands thèmes stratégiques qui occupent la diplomatie américaine en 2013 : Le « pivotement » vers l’Asie-Pacifique, la gestion des brûlants dossiers du Proche-Orient, le nouvel engagement de Washington en Afrique, l’avenir des relations transatlantiques, les effets de l’exploitation des hydrocarbures « non conventionnels » sur la relance de l’économie américaine et sur son positionnement géopolitique. Pour ma part, j’ai l’honneur de signer un article intitulé « Washington et le Proche-Orient : le jeu des nuances » dans cette revue de référence, aux cotés de quatre auteurs dont les analyses, de haute tenue et complémentaires, offrent un panorama éclairant de l’action américaine dans divers domaines et aires géographiques.

La reconduction de Barack Obama à la Maison blanche coïncide avec un contexte proche-oriental particulièrement troublé par les répercussions des révolutions arabes et de la guerre insurrectionnelle en Syrie, susceptible d’ouvrir la voie à des dénouements encore plus inquiétants. Le président Obama doit, depuis janvier, s’atteler à réanimer le processus de paix israélo-palestinien, à trouver une issue à une guerre en Syrie qui a commencé à se régionaliser, à reprendre des négociations avec l’Iran qui n’ont jusqu’à présent abouti à aucun progrès, sur fond de polarisation accrue de la région, avec des nations arabes à cran et plus que jamais divisées sur ces trois problématiques. En quatre ans, le champ politique proche-oriental s’est complexifié du fait de l’augmentation du nombre d’acteurs impliqués, d’intrigues, de luttes de pouvoir et d’intérêts économiques entremêlés. Il en résulte une montée des haines et des tensions, aggravées, de surcroît, par la confessionnalisation du conflit syrien, qui déborde sur sa périphérie.

2013 a commencé comme l’année de tous les dangers mais également comme celle des derniers espoirs. Le président Obama a encore du temps devant lui pour convaincre les plus sceptiques et les grands déçus de son précédent bilan, mais a(ura)-t-il les coudées franches et assez de courage et d’imagination pour ramener Israéliens et Palestiniens à la table des négociations et pour éviter une confrontation directe des deux grands axes régionaux dont la fracture n’a jamais paru aussi profonde ? Cet article met particulièrement l’accent sur le dossier israélo-palestinien et sur l’immense déception des populations arabes qui espéraient, après le discours du Caire, un renouveau ou une approche plus audacieuse de la part du président américain au cours de son premier mandat. Seront-elles exaucées durant cette seconde manche ? Reste-t-il des raisons d’espérer ? L’article explore les possibilités et les écueils, internes et externes, qui se dressent sur le chemin de l’équipe Obama II depuis sa formation. Les deux autres dossiers incontournables de la région (le nucléaire iranien et la guerre en Syrie) sont, bien entendu, abordés dans cette analyse. Dans un contexte instable où un certain nombre d’événements sont survenus entre le début de la rédaction de l’article et la mise sous presse de la revue, il est intéressant de constater que la majorité des dynamiques et tendances dures observées ou décelées, de même que les hypothèses étayées dans cette analyse depuis l’investiture du président, restent de mise ou non pas été formellement contredites. Leur nature et leur ampleur tendent à démontrer que la surenchère verbale aux relents guerriers à laquelle se livrent les acteurs proche-orientaux et occidentaux, à défaut de décroître, ne les pousse pas (encore) à perdre pied avec la réalité.

Chady Hage-ali

Stratpolitix

Résumé de l’article en français et anglais :

Washington et le Proche-Orient : le jeu des nuances

Au cours du premier mandat de Barack Obama, la politique proche-orientale américaine a suscité beaucoup de déception, en particulier chez les Palestiniens. Le président américain entend désormais jouer un rôle plus actif dans la région, où les dossiers sensibles ne manquent pas, du nucléaire iranien à la guerre civile en Syrie en passant par le conflit israélo-palestinien. Il pourra compter sur l’aide de John Kerry qui a remplacé Hillary Clinton au poste de secrétaire d’État.

Washington and the Middle East: Changes to Come?

Abstract : During Barack Obama’s first term, the United States’ Middle East policy generated a lot of disappointment, especially for the Palestinians. The US president intends to play a more active role in the region, working on issues such as the Iranian nuclear question, civil war in Syria, and the Israeli-Palestinian conflict. He can count on the help of John Kerry, who recently replaced Hillary Clinton as secretary of state.

Cairn.info : www.cairn.info/revue-politique-etrangere-2013-2-page-41.htm

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Publié dans Défense & sécurité, Diplomatie, géostratégie, Proche Orient

Moscou et Washington : le « nouveau Grand Jeu » réactivé en Syrie

Photo prise lors du sommet des ministres des affaires étrangères de l’OTAN, à Bruxelles, le 23 avril 2013. Au premier plan, le chef de la diplomatie russe, Sergeï Lavrov, et derrière lui, son homologue américain John Kerry (photo : Reuters).

Les batailles à venir après la guerre

Qui sont les gagnants et les perdants du bilan préliminaire du conflit syrien ? La question peut paraître prématurée, la redistribution des cartes n’étant pas encore achevée à l’heure où cet article est écrit. Rien n’est joué, ni militairement ni diplomatiquement, pour le régime de Damas et ses opposants. Eu égard au bilan meurtrier inouï de cette guerre, il peut sembler également indécent de parler de « gagnant » ou «vainqueur ». Quand bien même un camp finirait par prendre le dessus sur l’autre, ce serait une victoire à la Pyrrhus. Quelle que soit l’issue des combats, la Syrie n’est pas près de résorber de sitôt ses fractures profondes, de faire taire définitivement les armes et de renouer avec l’unité et la stabilité. C’est un constat d’évidence – et sans doute la principale information à retenir à ce stade – partagé par la plupart des observateurs avertis et spécialistes du pays et de la région. La Syrie est condamnée à court terme à rejoindre la liste des États rongés par des conflits larvés, dont les autorités, contestées et repliées sur elles-mêmes, se révèlent incapables de dépasser les logiques sectaires pour rassembler leur peuple. C’est déjà le cas de l’Irak, comme des régimes issus des « révolutions du Printemps arabe ». Le plus dur reste à venir pour cette Syrie post-conflit. Même après la fin des affrontements à grande échelle, elle devra s’atteler à rebâtir une nation sur un amas de cadavres, de débris, d’images funestes et sordides, d’esprits radicalisés et de rancœurs profondes que cette guerre laissera derrière elle. Pour se faire une idée de l’ampleur et de l’accélération de l’horreur en Syrie, il suffit de comparer les bilans humains de la guerre civile libanaise (1975-1990) et de la guerre insurrectionnelle en cours. La première aura coûté la vie à 250 000 personnes en quinze ans, tandis que la seconde a fait 80 000 morts à ce jour, après un peu plus de deux ans de conflit.

Immeubles détruits dans la ville assiégée de Homs. (Photo : Shaam News Network/AFP).

Immeubles détruits dans la ville assiégée de Homs. (Photo : Shaam News Network/AFP).

Des dividendes d’ores et déjà amers pour les anti-Damas

Le peuple syrien paye incomparablement le plus lourd tribut à la guerre, mais les nombreux acteurs étrangers, régionaux et internationaux qui ont instrumentalisé ce conflit, commencent à goûter le calice amer de leur implication plus ou moins directe. La Turquie, du fait de sa surexposition et de certains choix particulièrement risqués, fait déjà face au terrorisme sur son territoire. Sa sécurité à moyen terme est en jeu. Les pays arabes sunnites du Golfe après s’être empressés de tout mettre en œuvre pour faire tomber Bachar al-Assad, s’inquiètent à présent de devoir payer à leur tour une addition salée. La campagne anti-chiites dont ils ont largement financé les relais dans le monde arabo-musulman au sortir de la « guerre des 33 jours » au Liban (2006) et qui s’est amplifiée après le déclenchement du conflit syrien, pourrait avoir comme principale conséquence de réveiller ou d’exacerber la solidarité, la combativité voire la hargne des communautés chiites de la région. Washington de son côté, ne peut ouvertement soutenir une opposition syrienne d’ores et déjà dominée par les islamistes comme il avait favorisé l’essor des Talibans en Afghanistan dans les années 1980. Les opinions publiques américaine et européenne, bien mieux informées qu’auparavant grâce à internet, suivent jour après jour l’évolution du conflit et portent un regard critique et lucide sur la nature des alliances de leurs gouvernements et sur les effets négatifs des changements de régimes dans le monde arabe. Washington peut légitimement craindre que l’éventuelle mise en place de nouveaux pouvoirs islamistes au Proche-Orient ne lui revienne comme un boomerang, surtout si cela s’accompagne d’une résurgence du terrorisme en Amérique et en Europe. Une possibilité qui ruinerait toute la stratégie régionale de Barack Obama et remettrait en cause sa doctrine de sécurité nationale déjà fortement contestée.

L’ Amérique fait profil bas et la Russie plastronne

La Russie et la Chine ont posé leur veto à trois projets de résolution de sanction du Conseil de Sécurité de l'ONU contre le régime de Bashar al-Assad, les 4 octobre 2011, 4 février 2012 et 19 juillet 2012 (photo : Reuters/Mike Segar)

La Russie et la Chine ont mis leur veto à trois projets de résolution du Conseil de Sécurité de l’ONU qui menaçaient de sanction le régime de Bashar al-Assad, les 4 octobre 2011, 4 février 2012 et 19 juillet 2012 (photo : Reuters/Mike Segar)

Parmi tous les acteurs de ce dossier, la Russie semble, à l’heure actuelle, la mieux placée pour tirer habilement son épingle du jeu et en tirer le plus de bénéfices à terme. Depuis le début du conflit, elle se montre active sur le front diplomatique, sans prendre de risques inconsidérés ou s’impliquer directement ou trop passionnément, à la différence de la Turquie.
Loin de tout zèle, la Russie affiche une attitude pondérée et pragmatique, mais non moins résolue à protéger le régime de Damas, en se rangeant judicieusement du côté du droit international et en réitérant son aversion connue pour le « regime change« . Une ligne qui, à défaut d’être audacieuse, s’avère pour l’heure payante. Moscou a mieux évalué les risques et a, contrairement à Ankara, les moyens de ses ambitions diplomatiques et stratégiques. La Russie est bien partie pour pérenniser les dividendes qu’elle a engrangés dans ce conflit. Cependant, en jouant sur plusieurs tableaux à la fois, elle n’est pas à l’abri d’un faux pas. D’un côté, le gouvernement Poutine œuvre, en façade, main dans la main, avec Washington à l’organisation d’une prochaine conférence internationale pour la paix en Syrie, et de l’autre, enhardit le régime de Damas en lui fournissant généreusement des armes pour l’aider à venir à bout de la rébellion, suscitant du même coup l’inquiétude d’Israël quant à la nature du matériel fourni. Washington tire la sonnette d’alarme, avertit des risques d’escalade mais ne peut encore vraiment s’imposer dans ce dossier, ni blâmer la Russie de prendre parti et de soutenir matériellement et militairement le régime alors que les Saoudiens, les Qataris, les Européens, les Turcs et lui-même en font autant vis-à-vis des rebelles syriens et de leurs supplétifs ou rivaux jihadistes étrangers. La capacité d’action de l’administration Obama est extrêmement réduite voire bloquée dans ce dossier par sa propre « sémantique du retrait », les très faibles probabilités d’un succès militaire occidental en Syrie, et par un agenda national au sein duquel la Syrie est loin d’occuper la première place.

La Syrie, une première étape dans la nouvelle lutte d’influence russo-américaine

Le président syrien Bashar al-Assad à gauche et le ministre russe des affaires étrangères, Sergeï Lavrov, lors d'une rencontre à Damas en février 2012. Derrière eux, au milieu, le ministre syrien des Affaires étrangères, Walid al-Mouallem. La ligne de la Russie n'a pas bougé depuis le début du conflit. Son gouvernement plaide pour un arrêt du conflit sans précondition, et refuse l'exigence de l'opposition et de Washington qui est le départ préalable du président syrien (Photo: REUTERS/SANA).

Le président syrien Bachar al-Assad (gch.) et le ministre russe des Affaires étrangères, Sergeï Lavrov, réunis lors d’une rencontre à Damas en février 2012. Derrière eux, au milieu, le ministre syrien des Affaires étrangères, Walid al-Mouallem. Depuis le début du conflit, la ligne de la Russie n’a pas bougé d’un iota. Elle plaide pour un arrêt du conflit sans précondition, refusant l’exigence principale de l’opposition et de Washington qui est le départ préalable du président syrien (Photo: REUTERS/SANA).

La Russie ne compte pas s’arrêter en si bon chemin. La Syrie est une première étape mais pas nécessairement la dernière. Cette guerre marque véritablement son retour au premier plan dans une région où sa présence s’était considérablement réduite après la fin de la guerre froide. Bien que la Syrie soit un dossier a priori mineur pour les Américains, ces derniers ne peuvent se résoudre à laisser la Russie occuper tout le terrain et capitaliser sur l’inertie de Washington susceptible d’être perçue comme un symptôme de l’affaiblissement de son leadership régional. Washington a tout intérêt à réussir à imposer au plus vite l’arrêt des combats, et à obtenir ainsi un succès diplomatique à son actif. Moscou, de son côté, se frotte les mains et boit du petit-lait. Les contours de la « stratégie proche-orientale » de la Russie – si tant est qu’il en existât une – n’ont jamais été clairement cernés. Néanmoins, il est possible de discerner quelques lignes de force ou constantes dans sa politique étrangère, relevant, certes, plus d’une ligne de conduite générale que d’une stratégie élaborée, et qui trouvent dans le théâtre proche-oriental de nombreux motifs d’action. Le « Grand jeu » du titre de cet article fait évidemment référence à la lutte coloniale qui opposa les Russes et les Anglais en Asie centrale au XIXème siècle, avant d’être réactivée sous une forme contemporaine que Zbigniew Brzezinski, ancien conseiller du président Jimmy Carter, nomme New Great game (« nouveau Grand jeu ») entre la Russie et l’Amérique, dans son fameux ouvrage « le Grand échiquier » [1] . Dans ce (plus très) nouveau concept géopolitique, la réactivation du Grand jeu débute une fois de plus en Asie centrale, presque aussitôt après la chute du mur de Berlin, et se prolonge jusqu’au déclenchement de la seconde guerre d’Irak. La lutte d’influence post-guerre froide reprend la caractéristique essentielle du Grand jeu, tant de l’époque des empires que de la Guerre froide, qui est l’affrontement indirect entre deux superpuissances ennemies. En 2013, la rivalité russo-américaine, quoique persistante, apparaît moins aiguë, plus rationnelle, et ce changement d’attitude s’explique par plusieurs facteurs. Primo, l’évolution rapide de la Russie dont le régime s’est plus ou moins démocratisé et ouvert à l’économie de marché. Elle n’est plus une superpuissance globale mais a pu toutefois redevenir une grande puissance politique et fait partie du club fermé des puissances énergétiques majeures, aux côtés des grands exportateurs de gaz naturel et/ou de pétrole que sont l’Iran, l’Arabie saoudite, le Venezuela, le Canada et l’Australie. Secundo, elle n’est plus seule, et autour d’elle, deux nouveaux acteurs dont l’influence s’étend à la périphérie de la mer Caspienne, de la mer Noire et de la mer Méditerranée, ont émergé : la Turquie et l’Iran. Tertio, l’imbrication des économies riveraines via la géopolitique des tubes, entre autres, a créé de nouvelles (inter)dépendances qui modifient sans cesse les intérêts, les équilibres et les alliances. Les intérêts et les marchés des uns et des autres se juxtaposent, se jouant des idéologies et des grands ensembles dits civilisationnels. Les destinées des régions euro-asiatiques, proche et moyen-orientales sont vouées à se croiser et leurs frontières à se rapprocher inexorablement.

Les maîtres du jeu face à un échiquier élargi

Carte géographique du Moyen-Orient et de l'Asie centrale (source : intercarto).

Carte géographique du Moyen-Orient et de l’Asie centrale (source : intercarto).

La conjonction de ces nouvelles dynamiques rend évidemment obsolète ou tout au moins complexifie le schéma du nouveau Grand jeu des années 1992-1993, même si, comme cette analyse tente de le démontrer, le nouveau Grand jeu des années 2010 qui se met en place, hérite de nombreux éléments de la version précédente tout en s’inscrivant dans un système géopolitique en mutation où se rapprochent les espaces géographiques. Les acteurs eurasiatiques s’impliquent de plus en plus, politiquement et économiquement, au Proche-Orient. Un constat qui ne freinera pas la propension des spécialistes à repousser les limites du Moyen-Orient jusqu’à l’Afpak (en l’incluant), considération faite, d’une part, de l’immixtion majeure de l’Iran, acteur eurasiatique, dans la sphère arabo-méditerranéenne et dans les problématiques politiques du Levant en particulier; et d’autre part, de l’essor de l’islamisme et du terrorisme transnational d’obédience salafiste originaires de la péninsule arabique, mais dont les principaux sanctuaires se trouvent en Afghanistan et au Pakistan. Les défis et les menaces sécuritaires auxquels sont soumis les pays du Proche-Orient et de l’Asie centrale sont proches. Aujourd’hui, la Syrie représente un enjeu géostratégique de taille pour trois des plus grands acteurs de l’Asie centrale : la Russie, l’Iran et la Turquie. Pour chacun, ce conflit fait figure de test de leur pouvoir d’influence, à travers lequel ils se jaugent mutuellement et se situent sur l’échiquier face à Washington, Israël, l’Arabie saoudite et le Qatar. La Russie et l’Amérique restent, bien entendu, les principaux maîtres du jeu, étant dans ce panel les seules puissances nucléaires disposant d’un siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU et dotées de capacités nettement supérieures aux autres acteurs dans les domaines militaire, industriel et commercial. Les ambitions russes dans la région sont toutefois circonscrites, Moscou ne pouvant se prévaloir de moyens financiers et d’une force de projection comparables à ceux de Washington. Si la Russie manœuvre en s’ingéniant à cacher ses faiblesses structurelles à son rival, jamais elle ne les perd de vue ou ne surestime pour autant ses forces et atouts.

Les conséquences d’une décennie d’occasions manquées

Le président Russe Vladimir Poutine et le président Obama lors du Sommet du G20 au Mexique le 19 juin 2012 (photo : AFD/Jewel Samad

Le président Russe Vladimir Poutine et le président américain Barack Obama lors du Sommet du G20 au Mexique le 19 juin 2012 (photo : AFD/Jewel Samad

Pour comprendre comment la Russie conçoit sa place et son rôle dans cette actualisation du nouveau Grand jeu, il faut revenir aux événements qui ont concouru à son recentrage sur le Proche-Orient – « pivotement stratégique » qui ne dit pas son nom mais qui devrait se confirmer, et qui similaire dans son principe (toutes proportions gardées) à celui qu’entend opérer Washington vers l’Asie-Pacifique. Au début des années 1990, la Russie, affaiblie et vulnérable, amorçait une transition démocratique et économique difficile, tout en s’efforçant de stabiliser l’Asie centrale [2] secouée par des revendications indépendantistes et des conflits armés en cascade, largement instrumentalisés par Washington. Les événements de cette décennie allaient former le puissant catalyseur de la transformation politique, économique et sociale de l’ère Poutine. Leur impact psychologique a été considérable sur le pouvoir russe, déterminant aujourd’hui encore ses positions dans les conflits qui agitent le monde et le Proche-Orient en l’occurrence. Le volontarisme poutinien teinté de pessimisme stratégique est né du dépit et de l’amertume ressentis par les Russes, laminés et à genoux après l’éclatement de l’URSS, face à une Amérique triomphaliste, alors sans rival, grisée par son hégémonie, sa toute-puissance, axant principalement sa politique étrangère sur ses intérêts pétroliers et militaires, peu encline à opter pour le multilatéralisme pour atteindre ses objectifs et régler les problèmes mondiaux. En arrivant au pouvoir, le principal objectif de Vladimir Poutine a été de rattraper le retard économique de la Russie en misant sur le secteur énergétique, de laver son honneur, de lui faire retrouver sa grandeur d’antan et son autorité perdue dans la région au profit d’autres pays ambitieux comme la Turquie et l’Iran. Par la suite, les guerres d’Afghanistan (2002) et d’Irak (2003) ont marqué une rupture géopolitique majeure, un puissant déclic poussant la Russie et la Chine à réorienter les objectifs de l’Organisation de Coopération de Shanghai (OCS) sur la lutte contre le terrorisme international et le trafic de drogue, ainsi que sur la coopération économique et l’humanitaire entre ses pays membres. Constatant l’attitude intransigeante, agressive et inquiétante de l’Amérique de G.W. Bush, revenue à une logique unipolaire, interventionniste et unilatéraliste sous couvert de lutte globale contre le terrorisme, les fondateurs de cette organisation intergouvernementale s’assignèrent pour mission prioritaire de renforcer la sécurité régionale, en tentant de faire de l’OCS un concurrent euro-asiatique crédible de l’OTAN.

Des désaccords amplifiés autour de la non-ingérence et de la lutte antiterroriste

Progressivement, la Russie a été amenée à reconsidérer son rôle, jusqu’alors marginal, au Proche-Orient, en comprenant que de sa nouvelle politique dans cette région tourmentée – et partant, de sa capacité à tenir tête à Washington – dépendrait de plus en plus la sauvegarde de ses intérêts continentaux. Aujourd’hui, la position russe vis-à-vis de la Syrie ressemble à une mise en application des leçons tirées de ses expériences précédentes dans le Caucase (l’attitude américaine dans les conflits tchétchène et géorgien, notamment, a laissé des traces) et des principes qui rapprochent étroitement les points de vue russes et chinois, tels que la défense de la souveraineté nationale et la non-ingérence. Les deux nations voisines sont, en effet, avant tout soucieuses de leur propre sécurité et restent dans le « complexe de la citadelle assiégée », s’efforçant l’une et l’autre de déjouer les « complots » internationaux ourdis par Washington et exécutés par ses alliés (européens et caucasiens pour la première, japonais, sud-coréens et « Tigres asiatiques » pour la seconde) dans leurs sphères d’influence respectives [pour plus d’éléments sur ce sujet, voir l’article consacré aux relations Chine-États-Unis sur ce blog]. Le nouveau Grand jeu dans lequel la Russie veut avantageusement se placer est en grande partie la conséquence d’une succession d’occasions manquées par Washington, lequel faillit à s’allier avec Moscou à la fin de la guerre froide pour faire face aux grands défis sécuritaires de notre époque. Cette lutte d’influence a connu tantôt des phases de réchauffement et de coopération tantôt de tension, ramenant le plus souvent les deux protagonistes à une posture inamicale (certes moindre qu’à l’époque de la détente), et sans jamais faire véritablement sortir la diplomatie internationale d’un cycle qui perdure, ravivé de temps à autre par des divergences significatives quant à l’interprétation des événements actuels et aux solutions que chacun préconise. Dans la « Déclaration pour un cadre stratégique« , publiée à Sotchi le 6 avril 2008, les présidents Vladimir Poutine et George W. Bush affirmaient que leurs pays n’étaient plus des ennemis et ne constituaient donc plus une menace stratégique l’un pour l’autre. De nombreux points contenus dans cette feuille de route restent en suspens, parmi lesquels, principalement, la création d’un bouclier antimissile commun, le nucléaire iranien, la question de l’élargissement de l’OTAN à l’Est et la lutte antiterroriste en faveur de laquelle la Russie appelle Washington depuis 10 ans à une plus grande coopération. V. Poutine a trouvé dans les attentats du marathon de Boston (Massachusetts) un argument supplémentaire pour justifier sa position critique et inflexible vis-à-vis de la menace jihadiste en Syrie et le combat sans merci qu’il mène contre les groupes jihadistes au nord du Caucase. Même si les deux présidents semblent entretenir des relations plutôt cordiales, très peu d’actes de nature à restaurer la confiance entre leurs pays ont été véritablement posés. Depuis l’interprétation extensive de la résolution 1973 autorisant l’intervention militaire de l’OTAN en Libye, la Russie a durci sa ligne en constatant que « la responsabilité de protéger »[3] cachait le but non avoué de renverser le régime voire d’éliminer le colonel Kadhafi. Hostile à l’utilisation de l’ONU pour susciter des changements de régimes, Moscou s’est senti trahi et a regretté amèrement son abstention lors du vote au Conseil de sécurité. Cette énième douche froide a considérablement raidi sa position, le poussant à soutenir avec une plus grande véhémence le régime syrien.

Le fracassant retour au premier plan de la Russie au Proche-Orient

La délégation russe présente lors de la cérémonie d'inauguration officielle de la centrale nucléaire de Bushehr, d'un coût total de 3 milliards d'euros, le 13 septembre 2011. La Russie en assure l'exploitation et la gestion du cycle de combustion pour deux à trois ans (photo : Taqrib News Agency).

La délégation russe présente lors de la cérémonie officielle d’inauguration de la centrale nucléaire de Bushehr, le 13 septembre 2011. la Russie assurera l’exploitation et la gestion du cycle de combustion de la centrale pour encore deux à trois ans (photo : Taqrib News Agency)

La Syrie est devenue une « question de principe » en plus d’être le seul pays de la région où Moscou possède une base navale (à Tartous, au nord-ouest, en « pays alaouite »). Sans ce dernier point d’ancrage, Moscou perdrait inévitablement pied en méditerranée et dans le Proche-Orient majoritairement acquis aux intérêts américains. Bien que Moscou soit de plus en plus actif en matière de coopération inter-étatique dans les domaines de la défense et de l’énergie (production et de distribution de gaz et de pétrole), ses partenariats sont globalement limités et ne menacent pas encore sévèrement le positionnement américain. Les pays arabes du golfe Persique exportateurs de pétrole – qui n’ont, du reste, jamais eu beaucoup d’affinités avec les communistes du temps de l’URSS -, sont évidemment moins intéressés par l’offre énergétique de Moscou que par les garanties sécuritaires que leur fournit le surpuissant parapluie américain et ses contrats d’armement contre leur pétrole. Moscou se rabat donc davantage vers l’Iran et la Syrie qui cherchent à atténuer leur isolement international, et certains pays du Maghreb, notamment l’Algérie, et tente de compenser la perte d’un partenaire important, la Libye de Mouammar Kadhafi. Moscou espère renouveler ses contrats dans ce pays en difficile transition depuis la chute du dictateur libyen, compte tenu de ses besoins considérables en infrastructures de transport et dans le domaine pétro-gazier. En Asie centrale, la coopération scientifique et technique entre la Russie et l’Iran dans le cadre de son programme nucléaire intrigue l’Occident (la contribution de la Russie a permis d’achever la construction de la centrale de Bushehr) mais ne freine nullement le gouvernement russe convaincu de l’usage civil et pacifique de cette énergie. En matière de défense, Damas, dont l’armée est formée et équipée par les Russes depuis plus de trois décennies, fait figure de protégé de Moscou, de la même manière qu’Israël est considéré comme « l’enfant chéri » de Washington. Moscou met un point d’honneur à ce que le régime de Bashar al-Assad soit maintenu à la tête du pays malgré les vives protestations de Washington et Bruxelles, afin de s’assurer de garder voix au chapitre et de peser sur toutes les négociations internationales qui concernent l’avenir de cette région sensible, riche de ses ressources naturelles et essentielle pour la sécurité internationale. Au-delà des diverses considérations portant sur la problématique syrienne et sur l’ancienneté et l’étroitesse de leurs relations bilatérales nouées durant la guerre froide et intensifiées après l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine, Moscou comprend tout l’intérêt de maintenir la solidité du « Front du refus » (Iran-Syrie-Hezbollah libanais) qui contribue à l’équilibre des forces dans la région et à ne pas laisser le champ libre à Washington, Israël et à leurs alliés. La Russie profite également de l’affaiblissement relatif des positions et de l’influence américaines en Afghanistan et en Irak, et des tensions qui parcourent les relations entre Washington et le gouvernement du premier ministre irakien Nouri al-Maliki.

Marquer des points là où Washington recule

Le premier ministre irakien Nouri al-Maliki et le président russe Vladimir Poutine lors d'une visite à Moscou le 10 octobre 2012 (photo : RIA Novosti/Alexei Nikolskiy

Le premier ministre irakien Nouri al-Maliki et le président russe Vladimir Poutine lors d’une visite à Moscou les 9 et 10 octobre 2012. Les discussions entre les deux pays ont porté sur le commerce, la coopération militaire et l’énergie, ainsi que la levée de certaines restrictions dans le commerce réciproque (photo : RIA Novosti/Alexei Nikolsky)

Alors que l’Irak vient de fêter cette année le dixième anniversaire de l’invasion américaine, de nombreuses révélations accablantes sur la mauvaise gestion et les scandales de corruption incriminant l’Autorité provisoire de la Coalition (CPA) durant l’occupation continuent de tomber, et les langues de se délier plus facilement qu’auparavant. Le sentiment antiaméricain ne s’est pas dissipé chez les Irakiens qui subissent encore les retombées du legs politique « empoisonné » que les Américains ont laissé derrière eux. L’Irak, dont le pouvoir central est dominé par les chiites, a une position favorable vis-à-vis de Damas et s’est rapproché de Moscou en vue de renforcer leur coopération dans les domaines du pétrole et du gaz, de la production d’électricité, des investissements et du bâtiment (les besoins du pays en infrastructures sont immenses) mais aussi militaires. La Russie entend continuer à se rendre indispensable dans les négociations nucléaires avec Téhéran, duquel Bagdad s’est également fortement rapproché. La coopération, les liens commerciaux et l’influence de Moscou sur Téhéran convainquent Washington de ne pas braquer les Russes sur la question syrienne. Moscou ne l’ignore pas et en joue volontiers. La « stratégie » de la Russie pourrait se résumer en quelques principes : créer une relation paritaire avec l’Amérique, lui mettre des bâtons dans les roues dès que cela est possible, devenir incontournable dans le règlement des conflits, se poser en alternative crédible auprès des ennemis comme des alliés historiques de Washington de la région. Mais les succès de la Russie au Proche-Orient ont été jusqu’ici modestes, et sa position favorable à Damas est de nature à creuser encore plus la distance qui le séparait déjà des monarchies sunnites avant que la Syrie ne s’embrase. De tous les récents conflits survenus au cours des quinze dernières années, le conflit syrien est celui qui se rapproche le plus du modèle, un rien anachronique, de guerre par procuration (proxy war) typique du temps de la guerre froide, dans lequel aucun des deux blocs ne fait mystère du soutien multiforme qu’il apporte à l’un ou l’autre des belligérants. Jamais, depuis cette époque, la Russie ne s’est autant engagée dans un conflit qui ne la concerne pas directement, qui n’est pas ou plus tout à fait inter-arabe, et qui l’oppose symboliquement au bloc occidental.

Les protagonistes du conflit rattrapés par la réalité régionale

Le secrétaire d'État à la Défense, Chuck Hagel et le chef d'état-major des armées des États-Unis, Martin Dempsey lors d'une conférence au Pentagone, s'exprimant sur la livraison de missiles antinavires par la Russie au régime de Damas.

Le secrétaire d’État à la Défense américain, Chuck Hagel (gch.), et le chef d’état-major des armées des États-Unis, Martin Dempsey (dr.) lors d’une conférence de presse au Pentagone le 17 mai 2013, durant laquelle les deux hommes ont vertement critiqué la décision russe de livrer des missiles anti-navires au régime de Damas, craignant que cela n’aggrave encore plus la situation (AP Photo/Carolyn Kaster).

Le conflit syrien n’évolue pas dans la direction souhaitée par les soutiens de l’opposition syrienne (États-Unis, Europe, monarchies arabes du Golfe et Turquie). Bien qu’aucun n’ait osé s’impliquer militairement, chaque pays du bloc anti-Damas subit (et subira probablement dans les mois et années à venir) les effets indésirables du conflit, d’intensité variable en fonction de sa proximité géographique et de son degré d’engagement politique. C’est la Turquie qui connaît à l’heure actuelle le plus violent retour de manivelle. Une situation qui va certainement l’amener à réviser graduellement ses positions pour éviter que le mécontentement qui gronde au sein de sa population ne se transforme en raz-de-marée et en actes de violence quotidiens. Poussés à l’extrême, le flux massif de réfugiés syriens et la multiplication d’attentats terroristes sont susceptibles de déstabiliser des nations déjà extrêmement sensibles aux équations ethniques, religieuses et en proie à des difficultés économiques structurelles (comme le Liban, la Jordanie et l’Irak) ou qui ont tout intérêt à sauvegarder leur trajectoire de croissance, comme la Turquie. Le Liban, abcès de fixation historique de la région, à la vie politique agitée et aux tensions internes chroniques, est sans aucun doute le voisin le plus fragile et exposé à un nouveau conflit par l’amplification des tensions confessionnelles et partisanes, mais également à une catastrophe humanitaire, n’ayant pas les moyens de gérer l’afflux massif de réfugiés syriens. Une situation qui contribue à accentuer le déséquilibre démographique de ce minuscule pays. En Turquie, le double-attentat perpétré le 11 mai 2013, coûtant la vie à 51 personnes dans la région de Reyhanli située à la frontière syrienne, a suscité la colère de centaines de Turcs qui ont manifesté une semaine après le drame dans les rues de la ville meurtrie. La décision d’Ankara de laisser délibérément son territoire devenir un point de transit pour les jihadistes internationaux volontaires pour combattre les forces du régime syrien, concomitamment à l’arrivée massive de plus de 350 000 réfugiés syriens depuis le début des hostilités, en mars 2011, sont mis en cause par les manifestants. Ils accusent leur gouvernement d’avoir pris position trop tôt contre le régime voisin sans en mesurer toutes les conséquences. La frontière turco-syrienne est devenue une «passoire » et Ankara se trouve désormais face à un grand dilemme : soit poursuivre vaille que vaille sa politique d’inimitié vis-à-vis du régime de Damas (qui tranche avec sa doctrine du zero problem) en laissant ouvertes ses frontières, soit rétro-pédaler pour éviter d’autres désastres et secousses internes. Impuissant, acculé mais très fier, Ankara – qui, après avoir longtemps « aboyé », s’aperçoit qu’il n’est pas vraiment en mesure de « mordre » seul – n’a d’autre option que d’appeler (en vain) les Occidentaux à intervenir militairement, sans qu’aucune réaction ou décision concrète ne se fasse entendre de la part des Américains et des Européens. La visite en mi-mai du premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan à la Maison Blanche n’y a rien changé. Le président Obama continue de promettre d’augmenter les pressions sur le régime pour obtenir le départ de Bachar al-Assad mais avoue ne pas entrevoir de « formule magique face à une situation extraordinairement violente et compliquée comme celle de la Syrie ». Les déclarations et intentions de Washington restent donc pour le moins vagues et tièdes.

Diplomatie ou jusqu’au-boutisme guerrier?

Le président Barack Obama et le premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan arrivant ensemble pour leur conference de presse dans le

Le président Obama et le premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan arrivant ensemble pour leur conférence de presse dans le « jardin rose » de la Maison blanche, le 16 mai 2013 (AP- Photo).

La Ligue arabe, sentant également le vent tourner, se démène désormais pour soutenir le bon déroulement de la conférence de paix internationale, à l’initiative de Moscou, avant que la situation ne lui échappe totalement. Sa seule planche de salut semble être l’ouverture rapide d’un dialogue entre le régime et l’opposition avant que celle-ci ne soit trop faible pour pouvoir négocier quoi que ce soit. Moscou, en position de force, savonne perfidement la planche qu’il tend à Washington et à la Ligue arabe. Le refus de Paris de convier le président syrien et la délégation iranienne à cette deuxième conférence qui devrait se tenir une nouvelle fois à Genève, au mois de juin 2013, après consentement des parties, est accueilli avec une relative indifférence par les intéressés. Fort de l’appui de Moscou – qui insiste ardemment pour qu’il y soit présent en sa qualité d’acteur clé du problème -, l’Iran pourrait obtenir gain de cause. N’est-ce pas Moscou qui dicte désormais les règles du jeu ? Paris ne fait encore figure que de second couteau dans les affaires proche-orientales. Washington et Bruxelles redoutent qu’en étant représenté dans les débats, l’Iran ne soit tenté de monnayer sa position d’acteur incontournable pour imposer de nouvelles exigences et conditions dans les prochains rounds de négociation sur son programme nucléaire controversé. Dans tous les cas, la conférence « Genève 2 » paraît mal engagée. Ses objectifs, politiques ou militaires, manquent de clarté. En vue de réduire le déséquilibre entre les parties prenantes, l’Europe a décidé de lever l’embargo sur les armes pour les rebelles syriens avant l’ouverture des négociations, mais les 27 ne sont pas disposés pour autant à armer l’opposition. Cette mesure symbolique augmente à peine la pression sur Damas, qui observe avec dédain ces gesticulations, considérant que l’équation lui est de toute façon plus favorable qu’au début du conflit et qu’aucune décision stratégique ne sera prise par l’UE sans avoir fait l’objet d’une entente préalable entre Washington et Moscou. L’issue finale dépend uniquement du deal qui sera conclu entre les deux maîtres du jeu, assurant durablement le partage de leur influence sur la région et garantissant la sécurité et les intérêts de leurs protégés respectifs, comme au temps de la détente. Ce deal à venir pourrait s’inscrire dans des négociations plus larges, incluant le nucléaire iranien. Damas a beau jeu de donner son « accord de principe » pour participer à Genève 2, sachant pertinemment que l’opposition syrienne peine à s’unir autour d’un projet commun et à s’entendre a fortiori sur un ordre du jour. Les préparatifs de Genève 2 piétinent et mettent un peu plus en lumière les fractures de la Coalition nationale syrienne (CNS) causées par la lutte d’influence interne que se livrent l’Arabie saoudite et le Qatar. La première s’efforce de réduire l’influence des frères musulmans, soutenus par le Qatar, au profit des salafistes au sein de la structure. Le régime syrien n’espère pas grand chose d’une conférence dont il pourra néanmoins se servir de l’échec annoncé pour claironner qu’il n’a en face de lui qu’une opposition fantoche, composée de « terroristes » et de « marionnettes », dépourvue de crédibilité et de légitimité pour être en mesure de négocier quoi que ce soit. Les forces de Damas, épaulées par le Hezbollah, semblent engagées dans une logique guerrière jusqu’au-boutiste et veulent progresser au maximum tant que les données du terrain le leur permettent, avant de songer à négocier éventuellement.

De l’Ossétie à la Syrie : l’histoire d’une revanche

Deux prêtres syriens présents dans un comité d’accueil de l'église orthodoxe syrienne, pour souhaiter la bienvenue au patriarche de Moscou et de toutes les Russies venu pour réitérer son soutien à Bashar al-Assad (Photo AFP/Louai Beshara)

Un comité d’accueil de l’église orthodoxe syrienne s’apprêtant à recevoir le patriarche Cyrille 1er de Moscou et de toute la Russie,venu réitérer son soutien à Bashar al-Assad (Photo AFP/Louai Beshara)

Moscou ne se montre absolument pas prêt à lâcher le régime avec lequel il est lié par un traité d’amitié et de coopération depuis 1980 et par de nombreux autres intérêts évoqués plus haut. La Russie a trouvé dans le problème syrien l’opportunité de procéder concrètement à un rétablissement de l’équilibre géostratégique en sa faveur, et de rappeler dans la foulée l’importance de son influence régionale que les analystes, et Washington lui-même, ont tendance à considérer comme relevant d’une puissance secondaire. Par ailleurs, « l’ours russe » n’a pas oublié les vexations et humiliations répétées qu’il a eu à essuyer depuis le début des années 2000 de la part des Américains et de leurs alliés européens : les épisodes kosovar, géorgien, libyen, sans oublier les mesures punitives adoptées par la Chambre des représentants américains (la loi Magnitski) et les scandales d’espionnage. Ces faits commencent à créer un effet de saturation. Pour Moscou, l’heure des comptes est peut-être venue. Le gouvernement de Vladimir Poutine s’identifie à la situation que traverse le régime de Bashar al-Assad et, au-delà des intérêts objectifs qui le poussent à le soutenir, il n’est pas interdit de penser qu’une solidarité réelle anime Moscou, au regard de nombreux aspects humains qui unissent les deux pays. La Russie abrite une importante communauté syrienne, les mariages mixtes russo-syriens, les échanges académiques et culturels, la formation de scientifiques, de cadres, d’ingénieurs et de militaires syriens en Russie se sont développés et approfondis depuis plusieurs décennies, et les églises orthodoxes russe et syrienne entretiennent des liens étroits et fraternels. La Russie considère, en outre, que le régime syrien subit, comme elle, une tentative d’ingérence et de déstabilisation américano-européenne par vassaux interposés. Moscou n’a pas oublié qu’avant de mettre à exécution son « New deal proche-oriental » (plus connu sous le nom de « Grand Moyen-Orient« ), Washington avait tenté de remodeler les régions balkanique et trans-caucasienne à partir du milieu des années 1990. Ses tentatives agressives s’étaient soldées en général par des échecs. Les opérations militaires – certes le plus souvent tactiquement réussies – comme son offensive contre la Serbie en 1999, ses manigances politiques (comme son soutien à l’indépendance du Kosovo déclarée unilatéralement) et l’offensive géorgienne, téléguidée en sous-main par la CIA, n’ont pas toujours abouti à un changement de paradigme dans la région et à une pénétration spectaculaire de l’influence occidentale, mais ont contribué à une lente altération des relations russo-américaines qui n’ont commencé à s’améliorer légèrement qu’à partir de l’élection du président Obama en 2009 et la mise en œuvre de sa politique du reset (« redémarrage »).

La phobie de « l’expansionnisme otanien » et des « révolutions téléguidées »

Il est intéressant de faire un parallèle entre ce qui se passe en Syrie et la guerre éclair qui opposa la Russie à la Géorgie dirigée par l’atlantiste Mikheil Saakachvili, tant certains caractères, comportements et calculs paraissent proches. Moscou était allé en août 2008 à la rescousse de l’Ossétie du Sud, région séparatiste pro-russe contre laquelle le gouvernement géorgien pro-américain avait mené une offensive, comme il vient aujourd’hui (quoique indirectement pour le moment) au secours de son principal allié proche-oriental. Ces conflits armés, géographiquement distants mais d’une intensité moyenne similaire, ne sont pas dépourvus de connexions géopolitiques concrètes. Le conflit russo-géorgien comportait plusieurs niveaux de lecture. La première lecture (du contexte immédiat, c’est-à-dire caucasien) était celle d’une Russie exaspérée et à bout de patience qui s’efforçait, tout en sauvant les apparences, de résister calmement et diplomatiquement à l’intrusion du tandem OTAN/UE dans sa zone d’influence, mais qui, secrètement, préparait depuis longtemps une réponse musclée, comme l’a révélé Vladimir Poutine, premier ministre à l’époque, en août 2012 à l’occasion du quatrième anniversaire de la guerre. Durant les mois qui précédèrent le conflit géorgien, les relations entre Moscou et Tbilissi n’avaient cessé de se détériorer, rendant un accrochage plus ou moins prévisible. Au début des année 2000, Moscou n’avait pas accueilli avec moins d’agacement les « révolutions colorées » survenues dans les pays post-soviétiques (dont la « révolution des roses » qui avait porté au pouvoir en 2003 le très contesté président pro-américain Saakachvili) que celles du « Printemps arabe » huit ans plus tard. Dans chaque situation, Moscou ne pouvait (et ne peut toujours pas) s’empêcher de voir la main agissante de l’Ouest et ses services de renseignement. Les premières révolutions étaient une tentative de conquête insidieuse du Caucase, les suivantes traduisaient une volonté de l’Amérique de favoriser la montée des islamistes conservateurs, après avoir été prise de court par les premiers soulèvements populaires, sans hésiter, pour ce faire, à sacrifier l’un de ses « pions » (le président Hosni Moubarak) et à le remplacer par le régime des Frères musulmans. En affichant un soutien inébranlable à Damas, Moscou veut aussi montrer à ses potentiels alliés dans le monde qu’il n’abandonne pas ses amis en rase campagne lorsqu’ils sont en difficulté. Trois années plus tôt, dans l’espace caucasien, le nouveau gouvernement géorgien, en s’attaquant à des citoyens ossètes dont l’écrasante majorité possédait un passeport russe et réclamait le rattachement de sa province du Sud à la Fédération de Russie, venait d’offrir à son puissant voisin russe l’occasion rêvée d’en découdre. Lorsque l’offensive russe en Géorgie fut déclenchée en août 2008, l’Europe, outrée, fit part de son inquiétude et condamna vivement l’action russe. Mais Moscou de son côté se moquait d’être taxé de « régime autoritaire », « brutal », « néo-impérialiste » et « annexionniste » par les Occidentaux, dans la mesure où sa réaction contribuait à préserver ses intérêts en signifiant clairement la ligne à ne pas franchir, et à mettre en garde tous les pays européens qui s’étaient employés depuis dix ans et avec le soutien actif de Washington à réaliser leur objectif, à savoir fragiliser la Russie et saper ses efforts destinés à recouvrer sa souveraineté sur l’ensemble d’un territoire qu’elle fédérait jadis. Le Transvasement d’une dizaine de pays du Pacte de Varsovie dans l’OTAN et dans l’UE, en plus d’endiguer l’influence russe et d’abîmer la construction politique et patriotique d’une identité panslave sous son égide, avait pour objectif de faire avorter les projets russes d’intégration communautaire (la CEI) déjà bien trop fragiles et trop lâches pour aboutir avec succès, contraignant la Russie à revoir ses ambitions à la baisse en se contentant d’enceintes de concertation et de coordination telles que l’Eurasec et l’OTSC.

En 2008 comme en 2013, le triomphe de la diplomatie déclarative de l’Occident

Comme pour la Syrie en guerre, Bruxelles et Washington avaient condamné avec la plus grande vigueur la contre-offensive russe (qui avait fait près de 1600 morts) mais sans qu’aucun d’eux n’envisageât sérieusement d’intervenir militairement pour arrêter l’escalade et prêter main forte au régime de M. Saakachvili, leur allié, dont la survie ne tenait plus qu’à la seule volonté de Moscou. Leur inertie ou leur impuissance (hors de l’agitation diplomatique et des cris d’orfraie) constitua un blanc-seing pour Moscou. L’ Europe dépendait trop de ses réserves gazières pour lui préférer le camp géorgien, dont l’importance était négligeable comparée aux autres enjeux. L’Amérique craignait de réveiller les démons de la guerre froide, de réactiver une course aux armements dont auraient bénéficié ses ennemis proche-orientaux tandis que ses forces étaient déjà empêtrées en Irak et en Afghanistan. De plus, Washington faisait profil bas car le rôle de la CIA dans les prémices du conflit géorgien restait trouble et suscitait de nombreux soupçons et interrogations. Il était peu probable que le président géorgien eût pris seul une décision aussi lourde et risquée sans en aviser ses plus proches alliés et conseillers militaires, parmi lesquels des diplomates et officiers américains et israéliens. En lui donnant leur aval ou en l’encourageant à lancer cette offensive, ses puissants alliés n’imagineaient peut-être pas que la Russie oserait riposter par une opération de grande ampleur contre un pays très proche des Occidentaux et de l’administration G.W Bush, à quelques encablures d’une intégration à l’OTAN dont son gouvernement rêvait tant. L’hypothèse est cependant peu convaincante, compte tenu des nombreux symptômes patents d’une crise imminente, des bruits de bottes qui résonnaient déjà, ainsi que de la multiplication des incidents survenus les mois précédant l’offensive russe. Si tel avait été leur calcul, alors les États-Unis commirent une monumentale erreur d’appréciation en replaçant malgré eux la Russie dans une position stratégique et psychologique plus que favorable à la fin de l’offensive par l’obtention de l’indépendance de l’Ossétie du Sud et de l’Abkhazie. L’épisode géorgien ne fut cependant pas totalement négatif pour le camp atlantiste puisqu’ayant l’utilité de rappeler aux Européens la raison d’être ou la justification du maintien de l’OTAN.

Un avertissement cinglant aux effets durables

La campagne militaire russe avait atteint ses principaux objectifs : affaiblir l’autorité du gouvernement géorgien en lui rappelant qui était le maître, et faire apparaître ce pays comme une zone potentiellement instable afin de freiner les projets d’investissement européens. Moscou n’avait pas non plus hésité à frapper le port géorgien pour perturber l’acheminement du pétrole et faire frémir un peu plus l’UE. Dotée de moyens nettement supérieurs, la Russie eût très bien pu ne pas s’arrêter à une simple défaite de l’armée géorgienne et décider d’aller jusqu’au bout en décapitant le régime géorgien – qui s’était notamment illustré par une dérive autoritaire vis-à-vis des minorités géorgiennes pro-russes – puis d’adouber à la tête du pays l’un de ses yes men. Moscou s’abstint néanmoins, non par crainte de représailles militaires, mais pour ne pas écorner une image internationale qu’elle souhaitait prioritairement moderniser et réhabiliter, et pour ne pas se contredire en usant du regime change contre un président élu démocratiquement. Il eût été malvenu pour le couple Dimitri Medvedev/Vladimir Poutine d’adopter les mêmes méthodes radicales, compulsives et démonstratives caractéristiques de la doctrine Bush, que V. Poutine critiquait à juste titre, et d’altérer durablement le climat de confiance avec ses partenaires économiques européens en donnant encore plus de grain à moudre à M. Saakachvili, placé dans le rôle de la victime criant à la violation inacceptable de la souveraineté de son pays. L’offensive russe de 2008 fut pour Washington un avertissement cinglant voire un « électrochoc ». L’Amérique (re)découvrit une Russie sûre d’elle, audacieuse et déterminée au point d’oser s’attaquer à un régime pro-occidental très proche des milieux néoconservateurs américains, et de ne pas en rester aux paroles quand ses intérêts sont menacés. Ce souvenir pousse probablement Washington à ne pas prendre de mesures irréfléchies vis-à-vis de Damas qui pourraient réveiller une nouvelle fois la colère de l’ours.

Comme un avant-goût d’une future guerre par procuration proche-orientale

Des soldats syriens dans le village de Dumayna, à quelques kilomètres de Qousseir (AFD/Joseph Eid)

Des soldats syriens dans le village de Dumayna, à quelques kilomètres de Qousseir (AFD/Joseph Eid)

En 2008, dans un article publié dans mon premier blog géopolitique, j’écrivais ceci : « Le bras de fer actuel (entre Moscou et Tbilissi) n’est pas uniquement russo-géorgien, en deuxième niveau de lecture, il est aussi (et peut-être surtout) irano-israélien ; il donne à voir les prémices d’un plus grand conflit par procuration à venir au Proche Orient ». et j’utilisais comme question rhétorique principale, un brin provocatrice « la route de Téhéran passe t-elle par Tbilissi ? » Cinq ans après cette guerre, et rétroactivement, les événements en Syrie ne semblent pas formellement contredire cette intuition. En effet, l’implication politique et militaire, quoique indirecte, des acteurs de l’arène orientale dans le Caucase et l’imbrication des enjeux des deux géographies étaient bien réels. Aussi, à l’époque, Washington et Israël reprochaient-ils déjà à la Russie d’armer la Syrie et l’Iran (Moscou avait déjà livré à Téhéran des batteries antiaériennes de moyenne altitude TOR-M1 réputées pour leur efficacité à plus de 90%). Quant à Israël, il était le premier fournisseur d’armes de la Géorgie malgré les mises en garde répétées de Moscou. La coopération militaire entre Israël et la Géorgie était soutenue, l’entraînement de l’armée géorgienne par des soldats d’élite de Tsahal faisait partie du contrat, et le ministre géorgien de la défense, lui-même juif originaire d’Israël, s’en enorgueillissait fréquemment dans les médias israéliens. Les chiffres officiels faisaient état avant le conflit de 200 millions de dollars de livraison d’armes israéliennes par an, comprenant des drones de surveillance, des véhicules blindés, des lance-roquettes, des tourelles automatiques pour blindés, des systèmes antiaériens et de communication. Depuis la fin du conflit, l’État hébreu a réduit le niveau de coopération militaire avec la Géorgie, a limité voire interrompu le transfert d’armes, mais ses soldats d’élite continuent d’entraîner les forces de sécurité géorgiennes. Pour Israël, la défaite stratégique de son meilleur allié d’Europe de l’Est en 2008 fut un second coup dur, venant s’ajouter au souvenir pénible de la débâcle de Tsahal au Liban du Sud face au Hezbollah deux ans auparavant.

Neutraliser ses alliés comme ses ennemis

Le gazoduc

Carte représentant le tracé du gazoduc « Blue stream » transportant du gaz de la Russie à la Turquie (source : site web Gazprom)

Avant l’offensive géorgienne, la Russie avait donc déjà des raisons logiques de garder une dent contre les États-Unis et l’Europe qui cherchaient à occidentaliser son espace à travers l’expansion de l’OTAN et à contenir sa montée en puissance énergétique. Moscou avait mal accueilli, entre autres, la construction de l’oléoduc BTC (Bakou/Tbilissi/Ceyhan) passant par Tbilissi et servant à contourner le monopole énergétique russe, donc à diminuer la dépendance européenne à son égard. Les Occidentaux cherchaient également, à ses yeux, à l’humilier davantage – comme si le démantèlement chaotique de l’URSS n’avait pas suffi – en amputant à la « Serbie sœur » une province, le Kosovo, berceau historique de l’orthodoxie et de la nation serbe, riche en pétrole et minerais tels que la lignite, le tungstène et le zircon ; ou encore à le défier militairement en projetant d’installer des éléments d’un bouclier antimissiles en Pologne et un radar en république Tchèque. La Russie a toujours su user d’arguments imparables (ou de moyens de rétorsion) pour imposer ses règles dans son espace de sécurité, autrement dit, pour faire plier ses anciennes nations fédérées récalcitrantes ou tentées de lui être infidèles, en alternant le chantage énergétique et la force, ou en employant les deux à la fois. Par le chantage énergétique, l’ « État-Gazprom » est bien des fois parvenu à mettre au pas les régimes pro-occidentaux de Géorgie et d’Ukraine (avant l’élection de Victor Ianoukovich en 2010 dans le deuxième pays) car tous ces anciens satellites dépendent en très grande partie des échanges commerciaux et de la distribution gazière russes. La Russie n’a jamais hésité à sanctionner également à plusieurs reprises depuis 2002 les écarts de conduite d’alliés sûrs comme la Biélorussie, coupant ou diminuant la fourniture d’énergie à cause d’impayés ou de désaccords sur les taxes d’importation et de réexportation du gaz russe. Malgré ces tensions épisodiques, l’Union de la Russie et de la Biélorussie n’a jamais été remise en cause depuis 1997 ni la possibilité d’une fusion à terme des deux États. Moscou peut également user des mêmes méthodes d’intimidation et de dissuasion au Proche Orient, contre la Turquie particulièrement dépendante de son gaz naturel, à hauteur de 65%. L’approvisionnement turc représente 10% des exportations mondiales de gaz russe. Cette énergie est indispensable pour assurer sa production d’électricité thermique. La Russie est le deuxième partenaire commercial de la Turquie et il serait étonnant de voir Ankara prendre le risque d’envenimer ses relations avec Moscou (tout comme avec l’Iran qui lui fournit 20% de son gaz) sur la question syrienne. Au regard de ces relations commerciales étroites qui oscillent entre dépendance énergétique (de la Turquie vis-à-vis de la Russie) et interdépendance (relative à l’heure actuelle mais qui pourrait croître à courte ou moyenne échéance), Moscou et Ankara préfèrent jouer le réalisme, afin de ne pas mettre fin aux contrats liés à l’exploitation du gazoduc blue stream, inauguré en 2005, qui achemine 16 milliards de m3 de gaz russe à la Turquie, et au projet South stream qui va faire de la Turquie un « hub » régional distribuant du gaz dans toute l’Europe à partir de 2015. La diplomatie énergétique suit paisiblement son cours, indépendamment des remous du conflit syrien, mais rien ne garantit que cette dissociation résistera à tous les événements à venir, même si les intérêts mutuels sont suffisamment importants et les relations dyadiques solides et anciennes pour ne pas être remis en question par les deux partenaires. Quelques épisodes comme l’interception le 12 octobre 2012 d’un avion-cargo civil russe survolant la Turquie et contenant des munitions et éléments de missiles destinés à Damas et, surtout, l’installation de missiles Patriot de l’OTAN à la frontière turco-syrienne le 26 janvier 2013, ont rafraîchi les relations entre les deux pays sans ralentir ou interrompre l’acheminement du gaz et le reste des échanges commerciaux. Moscou ayant même décidé, malgré ces couacs, d’augmenter ses exportations énergétiques vers la Turquie. Quelques jours après l’atterrissage forcé de l’avion-cargo que Damas qualifiait « d’acte de piraterie aérienne », Moscou déployait à son tour ses batteries antimissiles « S-400 Triumph » à sa frontière avec la Turquie, comme la réponse du berger à la bergère (l’OTAN). Dans un avenir proche, la Russie pourrait être tentée de souffler le chaud et le froid dans cette relation si nécessaire, en faisant comprendre à Ankara que rien ne pourrait l’empêcher de changer sa politique à tout moment, et de décider de fermer temporairement les robinets à gaz (comme elle a déjà eu à le faire à plusieurs reprises, et sans état d’âme, avec Kiev), pis, de donner un violent coup de canif au contrat qui les lie. Mais ces deux acteurs pragmatiques et avant tout soucieux de maintenir le cap de leur croissance n’auraient sans doute pas intérêt à compromettre leurs relations.

Le « chantage aux armes » pour exister et peser sur les négociations

Photo fournie par l'agence Sana, le 20 mai 2013, montrant des soldats syriens combattant à Qousseir (Sana/AFP)

Photo fournie par l’agence Sana, le 20 mai 2013, montrant des soldats syriens combattant à Qousseir (Sana/AFP)

Les raids israéliens du mois de mai 2013 contre les stocks d’armes de la Syrie ont été ressentis par les Russes comme un défi lancé à leur endroit, bénéficiant de l’aval américain. Moscou n’a pas tardé à y répondre en promettant d’accroître son aide à Damas et en s’exécutant aussitôt. Les Russes abhorrent depuis toujours l’attitude américaine et israélienne qu’ils jugent arrogante et accusent de violer effrontément le droit international sans jamais être tenus de rendre des comptes. Cette manière d’imposer leurs valeurs et de défendre leurs intérêts par la force rappelle aux Russes des épisodes peu glorieux de la guerre froide et les manœuvres de l’OTAN citées précédemment mais dont la progression semble (pour l’instant) gelée aux portes du Caucase depuis la contre-offensive russe en Géorgie et le gel de la demande d’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN (ce pays préférant opter à la place pour un statut « hors bloc », par décision de son président pro-russe Viktor Ianoukovytch). Quant à la Géorgie dirigée par un gouvernement pro-occidental, promise à une intégration à l’Alliance atlantique depuis le sommet de l’Otan à Bucarest, elle pourra encore constituer à l’avenir une source de tension et avoir de grandes répercussions sur les relations entre Washington et Moscou. L’autre pomme de discorde concerne le déploiement du bouclier antimissile en Europe qui constitue, malgré la décision américaine de renoncer à l’implantation des missiles intercepteurs en Pologne, toujours une menace pour le potentiel de dissuasion nucléaire de la Russie. L’ Amérique retardera sans doute la mise en œuvre de ces décisions le temps qu’il faudra pour faciliter le traitement d’autres volets plus urgents de négociation où la voix de la Russie pèse incontestablement. Moscou a répondu aux raids israéliens du début du mois de mai 2013 par la livraison de missiles de croisière « Yakhont » à la Syrie, dotés pour la première fois de puissants radars. Ce matériel est de nature à compliquer l’instauration éventuelle d’une zone d’interdiction de survol depuis des navires de guerre. L’autre peur d’Israël et des États-Unis est de voir la Russie honorer son contrat avec Damas, ou pire, à l’Iran, en leur livrant des batteries de défense antiaériennes S-300, réputées pour leur précision, leur large rayon d’action et leur aptitude à frapper douze cibles à la fois. Leurs caractéristiques techniques compliqueraient fortement une possible offensive aérienne. Moscou avait déjà procédé, sous la pression américaine, à l’annulation du contrat de vente de ces missiles de défense en 2007 à l’Iran alors que rien ne l’y contraignait juridiquement, puisque les limitations incluses dans les sanctions onusiennes ne concernent pas les armes défensives. Cette « question du S-300 » revient de façon cyclique et tourne presque au psychodrame. Cela permet à Moscou de jouer sur les nerfs du tandem israélo-américain et de prouver qu’il peut décider de la tournure que prendront les événements, mais sans aller plus loin. En 2008, Israël avait offert, en guise de bonne volonté, le transfert de la métochie Saint-Serge de Jérusalem à la patrie-mère de ses fondateurs, et l’arrêt de sa coopération militaire avec la Géorgie, en échange de l’abstention russe d’armer l’Iran et la Syrie. Aujourd’hui, l’on reparle de la livraison possible de ces fameuses batteries de défense antimissiles S-300 dont la présence en Syrie pourrait modifier l’équilibre des forces. Moscou livre déjà des armes à caractère défensif à Damas avec l’autorisation américaine et israélienne, mais il est cependant très peu probable que les Russes oseront livrer ces batteries S-300 ultra-sophistiquées qui bouleverseraient les plans occidentaux, changeraient même les enjeux et les termes des négociations futures sur le nucléaire iranien. À l’heure où le régime syrien reprend lentement le dessus sur le terrain, la Russie n’a, en outre, aucun intérêt à ce qu’Israël déclenche une guerre contre la Syrie qui pourrait rapidement inverser la tendance et précipiter la chute d’Al-Assad.

Le spectre de la partition syrienne et du repli communautaire

Un scénario de redécoupage confessionnel de la Syrie est une possibilité de plus en plus évoquée, donnant lieu à toutes les suppositions. Sera-t-elle envisagée comme partie d’une solution équitable lors de la prochaine conférence internationale organisée par Moscou et Washington? La partition est un compromis que l’opposition syrienne comme le régime de Damas ont longtemps exclu, chacun étant déterminé à « libérer toute la Syrie ». Le régime bannit ce mot de son vocabulaire, par principe, refusant de concéder quoi que ce soit à des rebelles qu’il qualifie de « terroristes » et de laisser un nouveau « Sykes-Picot » – ambition cachée, selon lui, des États qui ont orchestré cette agression contre la Syrie – prendre forme un siècle après le crève-cœur des nationalistes arabes que fut l’abandon du rêve de la « Grande Syrie ». L’ Arabie saoudite, quant à elle, rêverait de voir s’installer un pseudo-émirat salafi vassal en plein milieu de l’arc chiite, tandis que le Qatar lui préfèrerait l’établissement d’un gouvernement des Frères musulmans, historiquement mieux implantés en Syrie. Salafistes ou Frères musulmans, il s’agit d’un scénario inimaginable pour l’Iran et ses alliés chiites arabes prêts à tenter le tout pour le tout pour empêcher sa réalisation. Damas et ses alliés russes, iraniens et libanais hezbollahis se sont néanmoins préparés à plusieurs scénarios alternatifs et aux plans y afférents. Acculé à une partition officielle de la Syrie (le pays l’est déjà de facto) et de la création/consolidation subséquente d’un « État alaouite » – option présentée par certains analystes comme « inévitable » et « vitale » pour Bashar al-Assad en cas de débandade -, le régime pourrait toutefois bénéficier d’une certaine sûreté grâce à ses indéfectibles alliés. Par ailleurs, un repli communautaire ne serait que l’ultime variante du plan B (mis en œuvre en cas de partition de jure du territoire) et non la première. Même si ses troupes échouaient à reconquérir l’intégralité des régions du sud (limitrophes de la Jordanie) et du nord (à la frontière turque) contrôlées par des conseils locaux de la révolution syrienne formés, financés et équipés par les Américains, les Arabes et Turcs, aucun indice ne permet d’affirmer que le régime se rabattrait sur une stratégie d’ »alaouisation » ou d »‘épuration » ethno-confessionnelle des territoires placés sous son autorité. Un tel choix relèverait d’une vision à courte vue qui pourrait faire perdre au clan Al-Assad les dernières loyautés qu’il lui reste au sein de la bourgeoisie sunnite de Damas et des communautés chrétiennes et kurdes. Ce calcul lui serait fatal politiquement, car en se plaçant comme le président d’une communauté séparée des autres ou dominante, Al-Assad compromettrait le rebond politique qu’il escompte pour les élections présidentielles de 2014, d’autant qu’il a jusqu’ici conservé une rhétorique unitaire, même aux heures les plus difficiles pour son régime.

Carte des infrastructures gazières et pétrolières de la Syrie (2011).

Carte des infrastructures gazières et pétrolières de la Syrie (2011). [agrandissement possible en cliquant]

Alaouisme, intégrité nationale, croissant chiite et « gaz islamique » : enjeux, intérêts et dilemmes

L’inscription du Baas syrien dans une perspective intégrationniste, réfractaire à toute idée de séparatisme sur des lignes confessionnelles, est l’un des rares principes ayant survécu à son dévoiement précoce vers l’autoritarisme répressif. L’imminence et l’ampleur alléguées d’un processus « d’alaouisation » ne font pas l’unanimité parmi les spécialistes. Les tenants d’une vision réductionniste qui postulait déjà bien avant la guerre l’unité organique entre le pouvoir syrien et l’alaouisme, sont actuellement les plus enclins à agiter cette thèse. Leur lecture pessimiste voudrait que la composition majoritairement sunnite de l’opposition armée prédestine les alaouites, minoritaires dans le pays, à une réaction politico-sectaire radicale. D’autres voix, plus nuancées ou mesurées, insistent sur la mixité confessionnelle qui subsiste à la fois au sein du clan au pouvoir, dans le soutien populaire à Bashar al-Assad, dans l’armée loyaliste et des forces paramilitaires qu’il a mises en place. Si l’armée reste encore, à ce jour, relativement mixte malgré les nombreuses défections de soldats sunnites, ses instances dirigeantes sont très probablement dominées par les caciques du Baas de confession alaouite, suppléés par des Pasdarans très impliqués dans les manœuvres, mais aussi par des conseillers militaires russes. « Tournant alaouiste » à venir ou non, le régime syrien ne saurait, par réalisme, se satisfaire longtemps des frontières de l’État alaouite tel qu’il exista entre 1922 et 1936, avant son intégration dans la Syrie, au risque d’ébranler les fondations du parti-État, sa légitimité, et de cautionner implicitement le fait accompli que constitue la superposition, à son désavantage, des fractures territoriales, politiques et confessionnelles. Ce réduit alaouite a l’avantage majeur de bénéficier du seul débouché maritime du pays, d’abriter la base navale russe de Tartous, d’autres installations militaires syriennes ainsi que des raffineries. Mais plus important encore demeure le rattachement de ce littoral à l’axe « Alep-Homs-Damas » qui traverse la « Syrie utile » et descend jusqu’à Deraa (au Sud), en bordure du plateau du Golan. La région de Homs est la principale voie d’approvisionnement entre les villes portuaires et les grandes agglomérations sur laquelle l’armée concentre actuellement ses opérations. L’une des villes de ce gouvernorat, Qousseir[4], reliant la plaine de la Békaa (Nord Liban) aux principales villes de l’ouest syrien, a été récemment le théâtre d’un opération menée par les forces du régime et les combattants du Hezbollah. La maîtrise/sécurisation de cette zone répond à plusieurs objectifs (dans le désordre) : protéger les habitants chiites des villages de Qousseir subissant des attaques, bloquer le flux d’armes et de combattants à la rébellion sunnite à partir du Nord Liban, permettre au régime de reconstituer ses forces et de repartir rapidement à l’assaut des axes encore tenus par la rébellion, en intensifiant et en améliorant la précision des bombardements. L’armée syrienne, qui s’était laissée déborder au début de l’offensive, revient à une stratégie plus rationnelle, économise désormais ses forces et les concentre sur les axes de la « Syrie utile », ratissant méthodiquement chaque quartier et ville à reconquérir. Le régime peut essayer de gagner du temps sur la scène diplomatique mais certainement pas se permettre d’en perdre sur le front. Quand bien même le régime créerait un État alaouite élargi, d’Ouest en Est, ce choix ne serait pas vécu comme une grande victoire par le régime, ni comme un fin en soi. Cette solution provisoire engloberait certes les zones les plus stratégiques en plus du fief alaouite (au nord du Liban, incluant Lattaquié et Tartous), mais les couperait de l’Irak et les éloignerait de l’Iran. Une telle perte impliquerait le renoncement au contrôle des principaux gisements de gaz et de pétrole situés au centre et au nord-est de la Syrie, ainsi qu’à un réseau de gazoducs dont le futur et prometteur « gazoduc islamique », voie d’acheminement de 110 millions de mètres cubes de gaz naturel iranien vers l’Europe destiné à passer par l’Irak, la Syrie, le Sud-Liban et le bassin méditerranéen. L’on comprend dès lors que, dans ce bras de fer, l’enjeu et les perspectives d’une « géopolitique du gaz chiite » entrant en concurrence avec un autre projet arabe du même ordre initié par le Qatar, troisième plus grande réserve de gaz de la planète (après la Russie et l’Iran), ne constituent pas une donnée mineure dans l’analyse des faits même si elle n’est pas la seule motivation de la Turquie et des monarchies arabes à vouloir se débarrasser de B. al-Assad. Les Turcs et les Qataris ambitionnaient, en effet, de construire un pipeline reliant leurs territoires et traversant la Syrie, et l’idée de placer à Damas un régime islamiste des Frères musulmans, confrérie proche idéologiquement et bénéficiant du soutien des deux gouvernements, était pour eux alléchante à plus d’un titre. Dans ce scénario idéal, le pipeline aurait été ensuite connecté au pipeline Nabucco pour desservir l’Europe en contournant le russe Gazprom. Cela n’aurait été que la première pierre d’un vaste réseau gazier au Levant et en Mésopotamie où l’intégration politico-économique des pays arabes se serait alors réalisée par les « tubes sunnites ». Dans ce système, le Qatar aurait été le premier fournisseur. Un projet contrarié par le refus de Bashar al-Assad de porter atteinte aux intérêts de son allié russe, et qui aurait pesé dans la décision du Qatar d’œuvrer à sa chute. Le fort potentiel gazier de la Syrie et de l’arc chiite n’a pas échappé non plus aux calculs de la Russie et du géant Gazprom, mais préserver le régime syrien offre surtout à Moscou, dans l’immédiat, la garantie que son monopole européen ne sera pas menacé par son rival qatari ou que ses revenus ne diminueront pas de façon substantielle.

Les Russes et les chiites, une histoire faite pour durer?

Le ministre-adjoint aux Affaires étrangères russes Bogdanov lors de sa visite au Liban. Face à lui, le secrétaire général du Hezbollah, Sayyed Hassan Nasrallah

Le ministre-adjoint aux Affaires étrangères russes Mikhaïl Bogdanov lors d’une visite au Liban le 28 avril 2013. Face à lui, le secrétaire général du Hezbollah, Sayyed Hassan Nasrallah (photo : Al Manar).

Avant de pouvoir envisager la maîtrise totale du territoire syrien et l’exploitation de ses réserves gazières et pétrolières, encore faut-il que l’armée loyaliste syrienne (ou ce qu’il en reste) commence par libérer intégralement la Syrie utile puis interdire durablement l’accès de la totalité de ses régions du Nord-Est aux rebelles et jihadistes et qui sont les plus riches en hydrocarbures. La difficile prise de Qousseir éclaire la ténacité de la rébellion et l’ampleur de la tâche qui attend l’armée et ses supplétifs, dont les effectifs ne sont pas illimités, sur un très vaste territoire. Même en cas d’accord de cessez-le-feu arraché au terme des prochaines rencontres diplomatiques organisées sous l’égide de Washington et de Moscou, la dynamique de renforcement militaire du régime syrien engagée par la Russie ne devrait pas s’arrêter, et même se poursuivre au-delà de la reconquête effective du territoire. Un statu quo ne sera probablement pas respecté à en croire les déclarations du régime, actuellement revigoré et rasséréné par l’accumulation de revers que connaît la rébellion. Moscou et Damas s’appliqueront à ne pas lui laisser le temps de se refaire. A l’heure actuelle, Damas ne peut empêcher les flux d’armes et de combattants salafistes traversant les frontières jordanienne, turque et irakienne, mais les flux provenant du nord (via la Turquie) vont probablement se tasser dans les semaines à venir car Ankara, sonnée par son récent attentat et devant faire face au mécontentement de son peuple, va certainement devoir prendre des mesures plus restrictives pour sécuriser la zone et réduire l’afflux de jihadistes et de réfugiés devenus une source de problèmes pour lui.
L’expérience de coopération globale que les Russes ont vécue avec les régimes chiite d’Iran [5] et alaouite de Syrie a été fructueuse et constante depuis treize ans en dépit de quelques petites fausses notes avec l’Iran, mais sans grande incidence. Son soutien politique lui a permis de continuer à tenir le rôle, certes parfois surfait, de « grande puissance protectrice ». La Russie, la Syrie, l’Iran et le Hezbollah partagent la même défiance ou détestation (réciproque) vis-à-vis du Qatar et de l’Arabie saoudite. La première accuse les monarchies du Golfe de propager l’islamisme radical dans la région, dans le Caucase et dans le monde; les autres de vouloir annihiler la résistance panarabe et islamo-révolutionnaire et de faire le jeu des sionistes et de l’Amérique en désignant l’Iran et les chiites comme des ennemis mortels, bien plus dangereux qu’Israël. Par-dessus tout, ces quatre acteurs sont liés par une même volonté d’endiguer l’hégémonisme américain et de contrecarrer ses projets dans la région. Tous les grands dossiers proche-orientaux ne revêtent pas la même importance aux yeux de Moscou. Par exemple, celui-ci s’est peu à peu désintéressé du problème palestinien et de la création d’un État indépendant dont il estime l’avenir définitivement compromis par la désintégration des territoires occupés, conséquence de la politique de colonisation accélérée et ininterrompue du gouvernement israélien. Même si les chiites sont conscients de conférer à Moscou un pouvoir de négociation qu’il n’aurait pas autrement et donc de représenter une monnaie d’échange pour lui dans ce Grand jeu régional, ils bénéficient en contrepartie d’un allié diplomatique et militaire de poids, à même de rééquilibrer la donne et de leur éviter d’être seuls dans leur combat. L’alliance est conjoncturelle, mais les intérêts communs sont suffisamment prééminents et équilibrés pour effacer ponctuellement les divergences et la méfiance relative qui anime chacun. Tout alliés qu’ils soient, le Hezbollah n’a jamais vraiment eu une confiance totale en Damas – ce qui est le cas de la plupart des dirigeants et partis libanais ayant gardé un mauvais souvenir de la longue et douloureuse période d’occupation syrienne au Liban – , et la Russie soutient l’Iran en restant vigilante vis-à-vis de l’évolution de son régime et de l’usage que celui-ci fera de la technologie nucléaire en voie d’acquisition. Moscou a choisi tacitement de s’allier avec les chiites, minorité confessionnelle longtemps marginalisée et persécutée au sein de l’Islam sunnite majoritaire, et ayant la particularité d’être, en Iran et au Levant, le fer de lance du concept de résistance islamique post-nasserienne contre Israël dans un espace arabe capitulateur. Le Hezbollah libanais a su capitaliser sur son titre prestigieux de « libérateur » du Liban du Sud en 2000 et de « tombeur » de Tsahal en 2006. Une image glorieuse qui sort passablement effritée de son soutien actif au régime autoritaire d’Al-Assad dans sa guerre contre-insurrectionnelle aux contours et à l’aboutissement encore incertains. L’implication tardive du Hezbollah en Syrie a, en effet, divisé les opinions arabes et lui a fait perdre beaucoup de sympathies dans la région. Il s’est agi d’une décision délicate mais essentielle à la survie de sa branche armée. Car privé de cet allié syrien qui concourt au maintien de ses capacités stratégiques, le Hezbollah se verrait contraint de renoncer à terme à ce qui fait sa particularité, sa force et sa raison d’être, ébranlant du même coup sa branche politique. Entre son existence et sa popularité à l’extérieur, sa Direction a, semble-t-il, choisi. La contribution du Hezbollah à une éventuelle victoire d’Al-Assad sur le champ de bataille (que d’aucuns semblent prendre pour acquise) pourrait rejaillir positivement sur Moscou, l’auréolant du statut de défenseur des minorités ethniques et religieuses d’Orient (notamment chrétiennes, oubliées, persécutées et menacés d’extinction) contre les complots de nations impérialistes occidentales prêtes à les sacrifier sur l’autel de leurs intérêts géopolitiques et économiques, sous le prétexte de libération et de démocratisation. Cette vision d’une « alliance russo-chiite résistant farouchement aux plans impérialistes américano-israélo-sunnites » permettrait à la Russie de revenir par la grande porte, même si, au delà de cet épisode « héroïque », elle devrait probablement poursuivre dans la région un agenda politique plus prosaïque.

Le spectre de la contagion syrienne et de l’expansionnisme chiite au Liban

L'armée libanaise a dû déployer ses troupes pour mettre fin aux combats de rue qui ont éclaté à Tripoli (Liban du Nord) depuis le 19 mai entre des sunnites pro-opposition syrienne du quartier de Bab el-Tebbaneh et des alaouites pro-Damas de Jabal Mohsen, faisant 20 morts et une centaine de blessés (photo : Press Tv).

L’armée libanaise a dû déployer ses troupes pour mettre fin aux combats de rue qui ont éclaté à Tripoli (Liban du Nord) le 19 mai 2013 entre des sunnites pro-opposition syrienne du quartier de Bab el-Tebbaneh et des alaouites pro-Damas de Jabal Mohsen, faisant 20 morts et une centaine de blessés. Ces accrochages violents sont la conséquence de l’importation du conflit syrien au Liban (photo : Press Tv).

La Russie soutiendra-t-elle Damas jusqu’au bout, quelle que soit l’évolution de la situation, au mépris de la réalité? Moscou est en train de tenter l’un des plus importants coups de poker de son histoire contemporaine, mais reste un acteur pragmatique, comme nous l’avons dit plus haut. Ses prochains choix seront cruciaux, car susceptibles d’influer sur la physionomie géopolitique du Levant, en particulier du Liban, pays pouvant être le plus sévèrement touché par de brutales métamorphoses. Un constat s’impose : défaite ou victoire (tout au moins militaire) du régime d’Al-Assad, la polarisation de la société libanaise est à son apogée. Rien ne sera plus comme avant (ou avant longtemps) entre les Libanais chiites pro-Hezbollah et sunnites « quatorze-marsistes » en confrontation politico-idéologique et parfois physique dans ce conflit. Des Libanais sunnites, dont on ignore le nombre exact, combattent en Syrie aux côtés des rebelles syriens contre l’armée syrienne et ses renforts du Hezbollah. Le divorce est sur le point d’être consommé, et le climat politique libanais, déjà exécrable depuis presque une décennie, d’en être que plus durement et durablement affecté. Si, d’aventure, le régime syrien se voyait dans l’incapacité de reprendre ultérieurement les zones du Nord et du Sud-ouest de la Syrie contrôlées par les rebelles (hypothèse que le progression actuelle de l’armée syrienne et la reprise des principales villes du centre semble atténuer), le poussant à se rétracter, et qu’au même moment, la guerre syrienne s’invitait au Liban, se propageant des quartiers pauvres de Tripoli à l’ensemble du territoire malgré les efforts des parties locales pour contenir la contagion ; alors les options les plus « modérées » ou les moins radicales s’amenuiseraient considérablement pour tous les acteurs du conflit. Un État syrien baas-alaouite constitué des territoires déjà reconquis par les forces régulières syriennes, entourant le Liban au Nord, à l’Est et au Sud-Est, ne relèverait peut-être plus du fantasme mais bien d’une nécessité de survie pour le régime de Damas. Mis au pied du mur dans son propre pays, un Hezbollah aux aguets pourrait aussi décider d’opter pour des choix sécuritaires drastiques en créant son propre État au Liban (hypothèse au demeurant fort peu probable, sauf éclatement d’une guerre civile féroce et sans issue évidente opposant chiites et sunnites). Ce nouvel État à l’intérieur du Liban viendrait alors doubler ladite « ceinture syro-alaouite ». Les chiites, lourdement armés et exerçant un contrôle accru sur une bande allant de Tyr jusqu’à la Plaine de la Békaa, pourraient être tentés de créer une contiguïté territoriale avec le Nord-Ouest syrien après avoir empêché la fermeture des lignes d’approvisionnement majeures pour le Hezbollah (Homs et Damas) et interdit l’utilisation de la région du Liban du Nord (les localités de Wadi Khaled au Nord-Ouest et Aarsal au Nord-Est entre autres) comme base arrière pour les rebelles syriens jouissant de l’appui de Libanais sunnites du Nord. Dans cette hypothèse, des  déplacements/échanges de populations  pourraient advenir dans une optique de séparation définitive et d’homogénéisation, de même que le Liban ne serait probablement pas épargné, pendant cette transformation du pays, par des violences à caractère confessionnel et sectaire comme celles survenues dans les quartiers majoritairement sunnites du Sud de Baniyas, en pays alaouite, où des milices loyales à Bashar al-Assad ont été accusées de se livrer à des exécutions ethno-religieuses. À défaut d’une consolidation du « croissant chiite » régional, cassé pour le moment de facto, se formerait une double ceinture, syro-alaouite à l’extérieur des frontières libanaises, libano-chiite à l’intérieur. Le Liban se réduirait alors comme une peau de chagrin. Ce qu’il resterait à terme comme portion neutre et indépendante de ce minuscule pays serait à peine plus vaste que le Petit-Liban d’avant 1920. De cette recomposition resserrée et radicalisée, les communautés chrétiennes seraient évidemment les grandes perdantes, et leur avenir fortement hypothéqué, d’autant plus que la frange sunnite modérée, majoritaire dans le pays, servant de « tampon » et non (encore) engagé dans ce conflit à la fois politico-confessionnel et armé, perdrait inévitablement du terrain au profit d’une pensée et de groupes sunnites radicaux que l’Arabie saoudite et le Qatar – qui n’auraient plus rien à perdre – soutiendraient et armeraient de plus belle contre les chiites. Dans cette configuration chaotique, les transits d’armes russes à destination des Syriens et des Libanais chiites seraient grandement facilités et renforcés, au grand dam d’Israël et de Washington.

Contagion syrienne, haines et divisions sectaires : le réalisme libanais à toute épreuve ?

La « colonisation chiite rampante », menée pour le compte de Téhéran, n’est pas une accusation récente de la part des opposants du Hezbollah libanais. Depuis 2007, des leaders chrétiens et druzes appartenant au Mouvement du 14 mars alertent fréquemment l’opinion contre les achats massifs d’énormes superficies de terrains par des businessmen chiites opérant sous des pseudonymes dans les cazas (districts) d’Aley, de Jezzine et du Chouf situés au Sud-Est de Beyrouth et qui présideraient, selon eux, à un plan de « jonction » envisageable à terme entre « l’Etat Hezbollah du Sud » et la Békaa, via la formation d’une ceinture chiite traversant les régions concernées [6]. En cas de situation de guerre civile ou d’apparition d’un double front (nord et sud) susceptible d’accentuer l’enclavement des forces du Hezbollah, le mouvement chiite pourrait tirer profit de la dynamique d’expansion géographique qu’il a enclenchée depuis des années, lui permettant de s’assurer un large contrôle du territoire, donc une profondeur stratégique entre les deux possibles lignes de front. Nonobstant les déclarations et hypothèses catastrophistes et paranoïaques, bien souvent politiquement motivées, il est permis de penser, à la fois sur la base des données qui structurent la société libanaise, de l’état des rapports de force, des informations reçues et de la communication émanant des deux camps en guerre en Syrie, que le régime de Bashar al-Assad a de grandes chances de survivre aux événements, quel que soit le scénario envisagé, et que le Liban ne devrait pas sombrer, malgré les tensions actuelles, dans une guerre civile. Sa population ne le souhaite pas et a tiré des leçons de son douloureux passé. La discorde est bannie des esprits et du vocabulaire des Libanais, d’autant que le déséquilibre des forces militaires entre sunnites et chiites pro-Hezbollah tournerait très vite à l’avantage des seconds. Le Liban, ne se relèverait sans doute pas d’une nouvelle guerre civile, de surcroît dans un contexte de surimmigration syrienne. Se soulever contre le « parti de Dieu » est un risque trop grand, une décision suicidaire que la communauté libanaise sunnite n’appuierait probablement pas (s’étant jusqu’à présent gardée d’encourager la violence sectaire et de mettre de l’huile sur le feu dans les moments de tension paroxystique). La grande majorité des sunnites habitant les agglomérations comme Beyrouth, Tripoli ou Saïda est pacifique et ne s’est pas, à ce jour, laissé happer par la « tentation salafiste » exercée par des religieux marginaux comme Ahmad al-Assir et des groupuscules dont la présence est résiduelle. Pour le Hezbollah, l’ouverture d’un second front intérieur libanais alors que ses combattants sont encore engagés en Syrie pou une durée indéterminée est l’un des pires et moins souhaitables scénarios guerriers. D’une part, au regard du symbole désastreux et de la dénaturation que cela représenterait pour un mouvement qui s’est structuré autour du patriotisme et de la solidarité arabe contre un seul ennemi commun, le « régime sioniste » ; d’autre part, pour des raisons purement stratégiques car en occupant plusieurs fronts simultanément, sa milice pourrait payer cher sa dispersion. Son entrée en guerre en Syrie a été une décision dictée par la nécessité et prise sans enthousiasme. Plus sa belligérance perdure, plus les pertes de l’organisation s’allongent et plus la concentration de ses forces et l’unité de son commandement – qui ont été des facteurs de son succès militaire sur le front le plus intense et risqué, la frontière sud avec Israël – sont retardées au profit de son ennemi juré, Israël, lequel peut être tenté de le prendre à tout moment par surprise. Quant à la Syrie, indépendamment de l’étendue du pouvoir du clan Assad et de la viabilité du système de gouvernement de demain (pays anarchique et morcelé, État centralisé ou fédération), la Russie pourrait choisir de sanctuariser le (ou les) territoire(s) de son allié en le plaçant sous son parapluie militaire, gênant ainsi un peu plus les plans de Tel Aviv, de Washington, d’Ankara et de Riyad. Mais à terme, les bénéfices que tirerait la Russie en soutenant un régime paria, bunkérisé dans une Syrie ingouvernable, isolé de la scène internationale, ployant sous le poids de très probables nouvelles sanctions occidentales et d’un embargo, harcelé par des factions rebelles et par le terrorisme, ne contrôlant qu’un peu moins de la moitié de son territoire, sans ses principaux gisements énergétiques exploitables, vaudraient-ils que Moscou s’obstine, s’isole de l’Occident et sacrifie son image internationale ? Il semblerait, toutefois, au vu de la tournure des événements, que la Russie soit encore très loin de ce cas de figure et qu’elle continuera d’adapter sa réponse en fonction de ses impératifs, de combiner diplomatie et soutien militaire, sans remettre en cause la ligne sur laquelle Vladmir Poutine semble intraitable : car lâcher le régime syrien équivaudrait, dans tous les cas, à une abdication face à Washington à laquelle ce dernier se refuse.

Chady Hage-Ali

Stratpolitix

[1] Zbigniew Brzezinski, Le grand échiquier, Paris, éditions Hachette Littérature, 2000.

[2] Jacques Sapir (dir.) et Jacques Piatigorsky (dir.), Le Grand Jeu, enjeux géopolitiques de l’Asie centrale, Paris, éditions Autrement, 2009, voir : <http://www.cairn.info/grand-jeu-xixe-siecle–9782746710887-p-161.htm>.

[3] Il s’agit d’un concept large, héritier du droit d’ingérence et précisé dans le rapport de la CIISE, sur lequel les États-Unis, l’OTAN, la France et la Grande Bretagne justifièrent leur intervention contre la Libye.

[4] pour en savoir davantage sur les relations entre la Russie et l’Iran, voir l’ouvrage de Clément Therme, Les Relations entre Téhéran et Moscou depuis 1979. Ed. PUF, 2012.

[5]Nadéra Bouazza« Syrie: Qousseir fait planer le spectre d’un statu quo », L’Express, 20/05/2013, <http://www.lexpress.fr/actualite/monde/syrie-qusair-fait-planer-le-spectre-d-un-statu-quo_1250254.html>.

[6] Christians, Druze question Hezbollah’s controversial land purchases, Ya Libnan, 04/01/2012, <http://www.yalibnan.com/2012/01/04/christians-druze-question-hezbollah%E2%80%99s-controversial-land-purchases/>.

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Syrie : options limitées et incertitudes majeures pour Washington

Le président syrien Bashar al-Assad, s'adressant à des soldats de l'armée à Baba Amr,  fief des rebelles situé dans la ville de Homs, sous contrôle de l'armée après plusieurs semaines de combats. (photo : SANA, 27 mars 2013)

Le président syrien Bashar al-Assad, s’adressant à des soldats de l’armée à Baba Amr, fief des rebelles situé dans la ville de Homs, sous contrôle de l’armée après plusieurs semaines de combats. (crédit photo : SANA, 27 mars 2013)

La constance pour pallier l’impuissance

Tandis que les opinions mondiales scrutent, dissèquent, les moindres signes avant-coureurs d’une escalade du conflit syrien, l’Amérique continue d’observer une ligne constante, se montrant fidèle à une doctrine d’intervention revenue depuis 2009 à une certaine orthodoxie. L’administration Obama n’entrevoit pas encore de motif suffisant pour s’écarter de ses fondamentaux en intervenant directement dans ce conflit, bien qu’elle prétende n’exclure aucune option depuis la révélation d’un possible emploi d’armes chimiques par le régime de Damas. Une information vague et hésitante que les observateurs ont cru, à tort, susceptible de changer la donne [1]. Or, quel que soit le degré de certitude, les éléments de langage actuels de Washington ne présupposent pas une volonté de recourir à la force et renseignent encore moins sur la manière dont l’Amérique procèderait le cas échéant. L’éventail d’options dont elle dispose est limité, incluant, par ordre de probabilité, une zone d’exclusion aérienne, la livraison d’armes aux rebelles (qui divise l’opinion, tant l’insurrection originelle a muté et s’est islamisée), des frappes ciblées par des missiles mer-sol ou – option la moins probable de toutes – l’envoi de troupes au sol qui pourraient très rapidement s’y embourber. Aucune option militaire n’est, pour l’heure, satisfaisante, surtout en tenant compte de l’incapacité des analystes américains à prévoir la riposte de Damas et de ses alliés, ainsi que les conséquences qui en découleraient. Le brouillard est total, l’impuissance palpable. La reculade de Washington sur les armes chimiques tend à confirmer que s’il est une « ligne rouge » absolue pour les États-Unis et Israël, celle-ci se situe encore dans un Iran possédant la bombe atomique.

Carte de la Syrie (source : site Unimaps))

Carte de la Syrie (source : site Unimaps)

Les arguments justifiant le refus du président Obama de jeter ses forces dans la bataille syrienne sont nombreuses, claires et cohérentes avec sa ligne doctrinaire de « la guerre nécessaire ». En effet, aucun des deux cas de figure principaux devant justifier le déclenchement d’une intervention militaire de grande ampleur, à savoir « une menace directe sur la sécurité des États-Unis » ou « une menace sur ses intérêts et ses valeurs » (bien que chaque notion recouvre un champ interprétatif très large et ouvert, et des mesures variables d’une administration US à l’autre) n’émane du gouvernement syrien ou de la zone d’action concernée. En l’absence de menace concrète ou émergente, entrer en guerre contre la Syrie n’est pas une décision jugée nécessaire, pertinente et utile. D’autre part, une telle décision enrayerait la dynamique de désengagement enclenchée par B. Obama depuis le retrait des troupes d’Irak. L’ Amérique préfère se concentrer sur les dossiers où ses intérêts et ceux d’Israël sont jugés autrement plus importants. Ceux-ci ne se situent pas en Syrie, « ventre mou » de l’axe irano-chiite, allant de Téhéran au Hezbollah libanais, bien que le régime de Bashar al Assad n’en demeure pas moins une pièce maîtresse, d’un point de vue logistique, dans le dispositif de défense (ou l’espace vital de sécurité) de l’Iran. Militairement, ce régime représente un point névralgique mais pas un point décisif pour l’emporter contre l’Iran. Jusqu’à présent, Washington et Israël ont identifié moins d’avantages que d’inconvénients et d’incertitudes à employer la force contre Damas. D’un point de vue opérationnel et pratique, une intervention américaine ou israélienne risquerait d’ajouter à la confusion actuelle, d’internationaliser le conflit, et l’Amérique hériterait à la chute du régime alaouite d’une charge qu’elle ne souhaite pas endosser : la reconstruction du pays, laborieuse et incertaine, dans une atmosphère de chaos, de rancœur et de violence paroxystique dont ses soldats ne tarderaient pas à faire les frais. L’intérêt d’une belligérance est donc limité pour Washington mais les conséquences dramatiques d’un énième aventurisme guerrier pourraient être immenses pour la région. Le général Martin Dempsey, chef d’état-major des armées des États-Unis, et à ce titre, principal conseiller militaire du président Obama, a confié le 9 avril 2013 sur la chaîne Alhurra craindre que la Syrie ne devienne un conflit gelé (« frozen conflict« ), autrement dit un pays en état de guerre permanent. Il maintient l’idée que l’usage de la force ne garantirait pas la fin des violences sectaires entre les Syriens, ni ne paverait la voie à la réconciliation et à la stabilité. Deux exemples de l’histoire récente lui donnent raison et dissuadent Washington de participer au conflit : la guerre civile libanaise et l’occupation de l’Irak. Dans les deux cas, l’unité nationale n’a jamais vraiment été recouvrée, la phase de reconstruction fut lente et erratique, la réconciliation négligée ou occultée, et les rares succès politiques et sociaux enregistrés, inégaux et fragiles ; sans parler du terrorisme qui fait quotidiennement de nombreuses victimes en Irak.

Les intérêts géo-sécuritaires d’Israël en question

Le principal souci (ou obsession) d’Israël reste l’évolution du mouvement libanais chiite Hezbollah, son ennemi frontalier et le plus solide avant-poste iranien. L’ Amérique, de son côté, souhaite avoir jusqu’au bout les coudées franches dans sa confrontation diplomatique avec Téhéran. Depuis deux ans, l’administration Obama s’est employée à convaincre le gouvernement Netanyahou de lui déléguer cette tâche. Les récentes visites de l’équipe Obama II en Israël ont avant tout servi à apporter des assurances à Tel Aviv quant à la volonté et la capacité de Washington à gérer le dossier iranien de bout en bout. Certes, priver l’Iran et le Hezbollah d’un allié de poids comme Damas qui assure régulièrement le transit par son territoire d’armes et de missiles iraniens destinés à la milice chiite, serait une perspective alléchante. Cela dit, rien ne presse pour l’heure car, en dépit d’un pacte de défense unissant cette troïka (Téhéran/Hezbollah/Damas) chiite et alaouite depuis 2006, la Syrie ne s’est jamais hasardée, dans tous les conflits qui ont opposé son allié Hezbollah à Israël, à participer directement aux hostilités. L’ État hébreu s’est toujours méfié de la parole des Al-Assad, père et fils, sans que leur défiance réciproque n’ait jamais conduit à un face-à-face armé ou constitué un obstacle pour négocier avec ce régime tout au long de l’occupation syrienne au Liban. En mai 2008, des pourparlers de paix secrets avaient été engagés sous les auspices du premier ministre turc Recep Tayipp Erdogan, dont les termes portaient principalement sur la possible rétrocession du plateau du Golan occupé par Israël depuis 1967 en échange d’un accord de paix définitif entre les deux États. Mais les pourparlers furent suspendus après le déclenchement en décembre 2008 de l’opération « Plomb durci » dans la bande de Gaza [2]. À l’heure actuelle, au terme de presque trois années de guerre contre-insurrectionnelle en Syrie qui ont entamé ses capacités militaires déjà jugées modestes avant le début du conflit, la Syrie n’a clairement pas les moyens d’une guerre ouverte avec Israël[3].

Un chasseur F-15 Eagle décollant d'une base aérienne israélienne, le 19 novembre 2012 (photo : Jack Guez / AFP, via Getty)

Un chasseur F-15 Eagle décollant d’une base aérienne israélienne, le 19 novembre 2012 (photo : Jack Guez / AFP, via Getty)

La chute de Bashar al-Assad est un scénario qui ne déplairait pas à l’État hébreu, même si celui-ci peut encore très bien s’accommoder du pouvoir alaouite comme il a su le faire depuis près de quarante ans. Indépendamment des tensions qui jalonnent ses relations avec Damas, Israël a démontré sa détermination constante et sa capacité à neutraliser, en silence, sans délai ni autorisation, en temps de temps de guerre comme de cessez-le-feu, les flux d’armes destinées au Hezbollah, transitant dans la région et sa périphérie par voie maritime ou terrestre. Depuis le déclenchement du conflit syrien, l’Iran évite de passer par l’aéroport de Damas régulièrement bombardé par les opposants au régime et utilise d’autres circuits pour procéder à la livraison d’armes. Les deux raids aériens israéliens en Syrie, menés respectivement le vendredi 3 et le dimanche 5 mai 2013, ne dénotent pas encore clairement une envie israélienne de s’immiscer dans le conflit [4] mais ont toutefois valeur d’avertissement adressé aux Syriens, au Hezbollah et à ceux qui les soutiennent : la« neutralité» qu’Israël revendique ne lui fait pas le moins du monde baisser la garde, et son armée se réserve le droit d’intervenir contre tout ce qui pourrait renforcer le mouvement chiite ou d’autres groupes palestiniens. Damas pourrait effectivement être tenté, pour remercier le parti chiite de son soutien désormais « officiel » à sa guerre contre les rebelles, de lui fournir un nombre bien plus important d’armes et de matériels sensibles que par le passé.

Les Israéliens n’ont jamais hésité à mener des attaques préventives contre des installations ou des convois jugés dangereux pour leur sécurité nationale. Leur position est claire et inchangée depuis la guerre du Kippour en 1973 : maintenir la suprématie militaire régionale de l’État hébreu, quoi qu’il en coûte, et interdire par tous les moyens (diplomatiques, politiques et surtout militaires) tout ce qui pourrait changer l’équilibre stratégique dans la région. De la destruction du réacteur d’Osirak (le 7 juin 1981 en Irak) à celui de Deir-es-Zor (le 6 septembre 2007, en Syrie), toute attaque procède du même principe immuable. Lors de la révélation du raid de septembre 2007, la Syrie avait nié l’existence de cette installation nucléaire, et il n’y eut pas la moindre représaille de sa part, ni de celle du Hezbollah ni de l’Iran. Le raid israélien de mai 2013 n’est pas le premier à survenir depuis le déclenchement du conflit en Syrie, dans la région de Jamraya (au nord-ouest de Damas, à une dizaine de kilomètres de la frontière libanaise). Le 31 janvier 2013, un convoi à proximité d’un centre de recherche de cette région avait subi une frappe « chirurgicale » de l’aviation israélienne. Celui-ci aurait pu transporter des substances chimiques ou bactériologiques produites par ce centre de recherche et utilisables dans la fabrication d’armes de destruction massive. Mais aucun élément formel n’en a confirmé le contenu et l’identité du destinataire, supposé être le Hezbollah. Hors de la Syrie et du Proche-Orient, Israël poursuit la même logique qui ignore le principe de souveraineté nationale au profit de l’efficacité préventive. En témoigne un raid auparavant mené dans la soirée du 23 octobre 2012 contre l’usine de fabrication d’armes et de munitions de Yarmouk, au Soudan. Les opérations de sabotage et de destruction de matériels militaires, chimiques et nucléaires, voire d’élimination de scientifiques, menées par Tsahal et les services secrets israéliens ne sont pas systématiquement médiatisées. Celles-ci s’intègrent dans une « guerre clandestine » destinée à endiguer l’essor de l’Iran, à empêcher le développement de ses capacités offensives, incluant les armes nucléaires, mais également le transfert au Hezbollah d’armes de destruction massive et de vecteurs de longue portée. À chaque attaque préventive, Israël peut compter sur le « feu vert » et le soutien inconditionnel de Washington. Son dernier raid en Syrie ne fait pas exception à la règle. Des faits, rapportés par les médias depuis plus d’un an, semblent indiquer que c’est avant tout l’identité du destinataire final d’une cargaison militaire qui détermine la réaction (ou l’absence de réaction) d’Israël. En effet, en mars 2013, un navire syrien contenant 8500 tonnes d’armes et de missiles iraniens destinés au régime de Bashar al-Assad n’avait, selon toute vraisemblance, pas été véritablement inquiété voire intercepté par Tsahal tandis que sa traversée du Canal de Suez était annoncée par les médias. Cela suffit-il à conclure que la neutralisation n’est requise que si l’État major est parfaitement assuré que la cargaison est destinée au Hezbollah ? L’absence de réaction ou la « sélectivité » d’Israël pose en tous cas question.

Avec ou sans Bashar, Israël gagnant sur tous les tableaux

Combattants du Front Al Nosra. Photo : Agence France-Presse/ James Lawler Duggan). Le Front Al-Nostra a été inscrit par Washington dans la liste des organisations terroristes. La France propose également de la classer comme terroriste, afin d'en dissocier les éléments des autres forces de la Coalition nationale syrienne.

Combattants du Front Al Nosra (crédit photo : AFP/ James Lawler Duggan). Ce groupe jihadiste a été inscrit par Washington dans sa liste des organisations terroristes. La France propose également de la classer comme organisation terroriste au sens de l’ONU, afin de le dissocier des autres forces de la Coalition nationale syrienne que la France et la Grande Bretagne souhaitent soutenir militairement.

La nature des cibles syriennes détruites par l’aviation israélienne la semaine dernière n’a pas été clairement déterminée. Les dégâts et les pertes humaines seraient importants mais le nombre exact de victimes de ces frappes reste inconnu. Les cibles seraient, d’après la version israélienne que Damas et Téhéran démentent, des entrepôts abritant des missiles iraniens, de type Fateh A-110 (proches dans leur conception du « Zelzal »). Ces versions améliorées du SCUD ont une portée comprise entre 200 et 210 km et pourraient effectivement atteindre en profondeur le territoire israélien en étant tirées par dizaines à partir du Liban du Sud. L’état-major israélien a beau vouloir rassurer Damas sur le fait qu’il ne cherche pas à entrer en guerre et à modifier l’équilibre des forces, dans un sens ou dans l’autre, dans le conflit qui ravage le pays, il ne s’agit pas moins d’un acte d’agression. Le régime syrien a affirmé que trois positions militaires dont une unité de défense anti-aérienne ont été ciblées, faisant de nombreux morts et blessés parmi le personnel militaire. La parole israélienne pourrait être plus facilement mise en doute si cet acte ne s’inscrivait pas dans une tradition qui précède et dépasse le cadre du conflit syrien. L’ intervention israélienne est diversement appréciée. Ses effets sont contrastés. Assurément, de tels raids affaiblissent militairement le régime syrien, l’humilient en soulignant ses limites défensives et son inertie, mais placent également la Ligue arabe dans une position inconfortable et affaiblissent symboliquement l’opposition syrienne que le régime désigne depuis le début comme l’exécutante ou la « marionnette » des projets fomentés par l’axe americano-sioniste, les « traîtres » de la Ligue arabe et la Turquie.

Israël apparaît certes comme l’acteur régional le plus discret ou le moins tapageur (comparé à la Turquie) dans cette guerre par procuration qui est aussi une guerre des mots et des symboles. Au demeurant, la position de l’État hébreu est ambiguë. Souhaite-t-il à sa frontière nord-est un État syrien failli, morcelé en provinces contrôlées par des islamistes ou une dictature laïque hostile mais pas assez puissante pour l’inquiéter? Souhaite t-il que le conflit s’arrête avant sa régionalisation ou table-t-il sur le pourrissement maximum de la situation, avec l’engouffrement souhaitable du Hezbollah dans un nouveau front qui réduirait ses forces, sur fond d’exacerbation du clivage sunnite/chiite dans le monde arabe? Un scénario de guerre fratricide entre arabes et musulmans représenterait une rare aubaine pour Israël, qui en sortirait assurément grand gagnant (en postulant qu’il n’ait pas intérêt à ce que le conflit s’achève dès à présent). Voir la Syrie devenir un vaste sanctuaire d’islamistes n’est certes pas un scénario rassurant pour la population israélienne, mais la formation d’un hypothétique État (ou « califat ») sunnite, anti-chiite, faiblement armé, dépendant financièrement des Saoudiens et Qataris, principaux alliés arabes de Washington, représente une menace tout à fait contrôlable aux yeux d’Israël et des États-Unis. Si Israël peut assister, sans coup férir, à la fois à l’effondrement du régime syrien et à la dislocation des troupes du Hezbollah, il en récupèrera un sérieux avantage stratégique et psychologique sur l’Iran privé de ses deux seules entrées dans le monde arabe et moyens de riposte en cas de bombardement de ses sites nucléaires.

L’incertitude subsiste quant au rôle et à la stratégie qu’adoptera Israël prochainement en Syrie. Son attitude relève déjà d’une sorte de neutralité perfide. Il peut décider de multiplier les actes nuisibles à l’ennemi syrien en se cachant derrière l’excuse de la sécurité nationale, et en se défendant cyniquement de prendre parti dans le conflit. Israël peut encore profiter de l’incapacité du régime à engager une riposte contre lui, mais ces interférences auront à un moment ou un autre un coût et des effets difficilement prévisibles. Israël peut aussi décider de rester relativement en retrait et de se contenter de faire des reconnaissances aériennes au-dessus du Liban et de la Syrie. Quel que soit le sort du régime syrien, les perspectives pour Israël ne sont pas chamboulées. Au mieux pour l’État hébreu, le régime syrien tombe, l’axe chiite chancèle, se rétracte, sapant le moral des mollahs pour longtemps; au pire, le régime syrien se maintient et le statu quo globalement satisfaisant pour Israël qui a prévalu avant l’éclatement du conflit n’est pas remis en cause.

Au-delà de la lecture du champ de bataille

Infographie de l'agence Idé représentant la position des pays de la région vis-à-vis de la Syrie. Comme on peut le constater, Israël y est classé parmi les "pays hostiles à Damas", mais, contrairement à la Turquie, l'Arabie saoudite et le Qatar,  les discours officiels de l'État hébreu sont pour le moment teintés d'une neutralité prudente.

Infographie représentant la position des pays de la région vis-à-vis de la Syrie. Israël y est classé parmi les « pays hostiles à Damas », mais, contrairement à la Turquie, à l’Arabie saoudite et au Qatar, les discours officiels de l’État hébreu sont, pour le moment, empreints d’une « neutralité prudente », conditionnée par l’attitude du régime syrien : Israël enjoint Damas de s’abstenir de toute riposte contre son territoire qui le ferait intervenir dans le conflit. (Conception : Agence « IDÉ »).

La dimension majeure de ce conflit est géopolitique avant d’être militaire. Au sommet de la hiérarchie des acteurs, ce sont bel et bien l’Amérique, la Russie et la Chine qui détiennent les cartes et détermineront l’issue de la partie. Au second niveau, figurent l’Arabie, le Qatar, la Turquie et l’Iran. Les quatre sont des puissances diplomatiques régionales mais les deux premiers sont des tigres de papier placés sous le parapluie militaire américain, ne pouvant se prévaloir d’un niveau d’expertise comparable à celui des Iraniens dans la conduite d’opérations militaires. Enfin, le premier et plus faible niveau est composé par l’armée syrienne régulière, les déserteurs, les civils armés et les combattants étrangers aux motivations diverses que celle-ci affronte. Aucun de ces acteurs sur le terrain ne peut, à lui seul, décider de l’issue finale d’un conflit qui le dépasse. D’autres données stratégiques devraient sensiblement tempérer le zèle alarmiste et prophétique nourri de références à une « fitna » qui serait d’ores et déjà consommée entre les chiites et les sunnites, ou encore à une hypothétique cassure du «croissant chiite », point de départ d’une vague salafiste déferlant du « Bilad al chams » aux confins de la Mésopotamie. Ces hypothèses sont néanmoins plausibles et motivent d’ailleurs l’engagement désormais officiel du Hezbollah à la frontière-Est. Le mouvement chiite prend au sérieux la menace mais veille toutefois à garder une réponse graduée et proportionnée. Les chiites du Liban se sont montrés réticents dès le départ à se laisser entraîner dans une guerre régionale, prenant soin de ne pas accentuer le caractère confessionnel de la confrontation et de laisser la porte ouverte à de futures négociations avec les parrains sunnites des rebelles engagés en Syrie. Au Liban, le Hezbollah a longtemps gardé, à l’instar des autres responsables politiques, une position prudente dans ce conflit, et n’a, dans un premier temps, pas souhaité mêler ses hommes aux combats de rue opposant à Tripoli, de façon chronique, des habitants sunnites à des alaouites pro-régime. Les appels à la retenue étaient et restent unanimes de la part de l’ensemble de la classe politique libanaise. Le Hezbollah a pris la mesure des risques de voir la poudrière libanaise s’enflammer de nouveau, par importation du conflit syrien, et sait qu’il n’en sortirait certainement pas renforcé. Le parti chiite a notamment observé, imperturbable, l’émergence et le durcissement d’une opposition religieuse, verbale, à son encontre, en la personne de Cheikh Ahmad al-Asir, un imam salafiste libanais sorti de l’anonymat en fin 2011, qui revendique son indépendance politique et n’a, depuis sa première apparition publique, cessé de se livrer à des prêches virulents contre le parti chiite et ses plus éminents représentants, dont son secrétaire général, Hassan Nasrallah, et Mohammed Yazback, (représentant légal de l’ayatollah Khamenei au Liban). Ses appels au jihad en Syrie contre les alaouites et les chiites du Hezbollah qui les soutiennent, n’ont pas fait bondir le « Parti de Dieu ». Le flegmatisme d’un mouvement aussi puissant que le Hezbollah, pourtant capable de réduire aisément au silence les trublions extrémistes cherchant à exciter les réflexes confessionnels, est à mettre en liaison avec une stratégie de conciliation entre les mouvements chiites (Amal/Hezbollah) et sunnites traditionnels du Liban, quitte à envisager à cet effet de ménager une place plus officielle, à terme, à un salafisme revendicatif au sein du tissu confessionnel et du paysage politique libanais.

Le défi du rapprochement interconfessionnel au Liban voisin

Le cheikh salafiste sunnite Ahmad al-Asir lors d'un de ses prêches. Fin avril 2013, celui-ci a annoncé la création  des "Brigades de la résistance libre" à Saïda (Liban du Sud) et a également émis une fatwa appelant au jihad à Qousseir pour contrer le Hezbollah chiite engagé aux côtés des forces du régime de Damas dans les combats contre les rebelles syriens. (crédit photo : Al Manar )

Le cheikh salafiste sunnite Ahmad al-Asir lors d’un de ses prêches. Fin avril 2013, celui-ci a annoncé la création des « Brigades de la résistance libre » à Saïda (Liban du Sud) et a également émis une fatwa appelant au jihad à Qousseir pour contrer le Hezbollah chiite engagé aux côtés des forces du régime de Damas dans les combats contre les rebelles syriens. (crédit photo : Al Manar )

Garder son sang froid et ne pas porter atteinte à la liberté d’expression et à la sécurité de figures et de groupes religieux sunnites locaux qui lui sont ouvertement hostiles, est une attitude adoptée à dessein par le Hezbollah. En effet, s’en prendre à Ahmad al-Asir, de quelque manière que ce soit, ne manquerait pas de susciter l’ire de ses partisans et plus largement de la communauté sunnite, lesquels saisiraient cette occasion pour vitupérer à tue-tête contre l’hégémonisme et le totalitarisme du Hezbollah, et l’accuser de se servir de sa puissance pour interdire ou intimider toute contestation ou expression libre d’un pluralisme qui n’irait pas dans le sens de ses projets et des intérêts de son « maître iranien ». Des appels à la vengeance pourraient suivre et mettre le feu aux poudres. Le Hezbollah gagne donc davantage à laisser Ahmad al-Asir vociférer et défier H. Nasrallah à sa guise, s’enfermer dans le rôle de l’idiot utile et servir de repoussoir, qu’à le faire taire. Sa liberté de parole est profitable au Hezbollah qui peut ainsi faire valoir sa tolérance et son respect pour ses adversaires, y compris les plus sectaires et extrémistes avec lesquels il doit, malgré tout, tenter d’opérer un rapprochement objectif et trouver un terrain d’entente. En laissant éclore une tendance fondamentaliste sunnite, le Hezbollah entend consolider son image de parti démocratique et ouvert au dialogue, sorte d’alternative pragmatique en laquelle les chrétiens du Liban, voire une catégorie de sunnites modérés et avant tout soucieux de la stabilité du pays et de la sécurité de leurs intérêts, peuvent avoir confiance. Les chrétiens et les laïcs ont, en effet, plus à craindre de l’essor de groupes prônant l’instauration d’États islamiques dans la région que d’un parti chiite qui a, depuis sa création, considérablement sécularisé son discours adressé au reste de la nation libanaise. Les prêches d’Ahmad al-Asir trouvent un écho auprès d’un auditoire sunnite hétérogène, comportant évidemment, pour l’essentiel, des fondamentalistes de la salafiyya (courant qui connaît un essor au Liban depuis le retrait des troupes syriennes en 2005), mais aussi des Frères musulmans libanais de la « Jamma islamiya » et des prédicateurs du mouvement revivaliste et missionnaire Tablighi Jama’at. Des sunnites séculiers appartenant au « Courant du Futur » (Tayyar Al-Mustaqbal) de Saad Hariri, se montrent également réceptifs à certains axes de son discours, en l’occurrence son opposition irréductible au régime syrien et au maintien des armes du Hezbollah. L’imam Al-Asir fustige l’autonomie militaire du parti chiite et ses armes considérées comme un « instrument de chantage politique ». En cela, il ne dit pas autre chose que ce que répète l’opposition du « 14 mars » depuis le milieu des années 2000, mais il y ajoute une virulence, une effronterie oratoire, jusqu’ici assez inédite. Ahmad al-Asir plaide pour l’intégration des armes et des miliciens du Hezbollah dans l’armée régulière libanaise, sans assimiler pour autant la fin de la résistance armée chiite au renoncement à la résistance de l’État libanais et des musulmans contre Israël. La mixité de son auditoire constitue la principale caution de ce prédicateur salafiste d’un genre nouveau dans le pays, qui est assurément un produit de son époque, des récents bouleversements et nouvelles dynamiques qui l’agitent. Si les ténors du « Courant du Futur » partagent certains objectifs avec ce prédicateur (notamment la fin du « statut particulier » du Hezbollah), ils se démarquent délibérément de son discours jihadiste et de ses méthodes subversives et spectaculaires (sit-in et blocages de rues), souvent jugées provocantes, brutales et contreproductives par les sunnites modérés. De fait, le phénomène Al-Asir et le salafisme dont il est devenu l’emblème libanais, constituent pour le sunnisme au Liban une arme à double tranchant. Tout en ayant la vertu de réanimer un militantisme politique morne côté sunnite, l’imam défie l’autorité du clan Hariri, en mal de leadership, et gagne du terrain dans les principales villes sunnites que sont Tripoli, Saïda, et Majdal Anjar. À terme, il n’est pas à exclure que ses méthodes puissent semer la zizanie au sein du bloc du 14 mars sur des questions sécuritaires et sociales cruciales pour l’avenir du Liban. Il n’empêche qu’Ahmad al-Asir, par son audace et son influence grandissante auprès de la rue sunnite, est en train de se créer autant de partisans que d’ennemis dans toutes les factions politiques, et représente de ce fait une « cible de choix ». Si l’on accepte comme plausible l’hypothèse qu’Israël ait un intérêt logique à ce que le champ islamo-politique libanais s’embrase, et qu’une guerre civile éclate entre chiites et sunnites, mettant le Hezbollah dans une situation des plus compliquées, alors l’élimination de tribuns et d’agitateurs radicaux comme A. al-Asir par le Mossad ou d’autres forces partageant des objectifs similaires, serait tout à fait opportune en ce qu’elle ne manquerait pas d’incriminer directement le Hezbollah. Même si Al-Asir ne fait pas l’unanimité et ne mobilise pas encore massivement chez les sunnites au point d’en devenir inquiétant, le contexte particulier de sa rapide ascension, à lui seul, le pose en acteur difficilement contournable. Une figure et une rhétorique arrivées à point nommé pour occuper une place vacante au Liban et qu’il paraît imprudent de sous-estimer. Néanmoins, il est encore trop tôt pour prédire la longévité politique et l’évolution du potentiel de mobilisation d’Ahmad al-Asir dont l’ascension est susceptible, à tout moment, d’être abrégée.

Les chiites, entre conciliation et résistance farouche

Photo prise durant un rassemblement organisé le 18 juillet 2012 dans la banlieue sud de Beyrouth, pour célébrer les six ans de la guerre de 2006 qui avait opposé l'armée israélienne et le Hezbollah libanais. L'on y voit des supporters du Hezbollah agitant des drapeaux du mouvement chiite et syriens, ainsi que des pancartes à l'effigie du secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah, et du président syrien Bashar al-Assad. Crédits photo : Bilal Hussein/AP

Photo prise durant un rassemblement organisé le 18 juillet 2012 dans la banlieue sud de Beyrouth, pour célébrer les six ans de la guerre de 2006 qui avait opposé l’armée israélienne et le Hezbollah libanais. L’on y voit des supporters du Hezbollah agitant des drapeaux aux couleurs du mouvement chiite mais aussi de la Syrie, ainsi que des pancartes à l’effigie du secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah, et du président syrien Bashar al-Assad. Crédits photo : Bilal Hussein/AP.

Dans le contexte immédiat de guerre en Syrie, le Hezbollah semble avoir plus urgent à gérer que les pantalonnades et invectives du premier prédicateur salafiste, et préfère s’atteler au maximum à démentir les prévisions d’un durcissement de ses positions au Liban que redoutent ses adversaires politiques, et à éviter tout acte ou incitation à caractère confessionnel susceptible d’exacerber la confrontation « chiites-sunnites ». La nomination consensuelle, le 4 avril 2013, du nouveau premier ministre libanais, Tammam Salam, proche de Riyad, anti-régime syrien et partisan du dialogue national, adoubé à la fois par le mouvement du « 14 mars » et par le « 8 mars » (dont le Hezbollah) peut être perçue comme un geste adressé par la majorité gouvernementale à l’Arabie saoudite. Un choix censé la rassurer quant à la préservation des intérêts sunnites au Liban et lui signifier que les événements en Syrie, quelles qu’en soient l’ampleur et l’issue, ne déborderont pas sur le pays et ne menaceront pas la présence sunnite. L’issue se joue de moins en moins sur le champ de bataille et de plus en plus dans les enceintes diplomatiques régionales. Le conflit syrien fait apparaître un double défi, militaire et (surtout) diplomatique, pour le « front du refus » (ou axe chiite). Celui-ci doit, à la fois par les armes et par ses efforts diplomatiques, prouver à ses adversaires américains, israéliens et arabes la solidité de l’alliance Téhéran-Damas-Hezbollah et sa capacité à s’adapter et à résister à toute éventualité. La chute de Bashar al-Assad ne sonnerait pas nécessairement le glas du Hezbollah mais porterait un grand coup à sa structure et affaiblirait les positions de l’Iran dans la région. Cet affaiblissement pourrait dès lors encourager Israël et Washington à rapprocher leur plan d’attaque contre ses sites nucléaires, après avoir eu un aperçu des limites défensives de l’axe chiite. Cet axe tient encore grâce au soutien diplomatique de la Russie et de la Chine, à la pugnacité des milices pro-Assad, à la présence active des Pasdarans, des combattants du Hezbollah et de miliciens chiites d’Irak et d’autres nationalités regroupés au sein de la brigade « Abu al-Fadl al-Abbas« . La complexification progressive du conflit aura contribué à éloigner l’option militaire comme solution majeure et durable (ce qu’elle n’a d’ailleurs jamais été fondamentalement). Au mieux, la rébellion anti-Damas pourrait continuer à mener une guerre d’usure même après avoir perdu l’essentiel de ses positions face aux forces loyalistes. Mais une guerre d’usure ne suffira pas à renverser un régime dont les appuis étrangers sont puissants et influents sur la scène internationale, qui profite d’une régionalisation de la résistance chiite, et continuera à s’armer et à affiner ses méthodes contre-insurrectionnelles mois après mois. Ces rebelles risquent de se voir pris en tenaille entre une milice libanaise hybride, extrêmement bien entraînée et équipée, rompue depuis 20 ans à toutes les techniques de guérilla, et une armée syrienne qui a su tirer des leçons de ses premières erreurs tactiques et a repris du poil de la bête, qui progresse sur le terrain et garde le contrôle de la plupart des zones stratégiques que contient la Syrie utile.

Un antagonisme qui dissimule une nouvelle complexité

La dimension (bi)confessionnelle du conflit est certes indéniable mais elle ne résume pas la totalité des enjeux. Le ressentiment entre chiites et sunnites a couvé depuis une décennie avant d’atteindre son apogée dans le conflit syrien, mais les lignes de fracture sont loin de correspondre parfaitement (et uniquement) à cette vision binaire classique. Le camp sunnite, moins homogène que le camp chiite et plus « atomisé », est traversé de visions idéologiques rivales, d’une soif de leadership qui anime chacun des principaux soutiens de la rébellion syrienne : l’Arabie saoudite, le Qatar et la Turquie. Pour l’essentiel, Riyad soutient majoritairement les éléments jihadistes salafistes tandis que le Qatar et la Turquie sont derrière les Frères musulmans, lesquels, en dépit du déclin de leur popularité en Égypte, en Tunisie, ou encore à Gaza, restent encore pour l’heure politiquement les principaux gagnants de la nouvelle donne politique du Printemps arabe. Ceux-ci ont l’avantage d’être ancrés depuis plus longtemps que les autres mouvement islamistes dans ces pays et sont par conséquent bien mieux organisés et plus impliqués dans les sociétés concernées. Bien qu’étant perçus comme « moins offensifs » sur le champ de bataille syrien que les salafistes dont le drapeau noir a fini par devenir la couleur officielle de l’opposition armée en Syrie, les Frères musulmans se tiennent prêts à jouer un rôle dans une hypothétique transition politique. Tantôt réprimés, tantôt instrumentalisés, les Frères musulmans ont été à l’avant-garde des mouvements ou tentatives insurrectionnels au Liban, en Syrie et en Égypte, de la fin des années 50 à nos jours. L’ enracinement de leur doctrine dans la résistance à l’autoritarisme des régimes arabes laïcs et à l’importation de modèles occidentaux leur confère une sorte de légitimité historique supplémentaire par rapport aux autres groupes islamistes de création récente et importés. La guerre syrienne, en dépit de sa durée et du nombre de tués (plus de 80 000 morts) restera (à la condition que d’autres États n’interviennent pas dans la bataille) un conflit asymétrique de moyenne intensité, entre une armée régulière de structure soviétique, vieillissante mais tenace et fortement épaulée, et des groupes hétéroclites au sein desquels les combattants laïcs ont été peu à peu subvertis par des brigades salafistes dont le chef de file est le « Jabat al Nosra ». La Syrie offre un spectacle pessimiste qui condense les divisions du monde arabe, mais en élargissant la focale sur l’évolution de la géopolitique régionale, force est de constater que le dogmatisme semble parfois marquer le pas devant d’autres impératifs. Le pragmatisme commence, en effet, à gagner lentement les esprits, même si l’extrémisme religieux semble avoir de beaux jours devant lui. Bien qu’elle ne prime pas nettement sur les autres logiques, la dimension économique garde toutefois une place tout aussi importante dans les conflits en cours et tend même à s’accroître dans la diplomatie régionale. Les islamistes qui ont pris le pouvoir à la faveur des révolutions arabes n’ont guère d’autre choix. Ils doivent à tout prix relever le défi du redressement économique pour ne pas être à leur tour balayés par des mouvements sociaux qui n’ont pas vu les conditions de vie des populations s’améliorer, mais au contraire, empirer depuis 2011. Le rapprochement diplomatique historique opéré fin mars 2013 entre l’Égypte (dirigée par les Frères musulmans) et l’Iran (la seule théocratie chiite du monde) a été marqué par la reprise des vols commerciaux entre les deux pays après trente années de rupture des relations. Il s’agit d’un événement symptomatique d’une lente et fragile prise de conscience de la nécessité d’élargir les partenariats dans un contexte de crise qui touche le monde arabe. L’importance de ce premier pas positif n’a pas été suffisamment relevée par les médias. En dépit de leurs différences théologiques, de leur désaccord profond sur le conflit syrien et de la proximité de l’Égypte avec les États-Unis, l’Arabie saoudite et le Qatar, les deux régimes ont décidé de renforcer leurs échanges, notamment dans le domaine du tourisme, un secteur clé mais sinistré, de l’économie égyptienne, qui devrait recevoir un afflux important de touristes iraniens dans les prochains mois. Cette inflexion dans la relation Iran-Égypte est encore timide, contestée à l’intérieur par les conservateurs et salafistes égyptiens, mais néanmoins porteuse d’espoir. Son aboutissement prouverait en tous cas que l’antagonisme entre chiites et sunnites ne constitue pas une fatalité dans la région. Sur ce point également, il n’est pas possible de faire de grandes projections puisqu’il faudrait être en mesure de parier sur la longévité du pouvoir égyptien dirigé par les Frères musulmans.

À chacun sa guerre et sa « ligne rouge »

La Syrie est ravagée par un conflit interminable, mais paradoxalement, elle fait figure d’élément secondaire compris dans un plus large champ expérimental. L’évolution de la situation sur le terrain embarrasse de plus en plus Washington, en ce qu’elle souligne son incapacité à prendre une décision ferme, mais permet néanmoins aux stratèges américains et israéliens d’examiner les fractures et les rapports de force, d’éprouver les capacités de résistance de chaque camp, principalement de l’axe chiite. L’appui diplomatique et militaire russe à Damas, la mobilisation du Hezbollah et d’autres brigades chiites, la résilience du régime, permettent déjà de modéliser ou de préfigurer, en partie, la future guerre qui pourrait opposer Israël et l’Amérique à Téhéran. Et les éléments préliminaires que les stratèges en retiennent sont pour le moins dissuasifs. Chaque acteur avertit, menace, tempête, mais hésite à franchir le Rubicon, tout en souhaitant intérieurement que l’adversaire ne déclenchera pas lui-même un casus belli auquel il ne pourra pas éviter de répondre sous peine d’y perdre toute crédibilité. Les « lignes rouges » sont multiples et plus faciles à décréter qu’à respecter.
À chacun sa guerre dans la guerre en Syrie : les Israéliens s’occupent de détruire les stocks de missiles avant qu’ils ne tombent dans les mains du Hezbollah, lequel ne commente pas l’événement, ne réplique pas, se focalise sur les rebelles à sa frontière et évite tout face-à-face avec Israël et la dispersion de ses forces par l’ouverture simultanée de deux fronts (l’un au Liban du Sud, face à Tsahal, l’autre à l’Est, face aux rebelles extrémistes « takfiris »). En somme, chacun prend garde à ne pas laisser les événements atteindre un seuil incontrôlable et se borne à ses intérêts immédiats. Entrer dans la profondeur du territoire syrien serait, par exemple, coûteux en hommes et moyens matériels pour le Hezbollah qui verrait ses forces s’éroder dans la durée, d’autant plus que ses combattants se trouveraient pour la première fois dans une zone d’action différente du territoire où ils ont combattu durant deux décennies, face à des jihadistes dont les techniques de combat (guérilla urbaine) sont proches des leurs (quoique bien moins sophistiquées et disciplinées). Dans la configuration syrienne, les certitudes et avantages « domestiques » dont le Hezbollah a pu bénéficier à sa frontière avec Israël, ne sont plus vraiment de mise, même si la détermination des combattants chiites à ne pas laisser la situation leur échapper reste intacte. Pour eux, la défaite n’est pas envisageable car l’axe chiite est à un tournant de son histoire. D’ordinaire, ouvrir deux fronts et tenir ses positions en même temps est difficile à assurer, même pour une armée régulière, a fortiori pour une milice hybride comme le Hezbollah. De leur côté, les combattants salafistes réfléchiront sans doute à deux fois avant de s’attaquer aux lieux et monuments religieux chers aux chiites comme le mausolée de Sayyeda Zeinab (fille de l’imam Ali et petite-fille du prophète Mohammed) situé à l’Est de Damas et qui a été déclaré « ligne rouge » par le secrétaire général du parti chiite, Hassan Nasrallah. L’opposition serait téméraire de chercher la confrontation directe avec le Hezbollah, et ainsi de resserrer l’étau sur elle, entre d’un côté l’armée régulière syrienne visiblement revigorée et de l’autre, un Hezbollah devenu depuis 2000, un label prestigieux, sorte de «gold standard » en matière de milice paramilitaire islamo-révolutionnaire.

Le dialogue après l’obstination

John Kerry et Sergeï Lavrov à Moscou, le 7 mai. Les deux hommes s'accordent sur la nécessité de parvenir à une solution politique au conflit syrien, mais s'opposent toujours sur ses préconditions (photo : Mladen Antonov/AFD).

John Kerry et Sergeï Lavrov à Moscou, le 7 mai. Les deux hommes s’accordent sur la nécessité de parvenir à une solution politique au conflit syrien, mais s’opposent toujours sur ses préconditions (crédit photo : Mladen Antonov/AFD).

Pour l’opposition syrienne officielle, la guerre de l’image semble déjà perdue. Washington est fondé à se demander si son soutien politique à l’opposition lui profitera en cas de défaite de sa branche armée face aux forces pro-Damas, surtout au regard de l’impact négatif de vidéos et témoignages mis en ligne, confirmant des actes de cruauté et de violence sectaire commis par les combattants islamistes. L’ État syrien n’a plus le monopole de la brutalité et de la barbarie, et semble même surclassé en la matière par ses ennemis. Ces révélations encouragent de moins en moins Washington à soutenir plus activement l’opposition dans les médias. Ses membres et responsables n’ont pas encore fait la preuve de leur capacité à fédérer et à représenter les intérêts de toutes les composantes du peuple syrien. Son aile politique est composée d’obscurs bureaucrates et d’affairistes ayant trouvé refuge ou fait carrière aux États-Unis avant d’être installés par la Ligue arabe dans ce qui constitue le noyau du futur gouvernement de transition. Ceux-ci sont encore d’illustres inconnus pour une majorité de Syriens. L’homme d’affaires syro-américain Ghassan Hitto, nommé premier ministre intérimaire par la Coalition nationale des forces de l’opposition et de la révolution en mars 2013, en est le parfait archétype. Sur le plan médiatique, l’aura « romantique » de la révolte des débuts, présentée comme spontanée, désespérée et héroïque, s’est dissipée pour laisser place à un conflit armé moins inspirant, passablement confessionnalisé, entre deux pôles d’influence idéologiquement opposés mais suffisamment proches et coupables, à part égale, d’exactions et de violations du droit humanitaire, pour n’inspirer à l’opinion occidentale qu’une vague indifférence teintée de mépris. Le remplacement à la tête du CNS de Mouaz al Khatib, président démissionnaire, proche des Frères musulmans mais considéré comme un modéré, par George Sabra, opposant de longue date au régime, chrétien et communiste, est sans doute supposé donner à l’opposition un visage moins inquiétant, et rassurer l’Occident quant à la place qui sera accordée aux minorités dans la nouvelle Syrie post-Bashar al-Assad. Mais cet artifice ne suffira peut-être pas à lui donner un second souffle et à la faire revenir en odeur de sainteté auprès de ceux qui considèrent désormais Bashar al Assad comme un moindre mal. Cette tendance pourrait se renforcer dans les prochains mois.
Les déclarations conjointes du Secrétaire d’État John Kerry et de son homologue russe, Sergeï Lavrov, lors de la visite du premier à Moscou le 7 mai 2013, témoignent de la conviction des deux parties que la solution ne peut être que politique. Les termes de la transition n’ayant pas fait l’objet d’un consensus depuis l’accord de Genève, il est probable que les deux parties n’auront d’autre choix que d’avancer vers une formule de gouvernement d’union nationale, intégrant davantage la coalition de l’opposition syrienne. L’exclusion de Bashar el Assad du processus de transition, posée comme une précondition par Washington, continue de séparer Russes et Américains. La Ligue arabe va-t-elle pouvoir reprendre langue avec le régime syrien qu’elle a honni sans perdre la face et sans infliger en même temps un camouflet à l’opposition qu’elle a armée et adoubée ? Se rabattre en désespoir de cause sur une solution négociée sonne comme l’aveu de l’impasse dans laquelle son intransigeance et son obstination à penser que seuls la force et l’isolement pouvaient suffire à faire tomber le régime, l’ont placée. En l’absence d’avancées significatives sur le champ de bataille et sans horizon politique dégagé et rassurant, l’opposition pourrait devenir un fardeau pour ses tuteurs arabes et américains. Pour Washington, en fin de compte, le plus grand échec stratégique ne serait pas de voir l’opposition stagner puis s’essouffler et Bashar el Assad se maintenir au pouvoir, mais de créer maladroitement en Syrie une frontière avec la Russie, indéfectible alliée de Damas, à la faveur d’une accélération de la militarisation du conflit. Les relations avec la Russie et la Chine, puissances incontournables dans la recherche d’une solution durable au problème (prioritaire) du nucléaire iranien, sont trop importantes pour être sacrifiées dans le maelström syrien. Les Américains commencent sans doute à percevoir le conflit syrien comme une préfiguration des conséquences d’une offensive contre l’Iran; une guerre qui s’annonce d’ores et déjà sans vainqueurs ni vaincus.

Chady Hage-ali

Stratpolitix

[1] Des déclarations de Carla Del Ponte, ancien procureur général du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY) imputeraient la responsabilité de cet usage à l’opposition syrienne, soulevant une vive controverse. Voir la dépêche Reuters [en ligne] [http://fr.reuters.com/article/topNews/idFRPAE94500I20130506].

[2] Voir la chronologie des relations Israël-Syrie de 2000 à 2013 proposée par l’AFP, disponible sur le site web de l’Orient-le-Jour [en ligne] http://www.lorientlejour.com/article/813114/israel-syrie-les-relations-depuis-2000.html

[3] Si l’on en croit un rapport de l’INSS, l’artillerie syrienne possèderait 18 lanceurs de missiles balistiques, quelques centaines de missiles Scud datant des années 70 et des missiles Fateh-110 et M600 dont le nombre n’est pas spécifié. L’armée de l’air disposait d’environ 365 avions au début du conflit, mais l’on ignore combien ont été détruits et sont encore en activité à ce jour. 50% serait encore fonctionnels. Les 105 avions de combat syriens (dont 50 vieux Mig 23-ML, 35 Mig 29-Fulcrum) disposent d’une avionique obsolète. L’ensemble des informations données sont d’avant le déclenchement du conflit et l’on ignore depuis, quels types d’armes le régime de Damas a pu recevoir de la Russie ou d’autres alliés. http://cdn.www.inss.org.il.reblazecdn.net/upload/%28FILE%291357113552.pdf

[4] « Israël cherche à rassurer Assad malgré les raids », Reuters, 6 mai 2013.

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Relations Chine-États-Unis : l’ambiguité cordiale

Le secrétaire d'État américain John Kerry et  le ministre des affaires étrangères chinois, Wang Yi à Pékin le 13 avril 2013 (photo @Pool/AFP Yohsuke Mizuno)

Le secrétaire d’État américain John Kerry et le ministre des Affaires étrangères chinois, Wang Yi à Pékin, le 13 avril 2013 (photo : @Pool/AFP Yohsuke Mizuno)

Remédier au « déséquilibre géographique »

Les diplomaties américaine et chinoise se rapprochent. Au-delà des provocations du régime nord-coréen, principal motif de la visite du secrétaire d’Etat John Kerry en République populaire de Chine le 13 avril dernier, des projets à plus long terme se dessinent et ne lèvent pas les inquiétudes et les soupçons des deux côtés. Manifestement, l’Amérique cherche à mieux appréhender la complexe évolution de ce rival économique dont elle peine à saisir les conceptions et intentions politiques. Au premier abord, la rapide modernisation de l’armée chinoise et le regain de nationalisme que connaît ce pays le font apparaître comme un compétiteur menaçant son leadership régional (en Asie-Pacifique) et mondial. Cette menace est-elle virtuelle ou concrète, proche ou lointaine ? L’un dans l’autre, la perspective américaine reste inchangée dans la mesure où, indifféremment de la proximité et du degré de tangibilité de ladite menace, la perception d’une faible appropriation de la question chinoise suffit à amplifier ipso facto le doute des citoyens américains sur la sauvegarde de leurs intérêts nationaux à l’étranger. L’enjeu psychologique est d’importance. Deux précautions valent mieux qu’une. Washington sait qu’il lui faut aller plus loin qu’un accompagnement de l’essor des pays émergents, et de la Chine au premier chef. Sa diplomatie prend donc les devants, résolue à se positionner activement dans la région. Afin de rassurer le peuple américain et leurs principaux partenaires régionaux (le Japon, la Corée du Sud et l’Australie), Washington et le Pentagone ont décidé de déployer davantage de forces militaires dans le Sud-est asiatique comme le président Obama l’avait annoncé dans son discours prononcé devant le Parlement australien, à Canberra, en novembre 2011. Son administration reconnaît que le déséquilibre dans l’orientation et la projection de la puissance américaine dans le monde n’a que trop duré. Même si le conseiller à la sécurité nationale du président Obama, Tom Donilon, affirme à l’envi, comme lors de son discours à l’Asia Society de New York, qu’il ne faut d’aucune manière chercher à y voir une volonté de containment (endiguement) de la Chine, la décision américaine de rééquilibrage vers l’Asie, plus connue sous le nom de « pivot» et l’adoption d’une stratégie périphérique constituent déjà en soi un aveu de l’inquiétude suscitée par la puissance de l’Empire du Milieu. Bon gré mal gré, l’Amérique se met, comme l’Europe, à l’heure chinoise.

La Chine vue par l’Amérique : une « sinophobie » en gestation ?

La paranoïa et la sinophobie ne se sont pas encore emparées de l’Amérique, ou n’en sont, à tout le moins, qu’à leurs débuts. L’administration Obama anticipe l’évolution de l’opinion publique, car faire preuve d’immobilisme, c’est laisser à la droite américaine la possibilité d’amplifier artificiellement, bien plus que par le passé, la menace chinoise à des fins politiciennes pour illustrer « l’échec » des démocrates « responsables du déclin de l’économie américaine ». Il est vrai que la population américaine a tendance à surestimer le niveau de richesse et d’offensivité de la Chine (la paupérisation de la classe moyenne consécutive à la crise n’est pas étrangère à cette perception), et à rejeter inconsciemment et sans réel fondement la responsabilité de la récession occidentale sur cet émergent. Les résultats des derniers sondages du Carnegie Endowment en partenariat avec le Pew Research Center expriment cette tendance : en 2012, les taux d’opinions favorables et défavorables des Américains vis-à-vis de la Chine ont été respectivement de l’ordre de 41% contre 40% . Les opinions favorables ont chuté de 10 points entre 2011 et 2012, indiquant une nette dégradation de l’image de la Chine ou un sentiment général de plus en plus mitigé chez les citoyens et les dirigeants (que traduisent, par ailleurs, les hésitations et les atermoiements de la diplomatie américaine). À la question du sondage « quel pays représente le plus grand danger pour l’Amérique ? » (sans préciser la nature dudit danger) la Chine prend largement la tête du peloton constitué de cinq pays (l’Iran, la Corée du Nord, l’Irak, l’Afghanistan, la Russie). Elle détrône l’Iran en 2011 et 2012 (pays qui occupait la première place de 2006 à 2009). La Russie occupe la dernière place du classement des adversaires les plus menaçants pour l’Amérique (avec un unique pic spectaculaire observé en 2008, coïncidant vraisemblablement avec l’offensive estivale russe contre la Géorgie et la période de grande tension subséquente avec Washington). Par la suite, le déclassement de la Russie dans ce panel se confirme jusqu’en 2012.

La ligne chinoise : prudence et prémunition

Officiellement, Washington s’assigne comme mission de « maintenir un environnement de sécurité stable ancré dans l’ouverture économique, la résolution pacifique des différends et le respect des droits et libertés universels» (dixit T. Donilon). Le dernier point est une allusion évidente à la Chine et à la Corée du Nord. La question des droits de l’homme et des libertés fondamentales est un levier que l’Amérique utilise communément pour gêner la Chine (au même titre que les griefs relatifs à la sécurité régionale et aux attaques informatiques chinoises, relevant de la guerre télaire, contre lesquelles le président Obama met en garde Pékin). À ce jour, la rivalité économique et les divergences d’ordre juridico-moral (sur les critères démocratiques) ne se sont pas transmuées en adversité politico-militaire. De son côté, la République populaire de Chine n’affiche pas d’hostilité caractérisée à l’égard de l’Amérique et sait se montrer neutre ou se distancier, quand c’est nécessaire, de certaines affaires du monde. Au sein du Conseil de Sécurité, Pékin s’est très rarement opposé aux décisions et résolutions américaines, et continue d’exercer son droit de veto avec parcimonie (six fois en un demi-siècle, bien loin des 82 vétos américains). Tout en affirmant son opposition aux sanctions contre l’Iran, Pékin s’est résigné, dès 2007, à ne pas opposer son veto pour éviter de s’attirer les foudres des pays occidentaux. Son dernier veto remonte à 2012, aux cotés de la Russie, contre le projet de résolution sur la Syrie, une décision motivée par son refus de violer la souveraineté syrienne. La Chine fait de la non-ingérence dans les affaires internes d’un pays une question de principe sur laquelle elle reste généralement intransigeante. Et pour cause, la Chine reproche déjà suffisamment aux Américains de chercher à se mêler de ses affaires internes qui devraient, selon elle, être réglées exclusivement en famille (entre Asiatiques).

De la difficulté de se défaire de ses vieux réflexes

L’ Amérique, pour sa part, ne se prive pas d’accuser régulièrement, et sans ambages, la Russie et la Chine de nombreux manquements et violations aux droits de l’homme, bien que cela ne pousse pas Washington à prendre des mesures punitives égales contre les deux, comme l’atteste la loi Magnitski promulguée en décembre 2012 contre dix-huit responsables moscovites présumément impliqués dans la mort en détention de l’avocat Sergeï Magnitski, et qui succède à l’abrogation de l’amendement Jackson-Vanik (relique de la guerre froide qui n’avait plus vraiment de raison d’être). Annuler purement et simplement l’amendement sans le remplacer par une autre mesure au moins aussi forte symboliquement, semble encore être au dessus des forces de certains membres du Congrès dont la russophobie persistante semble attendre la moindre occasion pour s’exprimer. Ce sentiment négatif et les représentations dépassées qui l’animent, sont vivaces. En tout état de cause, ce type de mesure hostile (liste Magnitski) représente une erreur de timing et une épine dans le pied de la Maison Blanche et du Département d’État à l’heure où l’entremise russe est patente dans de nombreux dossiers où sont impliqués les Américains (les négociations avec l’Iran, l’issue de la guerre en Syrie, la dénucléarisation de la Corée du Nord, l’exploration de l’Arctique etc.). L’ Amérique doit, par ailleurs, veiller à ne pas s’aliéner la Chine, acteur directement concerné par les développements dans la péninsule coréenne, garant de la stabilité des deux chaînes d’îles du pacifique, et acteur des négociations en cours au Proche-Orient et dans la Corne de l’Afrique. Force est de constater que le regain de pragmatisme de la Maison Blanche, sous l’impulsion de l’administration Obama, tranche encore avec ces vieux réflexes du siècle dernier. Le président et ses hommes doivent composer tant bien que mal avec l’absence de sensibilité internationale et de sens du réel de certains membres du Congrès qui se montrent souvent moins préoccupés par le parasitage qu’ils génèrent sur l’agenda diplomatique de Washington que par leurs activités de lobbying. Pour atténuer l’impact de cette mesure, la Maison Blanche a réduit la liste à dix-huit noms au lieu d’une centaine initialement, et a décidé de garder confidentielle une partie de la liste. Mais « le mal est fait », et la page de la politique du reset (« redémarrage ») semble bel et bien tournée.

Une image épargnée grâce aux intérêts mercantiles

Dans la culture et l’imagerie populaire américaine, la sinophobie ne parvient pas encore à supplanter et à reléguer au passé les reliquats de la russophobie. Dans l’inconscient collectif, la Russie n’a pas tout à fait perdu sa place d’ennemie intime, perpétuelle. Dans les films d’action post-guerre froide et post-11 septembre 2001, les Russes sont maintenus dans des rôles de vilains (« méchants ») qui puisent dans l’éclatement de leur empire des raisons d’être aigris, vindicatifs et violents. Il faut dire que le nombre d’ennemis capables d’inquiéter la nation américaine dans le cadre d’un conflit conventionnel est aujourd’hui extrêmement réduit voire nul. Il n’est pas fréquent que le méchant principal d’un film soit chinois, auquel cas les enjeux narratifs en présence sont rarement politiques. Dans les années 1980 et 90, les Chinois avaient droit à des archétypes caricaturaux, présents (et moqués) soit dans des « buddy movies », sous les traits risibles du restaurateur niais, du larbin débonnaire aux dents avancées; soit dans des polars ou films d’arts martiaux plus sombres, dans la peau de mafieux-tueurs des triades chinoises faisant régner leur loi dans les quartiers de Chinatown. Les rares films politiques et historiques, tels « Kundun » ou « Sept ans au Tibet », sortis en 1997, avaient suscité le colère du gouvernement chinois qui jugeait que ceux-ci donnaient des Chinois une image négative et brutale. Ces films n’ont pas su trouver le public américain, et leur portée psychologique est sans commune mesure avec la pléthore de films, historiques et séries B, diabolisant les Russes. Les plus récentes tentatives de caractérisation politique de la menace chinoise ont fait long feu. Il serait hâtif d’imputer cela à un manque d’imagination des scénaristes qui échoueraient à proposer des méchants de substitution aussi emblématiques que la figure, un rien anachronique, de l’officier soviétique, psychotique, à fort accent, reconverti dans le terrorisme international et menaçant l’Amérique d’une guerre clandestine thermonucléaire… Les scénaristes peuvent certes arguer que des Russes patriotes et nostalgiques de leur grandeur passée auraient des raisons historiques plus qu’évidentes d’en vouloir aux Américains, mais le motif principal qui pousse Hollywood à éviter délibérément de diaboliser les Chinois est beaucoup plus prosaïque et concret : aucun studio ou distributeur ne veut se risquer à perdre l’accès de sa production au très lucratif marché Chinois, second plus grand marché étranger pour les films américains. Hollywood est capable d’autocensure pour ne pas compromettre ses chances d’exporter ses films dont les Chinois sont friands. Le dernier exemple le plus éloquent est celui du remake de 2012 de « Red Dawn », thriller d’action-guerre froide sorti en 1984. Avant la sortie du remake en salles, celui-ci a été remonté et retouché numériquement pour effacer les désignations et symboles apparentés aux ennemis, initialement chinois dans le scénario, pour les remplacer par des Nord-Coréens.

Derrière les vœux de partenariat, une rivalité larvée

À la fin des années 1990, la Chine était déjà identifiée par l’administration de Bill Clinton comme son futur peer competitor (« rival de rang égal »), suivi de la Russie, à côté des rogue states (« États voyous ») rassemblant l’Irak, l’Iran, la Libye et la Corée du Nord, afin de justifier l’augmentation des dépenses militaires annuelles. « Voyous » ou « rivaux », cela ne change pas l’optique américaine quand il s’agit de justifier le maintien de sa suprématie militaire et une longueur d’avance sur les autres nations. Le rival chinois a aujourd’hui un potentiel de croissance autrement plus inquiétant que tous les pays précédemment cités. Washington n’est pas sans savoir que l’influence de la Chine dans sa sphère d’influence traditionnelle est difficilement détrônable mais pas impossible à concurrencer et à gêner lorsque l’occasion se présente. La volonté de partenariat affichée entre les deux premières puissances mondiales lors de la visite de J. Kerry, dissimule à peine la méfiance et les craintes que les deux nations s’inspirent mutuellement. Si B. Obama et J. Kerry semblent vouloir aller dans le sens d’une coopération multidimensionnelle (dans des domaines aussi variés que la contre-piraterie informatique et maritime, la lutte antiterroriste, le climat, l’énergie, la gestion des crises, des risques naturels et des sinistres etc.), les signaux géopolitiques envoyés sont un peu plus brouillés. Le partenariat sino-américain – s’il parvient à progresser et à être constructif – reste néanmoins vulnérable car la République populaire de Chine n’a pas encore confiance en Washington et reste sur ses gardes. L’accumulation de querelles, de provocations et de heurts autour de l’appartenance de plusieurs territoires archipélagiques en Mer de Chine méridionale, ainsi que les multiples revendications indépendantistes/séparatistes à l’intérieur et à l’extérieur de son territoire, ont exacerbé son complexe obsidional, donc son sentiment nationaliste et la posture particulièrement défensive qui lui sied. Sa réussite économique a certes aidé à l’acceptation (et à la consolidation) de la « politique d’une seule Chine », principe auquel ont adhéré de nombreux pays de sa périphérie et dans le monde, désireux de prendre part à la success story de la Chine continentale. Néanmoins, le statu quo sino-taiwanais, les disputes territoriales avec le Japon (concernant les îles Senkaku/Diaoyu) et avec les nouveaux Tigres asiatiques (autour des îles Spratleys et Paracel), le traitement des minorités ethniques tibétaines et ouïghoures, sont autant de pommes de discorde desquelles l’Amérique essaye de tirer avantage. L’action américaine est perçue comme suspecte et inamicale par Pékin, même si le gouvernement chinois tente pour l’instant de ne pas trop le laisser paraître. Cette relation délicate pourrait voir passes d’armes et incidents se multiplier à mesure que la Chine se posera – comme la plupart des analyses prospectives le soulignent – en puissance politico-militaire non seulement régionale, mais aussi de plus en plus globale, et que ses capacités navales renforcées seront amenées à être projetées d’ici cinq ou dix ans hors de leur espace naturel, en Asie centrale, en Afrique ou en Méditerranée notamment.

Rééquilibrage ou encerclement ?

Les pays d’Asie du Sud-Est, en particulier les nouveaux Tigres, cherchent autant à préserver leurs relations avec Beijing qu’à se rapprocher de Washington. Ce grand écart pourrait avoir pour effet d’exacerber la rivalité entre les deux puissances. Le renforcement des alliances à la périphérie de la Chine est susceptible d’enhardir certains petit États qui oscillent historiquement entre position atlantiste et pro-chinoise au gré des changements de régimes, comme l’Indonésie, les Philippines, la Malaisie et le Vietnam. Chacun semble vouloir concilier ses deux alliances afin de conserver les avantages qu’elles lui confèrent, tout en affirmant davantage sa liberté, sa souveraineté et son désir de contrebalancer l’insolente domination chinoise. La Thaïlande, par exemple, dont le commerce extérieur et les investissements étrangers étaient longtemps dominés par la triade (Japon, USA et Europe) a été poussée à un recentrage par la conjoncture (la crise des subprimes) en se rapprochant de Pékin. La Chine est d’ailleurs en passe de devenir son premier partenaire commercial. Mais aucune tendance n’est figée ou irréversible. Cela dit, quand bien même les Tigres répondraient à l’unisson aux sirènes de Washington, aucun d’eux ne voudrait (et ne pourrait) se hasarder à trop s’éloigner et encore moins à rompre avec la puissante Chine – qui représente objectivement, sinon le premier, tout au moins un incontournable partenaire commercial. Chaque petit pays entrevoit surtout dans le rapprochement stratégique avec Washington un moyen plus sûr d’établir peu à peu un rapport d’égalité dans ses discussions avec Pékin. L’ Amérique se sert des événements (et des sursauts nationalistes) pour continuer de définir sa ligne vis-à-vis de la Chine. Pour ce faire, elle commence par pratiquer une politique intrusive – qui n’est pas sans rappeler les tentatives d’immixtion de l’OTAN dans « l’hinterland caucasien » de la Russie et les vives tensions autour du projet de bouclier antimissile à ses portes -, par instrumentaliser les dissensions asiatiques et nouer des alliances qui encercleront et contiendront la progression chinoise. Mais avant tout réaliste, l’Amérique d’Obama est consciente qu’elle doit, à l’heure actuelle, au regard de son économie convalescente, éviter toute situation pouvant aboutir à une confrontation directe. Elle préfère aller dans le sens d’une « coopération pour la sécurité régionale » qu’elle utilise comme un prétexte pour apporter un soutien diplomatique et militaire renforcé aux pays asiatiques qui acceptent de moins en moins de céder aux intimidations de la Chine dans sa zone méridionale, le Japon en tête, pays que T. Donilon décrit comme la « pierre angulaire de la sécurité et de la prospérité régionale ». L’Amérique appuie également les revendications vietnamiennes sur les îles Paracel. En juillet 2010, la position d’Hillary Clinton lors du forum de l’ASEAN avait ravivé les tensions sino-américaines. Plaidant pour un règlement multilatéral des questions de souveraineté maritime, celle-ci avait alors irrité Pékin en déclarant : « Les États-Unis ont un intérêt national dans la liberté de navigation, le libre accès aux espaces maritimes communs asiatiques, et le respect du droit international en mer de Chine du Sud ». Autre pied de nez, la marine américaine a effectué, depuis 2012, des manœuvres navales bilatérales avec les Philippines et le Vietnam. Ces deux pays, à l’instar de Taïwan, de la Malaisie et du sultanat de Brunei, se disputent avec la Chine la souveraineté des îlots Spratleys riches en gaz, pétrole et en ressources halieutiques. Tous revendiquent une partie de ces territoires de 500 km2 autour desquels transite un tiers du trafic maritime mondial. La militarisation croissante de ce périmètre au centre des convoitises le rend propice aux escarmouches, et les risques d’éclatement de conflits de plus grande intensité y sont particulièrement élevés.

La marotte des droits de l’homme, l‘autre arme de Washington

Au regard de ce contexte géographique qui ne manque pas de points chauds mais également d’opportunités, il n’est pas étonnant que Washington ait annoncé que 60% de sa flotte navale sera basée dans les eaux (de plus en plus troubles) du Pacifique d’ici 2020. Les querelles territoriales ne sont pas le seul point de rupture potentiel; la relation Chine-USA est et sera d’autant plus compliquée à réchauffer et à stabiliser durablement que Washington ne dissocie pas les questions relatives aux droits de l’homme de sa politique économique et sécuritaire. La Chine a beau représenter un partenaire économique majeur pour l’Amérique (elle détient 1 200 milliards de dollars, soit l’équivalent de 846 milliards d’euros, de bons du Trésor américain), faire partie de l’OMC depuis 2001 et être la première puissance commerciale depuis 2012, ses lacunes et son retard en matière de mise aux normes internationales dans le domaine des droits de l’homme permettent aux Américains de nourrir, comme ils le font vis-à-vis des Russes, un « antagonisme idéologique et moral » arboré comme une marque distinctive, susceptible, s’il est exacerbé, d’affecter l’image et l’attractivité de la Chine en dépit de ses grands efforts consentis en matière de diplomatie publique et d’information depuis une décennie. Le face à face sino-américain se poursuit donc dans le champ des valeurs humaines. Le rapport annuel mondial sur les droits de l’homme du département d’État américain, présenté moins d’une semaine après la visite de J.Kerry en Chine, pointe du doigt une « dégradation du climat des droits de l’homme dans le pays en 2012 ». Le DOS accuse, entre autres, la Chine de mener une « sévère répression des libertés à l’encontre de militants des droits de l’homme, et de groupes ethniques tibétains (dans la région autonome du Tibet) et ouïghours (dans la région autonome du Xinjiang). Le Département d’État accuse la police chinoise d’arrestations arbitraires, de tortures et d’autres actes de cruauté à l’encontre des opposants au régime.

Modernisation des forces armées chinoises : une puissance « pacifique » dans le Pacifique

Infographie : comparaison des budgets de défense annuels entre la Chine, les États-Unis et d’autres pays (cliquer pour agrandir). L’infographie intégrale est disponible sur le site web du magazine « US-China Today » consacré aux relations USA-Chine, et conçu par des étudiants de l’Université de Californie du Sud. Pour avoir accès à l’infographie ainsi qu’à d’autres informations, cliquer sur ce lien : http://www.uschina.usc.edu/w_usci/showarticle.aspx?articleID=17718&AspxAutoDetectCookieSupport=1

Le dernier livre blanc de la défense chinoise intitulé « Forces armées chinoises : une utilisation diversifiée » a été publié le 16 avril dernier, coïncidant avec la fin de la tournée asiatique de J. Kerry. Officiellement, ce rapport constitue selon les autorités chinoises “un acte de transparence afin de démontrer la volonté nationale [chinoise] de contribuer au développement de la paix”. Effectivement, à travers cette huitième édition du document, la Chine fait preuve d’une transparence inédite sur ses forces armées et ses arsenaux nucléaires. Il est permis de considérer cette décision comme le reflet d’une volonté de la RPC de s’affirmer désormais comme une puissance militaire respectable et apte au dialogue sur les affaires sécuritaires internationales, et non plus exclusivement une puissance mercantiliste, à l’heure où les États-Unis inaugurent leur pivot en profitant des menaces de la Corée du Nord contre le Japon et la Corée du Sud (l’armée de Kim Jong-Un ayant récemment déployé sur sa côte orientale deux missiles « Musudan », dont la portée théorique de 4 000 km pourrait atteindre ses deux principaux ennemis). La lecture du livre blanc met en évidence le contraste entre, d’une part, une Chine voulant rassurer les Européens et Washington sur la sincérité de sa démarche de lutte contre la prolifération nucléaire et balistique qu’elle a entreprise depuis 2006 (ceci, dans l’espoir d’inciter à la levée de l’embargo européen sur la vente d’armes à son endroit); et d’autre part, une Chine fière et plus intimidante, montrant ses muscles, dont le budget annuel de défense, en constante augmentation depuis vingt ans, est désormais le deuxième du monde (avec un total de 114,3 milliards de dollars prévus en 2013, soit à peu près six fois moins que les 673 milliards des États-Unis). À titre indicatif, l’enveloppe actuelle de la défense française est de 31,4 milliards d’euros. Quant au budget de l’État français (350 milliards d’euros), celui-ci est à peu près deux fois inférieur au budget défense américain.

Pacifique mais plus que jamais alerte

La République populaire de Chine dévoile ses capacités ASBM (missiles balistiques antinavires) et nucléaires, tout en s’engageant formellement à exclure une frappe en premier (le respect du « no first use« . La démonstration de force à laquelle se livre la RPC reste sobre, mais concrète. Elle fait savoir qu’elle n’est pas dupe des intentions de l’Amérique qui accélère sa livraison d’armes de pointe à Taïwan (depuis l’adoption du Taïwan Relations Act en 1979). Le retour en force de l’Amérique est évoqué par ces mots extraits du livre blanc chinois : « certains pays ont renforcé leur alliance stratégique dans la région et augmenté leur présence militaire ». Le nouveau président chinois, Xi Jinping veut résolument faire de la défense et de la sécurité une priorité mais sans pour autant afficher de volonté impérialiste ou expansionniste comme on peut parfois le lire. La Chine montre dans ce document qu’elle a bien décodé le message des Américains, à savoir que le pivot est pensé pour se décliner principalement en un ensemble de mesures et de dispositifs militaires renforcés, en appoint des bases américaines déjà solidement installées dans le Pacifique (Guam et Okinawa). La Chine considère le renforcement de la présence navale américaine comme une manière de la narguer en empiétant sur sa zone économique exclusive, de l’espionner tout en attisant ses tensions avec son voisinage. La présence de deux voire trois grandes puissances surarmées dans cette espace où les tensions et justifications belliqueuses ne manquent guère est effectivement propice à l’augmentation des points de friction. Le livre blanc met en exergue les progrès qualitatifs significatifs obtenus depuis que la Chine a amorcé sa RAM (Révolution dans les affaires militaires), reflétant la rationalité de ses stratèges qui fondent leurs choix sur la nécessité d’anticiper les diverses menaces reposant sur ce que Pékin nomme communément « les trois forces » : le terrorisme, le séparatisme et l’extrémisme. Bien qu’elle soit encline à montrer les dents quand elle entend le mot séparatisme, la Chine souhaite se forger avant tout une image de puissance pacifique (et pacifiante) et recense fièrement dans son livre blanc toutes les opérations humanitaires ou de maintien de la paix auxquelles ses soldats ont participé en Asie et au Moyen-Orient (Irak). Loin de se lancer dans des dépenses somptuaires, et fidèle à sa tradition philosophique antique, la Chine s’équipe et adapte ses capacités en misant sur une approche asymétrique (« du faible au fort ») qui intègre principalement les vulnérabilités qu’elle a identifiées depuis de nombreuses années chez ses voisins. Le ciblage se veut judicieux et part du constat que les technologies américaines et japonaises sont de loin supérieures aux siennes. Les moyens dissuasifs sur lesquels la Chine met l’accent sont en phase avec ses propres limites et avec les contraintes du théâtre où ses forces opèrent prioritairement. Celles-ci concourent à la réalisation d’un objectif de protection accrue de son intégrité territoriale et de ses approches maritimes. Seule une « Chine puissance maritime » reconnue et redoutée pourra en assurer la pleine réussite et la pérennité, même si, dans l’immédiat, les stratégies mises en œuvre par la RPC, en dépit de son bond technologique avéré, ne diffèrent pas, dans leur principe, de celles privilégiées par des pays militairement et technologiquement beaucoup moins avancés qu’elle, comme l’Iran et la Corée du Nord. Ces deux pays tentent de compenser leur infériorité technologique face à l’ennemi par leurs missiles balistiques et de croisière, sol-air et et sol-mer, couplés aux méthodes de guerre psychologique.

Une stratégie d’interdiction d’accès affûtée

Carte indiquant les catégories et le nombre d’unités navales majeures de la marine chinoise et leur localisation au nord et sud-est. Source : rapport du Congrès américain « Military and Security Developments Involving the People’s Republic of China 2012« , p.31

Malgré sa montée en puissance, la marine de guerre chinoise ne peut, pour l’heure, véritablement prétendre rivaliser avec la flotte nippone (qui occupe la 4ème place mondiale) composée d’une centaine de navires de guerre, y inclus des destroyers lance-missiles dotés du système de radar ultramoderne Aegis. La Chine ne dispose pas encore d’un groupe aéronaval performant et son premier porte-avion de production indigène, en construction, ne sera pas prêt avant 2015. Le modèle d’armée que souhaite bâtir la Chine s’appuie sur des principes et domaines caractéristiques du paradigme de la guerre défensive : le anti-access/area denial (A2/AD) et le Missile defense (systèmes de détection, traque, interception et destruction des missiles ennemis) qui en est l’épine dorsale. Ses investissements doivent également contribuer à l’amélioration de l’interopérabilité entre les armes et la modernisation de l’ensemble de ses systèmes de coordination des opérations de type C4ISR (Command, Control, Computers, Communications, Intelligence, Surveillance, and Reconnaissance). L' »anti-access« , comme son nom l’indique, a vocation à interdire, gêner ou retarder l’accès des approches terrestres, maritimes ou aériennes par des tactiques de diversion, de déception, de camouflage et de saturation de l’espace. La configuration de la zone Pacifique est particulièrement adaptée à cette stratégie car les foyers de tension que la Chine peut allumer autour de son territoire pour ralentir les manœuvres, désorganiser et disperser les moyens de l’adversaire, sont nombreux. C’est sur des éléments analogues que l’Iran planifie sa stratégie anti-accès dans le détroit d’Ormuz en cas d’attaque contre son territoire. Dans sa course à la défense antimissile, la Chine avait procédé, en janvier 2007, à un essai – réussi – de missile antisatellite et, en 2010, le développement d’un système de missiles balistiques antinavires (ASBM) avait été signalé. Pékin fait également mention dans son document de ses missiles nucléaires qui dépendent directement de son Second corps d’artillerie. La stratégie nucléaire d’autodéfense de Pékin sert à entretenir la dissuasion face aux velléités de Taipei (en prévision d’une éventuelle déclaration d’indépendance soutenue par Washington).

Un premier test pour voir plus loin que la rivalité hégémonique

La gestion de la menace nord-coréenne est un premier ballon d’essai aux allures d’écran de fumée bien utile pour les États-Unis et la Chine, l’un amplifiant virtuellement la gravité de la situation alors qu’il a l’habitude, depuis 2003, de voir le régime de Pyongyang gesticuler et marchander, sortir du TNP, installer ses lanceurs de missiles avant de se rétracter en échange de quelques allègements de sanctions. L’autre se maintenant dans une posture (toute chinoise) de sage et d’indécrottable « promoteur de la non-prolifération », s’employant à dissuader son ubuesque voisin communiste de commettre une erreur irréparable. Derrière ce remue-ménage diplomatique, le véritable enjeu et défi pour les États-Unis est, d’une part, de bien marquer leur retour (« nous [les États-Unis] sommes de retour et nous allons rester ! », avait déclaré Hillary Clinton en 2010 au forum de l’ASEAN, résumant fort bien la détermination de l’Amérique à maintenir sa présence et affermir ses liens avec ses pays membres); et d’autre part, de trouver la bonne tonalité et méthode avec Pékin pour bâtir un modèle de relation viable qui servira de balise aux relations futures de l’Amérique avec d’autres puissances émergentes. Bien que les tendances observées et les indicateurs laissent supposer que la région s’apprête à entrer dans une ère de « surenchère des intimidations », les Chinois ne sont certainement pas pressés d’en découdre avec Washington, et l’inverse est aussi vrai. Par ailleurs, leurs positions n’entrent pas systématiquement en contradiction avec le point de vue américain sur les problématiques régionales. Pékin a lui-même critiqué les essais nucléaires de Pyongyang, s’alignant ainsi parfaitement sur son rival même si cela ne le conduit pas pour autant, d’un autre côté, à désavouer l’Iran et à l’isoler. Le contenu du livre blanc montre une Chine certes sur la défensive, mais qui ne veut pour autant donner l’image d’une puissance belliciste, anti-américaine et anti-occidentale. Ce document réitère certains points qui recueillent le consensus sino-atlantique et rappelle la volonté de partenariat qui unit, en dépit de nombreux différends, Pékin aux autres pays de la région. Un scénario de guerre régionale n’est pas impossible à envisager mais serait absolument désastreux, d’autant que les bénéfices pour les uns et les autres seraient bien moindres (ou quasi nuls) en comparaison des incommensurables pertes communes engendrées. La relation tumultueuse mais solidement maintenue entre la Chine et le Japon est peut-être la meilleure illustration de ce qu’est la realpolitik au XXIème siècle. Leurs économies sont interconnectées, rendant une guerre plus que préjudiciable pour chacun : la Chine demeure le premier fournisseur et client du Japon (19% des exportations nippones vont vers la Chine contre moitié moins à l’inverse) et un immense atelier d’assemblage de nombreux matériaux et composants (notamment électroniques) provenant du Japon, de la Corée du Sud et des États-Unis. Les échanges commerciaux entre les trois plus grandes économies asiatiques (Chine, Japon et Corée du Sud) pèsent à elles seules près de 20% du PIB mondial. Toutes les transformations entreprises par Pékin dans le domaine militaire n’ont pas pour unique moteur (et référence) l’atteinte des hauts standards qualitatifs de l’armée américaine. La Chine n’est pas dans une démarche de pâle imitation des modèles occidentaux, et la valorisation de ses forces ne répond pas exclusivement à la montée en puissance de la coalition asiatico-atlantiste. Pékin a, en effet, tout intérêt à poursuivre la modernisation de ses forces armées pour faire également face à l’émergence d’autres géants régionaux comme la Russie (grand allié mais aussi compétiteur) et l’Inde, dont les régions frontalières septentrionales du Ladakh et de l’Arunachal Pradesh sont disputées par Pékin depuis 1962.

« Ni amour ni haine », clé d’un partenariat sino-américain stable ?

Depuis 1972, Pékin et Washington sont devenus des partenaires rivaux, et ce statut a toutes les chances de rester pérenne. Les deux pays ont suffisamment d’intérêts économiques communs pour être des partenaires, mais pas assez d’affinités politiques (« démocratiques »), culturelles et stratégiques pour être de grands alliés. La Chine, sans être aussi « infréquentable » (communiste) que par le passé, n’en est pas pour autant libérale. Enfin, les désaccords stratégiques entre les deux pays, quoique prononcés, ne sont, à ce stade, pas assez aigus pour conduire à la rupture et les faire passer de rivaux à ennemis patentés. L’ Amérique ne peut souhaiter raisonnablement le déclin de son troisième partenaire commercial et premier créancier qui met, par ses importantes réserves de change en dollars, le billet vert à l’abri de l’effondrement. Entre rejet, fascination réciproque et interdépendance, les deux sont condamnés à s’entendre afin d’œuvrer au règlement de nombreux problèmes régionaux et internationaux où leurs intérêts sont en jeu. La détérioration des relations entre l’Amérique et la Russie – qui ne va certainement pas aider à rapprocher leurs points de vue sur le conflit syrien et sur l’Iran – est une erreur à ne pas reproduire avec la Chine. Le succès du partenariat sino-américain sera tributaire de l’aptitude de ces deux puissances à se partager l’influence et à dépasser leurs antagonismes dans un espace où leurs visions, méthodes et intérêts se heurtent certes, et se heurteront sans doute souvent, à mesure que la Chine développera ses capacités, mais ne rendent pas moins nécessaires des échanges et une coopération d’égal à égal, dénués de toute espèce de dissymétrie, pour relever des défis face auxquels l’Europe, à bout de souffle, montre clairement ses limites. Le concours d’une Chine forte et responsable aux côtés des États-Unis lui est indispensable. La politique étrangère américaine devra procéder, tout au long de cette nouvelle ère de coopération, à une révision des théories « kennaniennes » dans lesquelles Obama a puisé l’essentiel de sa stratégie asiatique. Bien que l’administration Obama rejette à ce jour l’idée de formation d’un monde multipolaire a fortiori d’un duopole (un « G2 ») et préfère promouvoir celle d’un partenariat multilatéral (où l’Amérique conserve, de préférence, son leadership), elle doit lutter contre certains automatismes sous peine de faire fausse route dans la manière d’aborder Pékin. Comment se positionneront les États asiatiques « vassaux » entre les deux premières puissances ? Il s’agit sans doute d’une question centrale. Les implications des nouvelles coordinations trilatérale (USA-Japon-Corée du Sud) et multilatérale (USA-ASEAN) auront très probablement une incidence directe sur les relations diplomatiques des riverains de la Mer de Chine et donc sur la susceptibilité (et la posture) de Pékin. C’est autant par la consolidation de ses capacités de dissuasion et de projection que par l’influence croissante d’un « soft power » sui generis mâtiné de confucianisme, autrement dit, par le dosage équilibré entre autorité et attractivité, qu’est conditionné le rayonnement de la Chine en tant que « puissance pacifique et respectée » dans la région Asie-Pacifique et au delà. La guerre n’étant clairement pas une option, la modernisation rapide des armées chinoise et japonaise et la croissance des Tigres, placés sous le parapluie militaire américain, devrait logiquement conduire, d’une manière ou d’une autre, à une répartition plus équilibrée des forces dans cet espace maritime où les acteurs ne manquent ni d’esprit de compétition, ni d’idées, ni d’ambitions, ni, pour certains, de moyens de les réaliser. Les évolutions et comportements individuels et collectifs à venir de ces petits États constituent pour l’instant des inconnues qui, au fur et à mesure, délimiteront le cadre de la relation Chine-Amérique, sans toutefois la sortir de sitôt de son ambigüité.

Chady Hage-ali

Stratpolitix

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Publié dans Défense & sécurité, Diplomatie, géostratégie

Sécurité et défense en Afrique subsaharienne : vers un engagement plus fort de Washington?

De gauche à droite : les présidents Macky Sall du Sénégal, Joyce Banda du Malawi, Ernest Bai Koroma de la Sierra Leone et le premier ministre Jose Maria Pereira Neves du Cap-Vert, autour du président Obama lors d’une visite officielle le 28 mars 2013 (source photo : blog officiel du Département d’État américain).

Des développements qui méritent une plus grande attention

Petit à petit, l’Afrique semble revenir dans l’agenda américain et international. L’invitation discrète de quatre chefs d’États africains (Sénégal, Sierra Leone, Malawi et Cap-Vert) à la Maison Blanche la semaine dernière a été l’occasion pour le président Obama de faire un point sur la situation du continent et sur le partenariat américano-africain dont la visibilité n’a pas été particulièrement remarquable au cours de son premier mandat. Jusqu’à présent, l’on entend très peu parler – et l’on n’en perçoit pas très bien les contours non plus – de la stratégie américaine pour la région subsaharienne. Washington réitère son engagement dans son « Us Strategy toward Sub-Saharan Africa » à aider l’Afrique à renforcer ses institutions démocratiques, à stimuler la croissance économique, le commerce et l’investissement, à faire avancer la paix et la sécurité, et enfin, à promouvoir le développement. Sur le plan sécuritaire, l’Afrique est exposée à de nouvelles menaces, parmi lesquelles l’avènement d’un terrorisme islamiste mâtiné de banditisme/contrebande. Ce phénomène de radicalisation est assez inédit dans cette partie du globe qui ne s’est jamais vraiment laissé habiter par les idéologies au cours du XXème siècle. Nombre de pays subsahariens sont en proie à des tensions et rébellions qui les exposent à tout moment à des guerres civiles et à l’éclatement de leurs territoires déjà extrêmement vulnérables. Le président Obama, dont l’implication personnelle vis-à-vis de l’Afrique subsaharienne n’a guère été saisissante depuis quatre ans, tente de corriger le tir pour son deuxième mandat. Il ne s’est rendu qu’une fois en qualité de président sur le continent noir, choisissant le Ghana en 2009, et seuls quatre pays anglophones (le Liberia, le Nigeria, le Kenya, et l’Afrique du Sud) ont eu l’honneur de recevoir deux fois sa Secrétaire d’État d’alors, Hillary Clinton (considérée comme la « marathonienne-recordwomen » de la diplomatie américaine, avec cent dix pays visités et trente six tours du monde entre 2009 et 2012). Il faut dire que le contexte global depuis 2009 n’aura pas été non plus particulièrement favorable aux Subsahariens : la crise financière et la récession américaine puis européenne (qui ont également eu un impact sur le niveau d’exportations de l’Afrique), le « Printemps-arabe » et ses conséquences (l’instabilité politique au Maghreb-Machrek, l’éclatement du conflit syrien), l’impasse du dossier nucléaire iranien, la compétition avec la Chine, ont poussé la Maison blanche à se concentrer sur ces enjeux autrement plus chauds et préoccupants, au détriment de l’Afrique. Néanmoins, l’évolution rapide des enjeux au Sahel va sans doute pousser le Département d’État et le Pentagone à se pencher davantage et de manière un peu plus uniforme sur les problématiques sécuritaires et politiques du front nord-ouest, et à cet effet, harmoniser leur stratégie africaine de lutte antiterroriste. Il en va de la crédibilité internationale de l’Amérique, de la cohérence de ses choix et de ses méthodes mais également du devoir de transparence qu’elle s’assigne vis-à-vis de ses citoyens – sans quoi, le président Obama risque d’avoir de plus en plus de mal à expliquer le sens de sa politique de contre-terrorisme « à la carte ».

Vidéo de l’allocution du président Obama après sa rencontre avec les dirigeants africains du Sénégal, du Cap-Vert, de la Sierra Leone et du Malawi (en anglais)

La sécurité, priorité déclarée de l’Amérique en Afrique

Us Strategy toward Sub-saharan Africa (The White House, June 2012, 12 p.)

Us Strategy toward Sub-saharan Africa (The White House, June 2012, 12 p.)

Dans un document stratégique succinct rendu public en juillet 2012, Washington a décliné ce qu’il convient de considérer davantage comme les grandes lignes ou un « balayage » de sa politique dans la région qu’une véritable stratégie construite autour de cadres spatio-temporels définis, d’objectifs et d’approches différenciés selon les réalités et dynamiques propres aux États (que le document ne nomme presque jamais d’ailleurs). Visiblement, Washington continue d’opter en Afrique pour des solutions au coup par coup, car une stratégie coordonnée impliquerait de mobiliser des ressources diplomatiques, matérielles et financières plus conséquentes que ce que Washington consent à l’heure actuelle pour accompagner l’Afrique dans sa trajectoire. La situation générale que connaît l’Afrique ne pousse pas à « l’afro-pessimisme ». Cependant, les taux de croissance positifs et stables et le bon niveau des IDE dans l’ensemble ne doivent faire occulter les problèmes structurels irrésolus, dont certains sont aggravés par l’instabilité politique, la mal-gouvernance et les conflits armés.

Ces facteurs ont un impact négatif sur l’attractivité des pays, le climat des affaires et retardent leur développement. Depuis fin 2008, les putschs se sont succédé dans la région : en Mauritanie, en Guinée, à Madagascar, au Niger, au Mali, en Guinée-Bissau et en Centrafrique, à raison d’un putsch par an – ce qui est déjà beaucoup moins que les décennies précédentes où l’on enregistrait trois à quatre coups d’État par an en moyenne. Souvenons-nous du « record » de l’année 1978, comptant pas moins de sept coups d’État ou, plus proche de nous, de l’année 1999 avec ses quatre coups d’État, dont l’un avait plongé la Côte d’Ivoire dans l’engrenage de la violence et du chaos. Aujourd’hui, les pays cités se redressent et renouent tant bien que mal avec la démocratie. On en déduit que l’Afrique progresse vers davantage de « maturité », de « stabilité » (même si ce mot est à utiliser avec prudence), elle compense et corrige mieux ses erreurs et se montre plus résiliente et proactive. Sa diplomatie régionale a enregistré quelques succès ces dernières années dans la résolution des conflits continentaux. Même si elle a su diversifier ses partenariats d’affaires, l’Afrique reste toujours très dépendante politiquement, économiquement et militairement de l’Europe avec laquelle elle a su tisser une véritable dialectique au cours de leur longue et houleuse histoire commune. Quant à l’Amérique, sa contribution politique reste encore relativement faible. Sa politique étrangère (et de défense) continue de favoriser, sans surprise, les pays anglophones, majoritairement chrétiens, en raison de leurs relations commerciales (l’approvisionnement en matières premières non transformées) et d’affinités tant culturo-linguistiques qu’historiques (cas du Liberia, pays fondé par des esclaves d’Amérique affranchis, ou du Rwanda qui a fait le choix politique de l’anglophonie et fait partie du Commonwealth depuis 2009). les pays anglophones sont généralement plus avancés économiquement que les pays francophones mais pas davantage épargnés par la violence et les soubresauts politiques. Trois idées-force de la politique sécuritaire américaine en Afrique se dégagent : le partenariat ( pour renforcer les capacités civiles et militaires de l’Afrique), la prévention (des conflits, de la criminalité transnationale, du terrorisme et de la piraterie) et le « low cost » (opérations à faible coût et à petite envergure). Mais l’attitude observée et l’application de ces principes sont pourtant variables d’une sous-région à l’autre alors que les activités illicites ou dangereuses identifiées sont de nature plus ou moins similaire.

Soutien sélectif et « deux poids deux mesures » dans la lutte contre le terrorisme en Afrique?

Un hélicoptère rejoignant les troupes françaises dans l'Adrar des Ifoghas, zone montagneuse proches des frontières du Mali avec l'Algérie. (photo : Kenzo Tribouillard/Agence France-Presse/Getty Images)

Un hélicoptère rejoignant les troupes françaises dans l’Adrar des Ifoghas, zone montagneuse proches des frontières malo- algériennes. (photo : Kenzo Tribouillard/Agence France-Presse/Getty Images)

En 2009, le président Obama avait déclaré dans son discours devant le Parlement ghanéen : « Quand on regarde vers l’avenir, il est clair que l’Afrique est plus importante que jamais pour la sécurité et la prospérité de la communauté internationale et des États-Unis en particulier ». Si cette conviction est aussi forte et évidente que l’affirme le président, comment expliquer le relatif dédain avec lequel le problème malien a été considéré par son administration, alors qu’une bataille sans doute majeure pour l’avenir de la région et du monde commençait à s’y jouer ? La société internationale pouvait-elle prendre le risque d’attendre que la présence jihadiste s’accroisse, s’organise, s’institutionnalise, rendant ainsi une intervention de grande ampleur inévitable et sans doute plus difficile à coordonner entre les forces occidentales et africaines? Fallait-il attendre que « l’afghanisation » de la région arrive à son apogée avant d’envisager une réaction ? Cette attitude stoïque est d’autant plus incompréhensible que les jihadistes constituaient une menace potentielle pour les pays sahéliens limitrophes (Mauritanie, Niger, Algérie, Sénégal, Guinée, Côte d’Ivoire, Burkina Faso) et au-delà. États dont les armées, à l’exception notable de l’armée algérienne, auraient été incapables de se dresser contre des groupes aux méthodes asymétriques et de contenir leur irrésistible expansion. Le plan des rebelles touaregs du « Mouvement national pour la libération de l’Azawad » (MNLA), des islamistes d’Ansar Eddine et du « Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest » (MUJAO), filière d’Al Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) aurait pu être rapidement tué dans l’œuf, offrant ainsi à Washington et aux armées des pays de la CEDEAO un franc succès militaire contre les meneurs de ces groupes aux capacités et au niveau d’entraînement modestes. Une intervention rapide aux côtés de l’Union africaine il y a un an aurait permis de réparer la « bévue libyenne » qui fut très mal ressentie par les Africains, et dont la situation au Mali est l’une des conséquences directes.

Pourquoi l’Amérique a-t-elle réservé au Mali un traitement différent (et moins préemptif) du combat mené par la CIA, le Pentagone et le JSOC dans la Corne de l’Afrique ? Le faible intérêt manifesté pour la région sahélienne contraste avec l’aide financière et militaire considérable octroyée aux pays alliés d’Afrique de l’Est comme le Soudan du Sud, en tension avec le Soudan du Nord et qui combat la milice ougandaise « L’Armée de Résistance du Seigneur » (LRA), ainsi que le soutien aux activités de maintien de la paix menées par l’Union africaine au Soudan (Darfour), en Somalie, ou encore de lutte contre la piraterie maritime. Le Sud-Soudan est d’ailleurs un exemple éloquent de cette diplomatie américaine à plusieurs vitesses en Afrique. Ce pays n’aurait sans doute pas vu le jour et survécu depuis sa création le 15 janvier 2011, sans la profonde implication américaine et la forte (et déterminante) couverture dont il bénéficie de la part des médias et du show-business américains, dont la figure de proue hollywoodienne est l’acteur George Clooney, pourfendeur du régime de Khartoum et qui a fait du Darfour depuis de nombreuses années son cheval de bataille. Washington est, il est vrai, plus enclin à sanctionner et à isoler Khartoum que Juba, à fermer volontiers les yeux sur la forte corruption, le manque de transparence, les détournements de fonds d’aide internationale, l’incompétence et la prévarication avérés du second, et à se garder notamment de freiner les attaques lancées dans la région frontalière d’Abyei par les milices rebelles pro-Sud Soudan et par l’Armée populaire de libération du Soudan (APLS), faction gouvernementale, sur fond de bataille pour le contrôle des gisements pétroliers (dans les États du Kordofan du Sud et du Nil bleu). Ces soldats et miliciens se livrent aussi à des viols, pillages et meurtres contre des tribus Nuer du Sud. Les célébrités et responsables américains sont au courant de ces crimes mais cela ne les conduit pas à un réajustement audible de leur rhétorique partiale et angéliste. La « bataille » pour les ressources énergétiques entre la Chine et les États-Unis est un élément de lecture important pour expliquer l’intérêt de Washington pour cette région et ses liens avec le Soudan de Sud (le sol du Sud est également riche en minerais comme l’or, le diamant et le bauxite). Son indépendance a porté un coup sévère à l’économie du Nord qui s’est vue amputé de 75% de ses réserves pétrolières présentes dans le Sud du territoire. Mais un an après son indépendance, Juba avait interrompu sa production de pétrole à cause d’un désaccord sur les taxes imposées par le régime de Khartoum, ce qui avait précarisé un peu plus la situation économique du jeune État. Un accord signé en mars 2013 a permis à l’or noir de couler de nouveau et devrait favoriser la détermination prochaine du statut final de la région d’Abyei et sa démilitarisation. Des considérations morales et des affinités religieuses sous-tendent également ce soutien américain teinté de complaisance à l’égard du régime de Salva Kiir. Le nouveau Sud-Soudan est peuplé de chrétiens, comme l’Éthiopie, autre grand allié régional de Washington. Les Américains le perçoivent à travers un prisme « romantique », celui du refuge pour les chrétiens et animistes victimes de persécutions et de cruautés de la part du régime du Nord (les châtiments qui leur sont infligés pouvant aller jusqu’à la crucifixion). Le président du Soudan du Sud (Kiir) – qui rejette l’appartenance sud-soudanaise à la nation arabe -, s’est rapidement rapproché d’Israël peu après la reconnaissance officielle de son territoire en 2011. Son pays est aussi un foyer d’attraction des missionnaires évangéliques américains. L’un des défenseurs de la première heure de ce nouvel État n’est autre que le célèbre révérend baptiste Franklin Graham. En outre, le Sud-Soudan rejoint la liste des pays régionaux soutenus par l’Amérique dans leur combat contre un certain nombre de groupes rebelles criminels, dont la milice transnationale ougandaise LRA de Joseph Kony (l’Ouganda, la République centrafricaine et la République démocratique du Congo) et les Al Shabbaab de Somalie (le gouvernement somalien, le Kenya et Éthiopie).

Washington et Paris, des intérêts divergents en Afrique
Troupes françaises  rassemblées dans un hangar de l'aéroport de Bamako. (Jérôme Delay/AP)

Troupes françaises rassemblées dans un hangar de l’aéroport de Bamako. (Jérôme Delay/AP)

En ce qui concerne spécifiquement le conflit au Mali, de toute évidence, Washington aura soutenu la France presque à contrecœur, se montrant peu enclin (au moins au début) à appuyer une intervention militaire franco-africaine, ardemment sollicitée par les Maliens car nécessaire pour recouvrer l’intégrité de leur territoire et débarrasser le nord du pays des islamistes étrangers, un temps alliés objectifs des mouvements autonomistes touaregs. Washington y est allé à reculons, car malgré tout obligé de faire bonne figure et d’afficher une solidarité de principe (ou de façade) avec l’un de ses alliés otaniens en vertu de leur lutte commune contre le terrorisme. Outre le fait que l’intervention française pouvait renforcer les positions de Paris dans la région sahelo-saharienne constituée de ses anciennes colonies (et dotée accessoirement de ressources minières non négligeables), cette décision du Quai d’Orsay venait s’ajouter à une série de dissensions relatives à la position de la France dans la région des Grands Lacs. L’un de leurs désaccords est lié au refus obstiné des Américains de condamner publiquement l’appui du gouvernement rwandais, leur allié, au mouvement rebelle M23 (Mouvement du 23 mars) qui sévit au Congo voisin et menace le pouvoir de Kinshasa[1]. Les crimes du M23 n’ont pas conduit à ce jour à une rupture entre Washington et le gouvernement de Kigali. les Forces rwandaises de défense arment toujours les rebelles congolais du M23 issus de l’ethnie tutsie à laquelle appartient le président rwandais actuel, Paul Kagamé [2]. Son gouvernement s’est rapproché des Américains et a sciemment opté pour le bilinguisme afin de se distancier un peu plus de Paris qu’il accuse d’avoir soutenu les génocidaires en 1994. Leurs couacs avec la France n’ont sans doute pas concouru à rendre les Américains mieux disposés à l’égard de l’intervention française au Mali. D’emblée, et avant même que n’apparaissent ces tensions, la Maison Blanche était réticente à considérer le cas malien comme un grand problème ou une situation menaçant la sécurité américaine et nécessitant une intervention urgente et l’usage de la force. Ce n’est que lorsque l’expansion et les exactions répétées des groupes islamistes du Mali du nord commencèrent à devenir intolérables pour les Maliens et les Africains, que les Américains ne purent qu’approuver, bien que sans enthousiasme, « l’opération Serval » qui les mettait au pied du mur. Un flot d’hypothèses et de théories n’a pas tardé à découler de l’attitude ambiguë des Américains. Nous ne pouvons pas attester leur véracité, en revanche il est possible de questionner et de juger la pertinence et la tangibilité des arguments qu’elles contiennent. D’emblée, il nous faut reconnaître que la posture américaine est pétrie de zones d’ombre et son traitement du dossier a de quoi soulever un certain nombre d’interrogations.

Washington et l’ombre du « Sahelistan »

Carte du Mali (source : unimap). Cliquez pour agrandir (format haute définition)

Le problème malien – qui diffère des conflits d’Afrique centrale par le caractère plus homogène, jihadiste offensif/expansionniste, des acteurs qui y ont été (et sont encore) combattus – , soulève une première interrogation relative au regard et à l’intérêt que porte l’Amérique sur ce pays et la région qui l’englobe. Que représentent-ils pour Washington? quelles y sont ses visées géostratégiques? Et si, secrètement, Washington souhaitait à desseins que les gouvernements du Mali et de ses voisins tombent les uns après les autres et que leurs États se fondent dans un grand « Sahelistan » sous contrôle des islamistes ? C’est l’une des thèses soutenues avec véhémence par certains penseurs et militants anticapitalistes et anti-impérialistes comme l’économiste et directeur du Forum du Tiers-monde, Samir Amin. Dans son analyse de la situation du Mali publiée en janvier 2013, celui-ci évoque, sans concession, le projet fomenté par ce qu’il nomme habituellement « la triade impérialiste » dans le Nord du Mali et plus largement dans le Sahel, dans le but d’en faire un grand ensemble composé de pseudo-émirats islamistes serviteurs du capital. Un projet qui serait en quelque sorte une duplication de ce que ces mêmes puissances, leurs alliés turcs et de la Ligue arabe (Arabie saoudite et Qatar principalement) tentent de faire en Syrie, en soutenant et en faisant en sorte de faire avancer leurs pions, frères musulmans et salafistes, au sein de l’opposition syrienne. Il y a encore un an, l’on parlait des risques « d’afghanisation » de la région du Sahel, à la faveur de l’installation d’islamistes « touaréguisés » dans les régions montagneuses, apportant avec eux leur cortège de pratiques et d’activités (l’application de la Charia et la généralisation du trafic de drogue et des kidnappings). Ce « Sahelistan » islamiste, tel qu’il est modélisé, inclurait par extension une partie du Sud de l’Algérie et s’étendrait aux confins de la Mauritanie et du Niger. Ses importantes ressources minières et énergétiques (pétrole, gaz et uranium) sont convoitées par ces puissances étrangères. L’idée étant de faire main basse sur celles-ci après avoir fait éclater les derniers États viables pouvant faire obstacle « selon le principe déjà approuvé dans le monde arabe et en Asie centrale du diviser pour mieux régner(…) »(dixit S. Amin). Le scénario du Sahelistan aurait donc été stoppé de justesse par la France qui, si elle l’avait laissé aboutir, aurait perdu pied dans sa sphère d’influence traditionnelle où elle a su malgré tout sauvegarder ses intérêts économiques après la décolonisation comme le pétrole du Niger. Cette zone aurait été dominée par des cartels de la drogue et islamistes ultra-réactionnaires vassalisés par leurs maîtres américains et saoudo-qataris. Samir Amin présente cette nébuleuse islamiste comme l’alliée stratégique de la triade, dans la lignée du soutien systématique qu’elle avait apporté par le passé aux islamistes en Afghanistan, en Algérie, en Somalie, au Soudan puis dans les pays du Printemps arabe « au moment décisif de leur prise de pouvoir ». Se voyant par anticipation comme la grande perdante de cette reconfiguration, la France aurait alors décidé d’intervenir, mettant ses alliés américains devant le fait accompli et suscitant – toujours si l’on en croit l’auteur – des grincements de dents chez ses partenaires puisqu’elle contrecarrait leurs projets. Samir Amin affirme que, jusqu’à présent, Washington ne souhaite pas véritablement que l’intervention française réussisse.

L’impérialisme chancelant?

Des combattants islamistes du MUJAO, lié à Al Qaida, dans la ville de Gao (Mali), le 7 août 2012. (Photo Stringer/Reuters )

Des combattants islamistes du MUJAO, lié à Al Qaida, dans la ville de Gao (Mali), le 7 août 2012. (Photo Stringer/Reuters )

L’action de la France, à défaut de fissurer la « triade » de l’intérieur, marquerait un palier dans sa rupture – que l’auteur souhaite voir se poursuivre – avec les projets de l’impérialisme américain qui avaient trouvé en Nicolas Sarkozy leur meilleur exécutant. Sans nier les relents de nostalgie coloniale qui se dégagent de l’intervention française, S. Amin la juge nécessaire car l’enjeu immédiat est d’éradiquer une présence islamiste qui ne peut que faire régresser à tous les niveaux le Mali. Il émet également le vœu que la France continue de se démarquer de ses alliés en faisant évoluer jusqu’au bout sa diplomatie, – quitte à sortir de l’OTAN et à rompre également avec sa position actuelle vis-à-vis du conflit en Syrie, contraire aux objectifs qu’elle poursuit au Mali – pour lui donner sa pleine cohérence. En l’espèce, la France s’aperçoit que sa position ne sera pas longtemps tenable : elle ne peut continuer de soutenir la rébellion syrienne tout en sachant que les islamistes la débordent déjà, et en même temps chasser du Mali des éléments armés qui partagent les mêmes idéologie, aspirations et « maîtres » que les premiers. Au reste, il est inutile de paraphraser l’auteur dont le soutien à l’intervention militaire française lui a valu plus de critiques au sein de sa propre « famille idéologique » que de la part de ses détracteurs habituels. Sa démonstration apparaît cohérente à défaut de rallier tous les lecteurs au postulat qui la fonde et qui est, évidemment, indissociable des convictions profondes – et notoires – de son auteur. Cette lecture permet une tentative d’explication de la position de l’Algérie sur les dossiers malien et syrien. Alger, pressentant le spectre du « Sahelistan » – qu’il avait probablement sous-estimé au commencement du problème malien en préconisant une approche politique au règlement du conflit avec les éléments « modérés » ou « récupérables » d’Ansar Eddine (approche souhaitée également par Hillary Clinton) – , s’est finalement rangé du côté de la France avec laquelle ses relations se sont nettement réchauffées depuis l’arrivée au pouvoir de François Hollande. L’Algérie ne pouvait attendre de voir se concrétiser et prospérer un « Sahelistan » qui aurait fini par porter directement atteinte à l’intégrité et à la sécurité de son pays et de son gouvernement. Du même coup, celle-ci est restée extrêmement prudente par rapport à la situation en Syrie, émettant des réserves tant sur la possibilité pour la Ligue arabe d’armer les rebelles que sur sa décision d’accorder un siège à l’opposition syrienne, une décision contraire selon elle à la charte de l’organisation. La position du Soudan (du Nord), dont on parle moins, est plus complexe à saisir. Le régime de Khartoum conscient que sa situation économique extrêmement précaire l’expose lui-même à l’implosion (à un « Printemps arabe »?), avait choisi dans un premier temps de se montrer défavorable à toute mesure contre le gouvernement syrien, avant de se placer dans une ligne anti-Assad plus consensuelle (et majoritaire au sein de la Ligue). Sa diplomatie hésite entre fidélité aux chefs de la Ligue arabe (alliés des Américains qui aident ses ennemis sud-soudanais) et connivence avec les acteurs de « l’axe du refus » (Iran, Syrie, Hezbollah). Ils ont d’ailleurs les mêmes puissants parrains : la Chine et la Russie. Sans la Chine, le régime d’Omar el Bashir serait dans une situation économique encore plus désastreuse. Quant à Bashar el Assad, il peut compter sur le soutien farouche de ce tandem depuis le début de l’insurrection. Le scénario du Sahelistan, se rapportant à certains précédents dans la région MENA et aux tactiques extérieures de déstabilisation de la Syrie, place virtuellement le Mali dans la continuité d’un « plan machiavélique » ourdi par Washington, l’Europe et le Qatar pour le dépeçage du Sahel, et représente sans doute un niveau de lecture recevable bien que celui-ci ne réponde pas à toutes les questions en suspens. En outre, cette thèse occulte, dans ses prémisses, l’impact de certains changements stratégiques et méthodologiques récents (on peut même parler de changement de style) effectués dans la politique étrangère et la doctrine militaire de l’Amérique, ainsi que l’échec de certains projets initiés dans la région sahélo-saharienne dans le domaine de la sécurité, et dont Washington, malgré de nombreuses erreurs, ne porte pas l’entière responsabilité.

Les autres motifs de la retenue américaine

Un gendarme malien monte la garde à l'aéroport de Bamako après l'arrivée d'un avion  C-17 de l'US Air Force de transport de troupes françaises. (Photo Eric Gaillard / Reuters)

Un gendarme malien monte la garde à l’aéroport de Bamako après l’arrivée d’un avion C-17 de l’US Air Force de transport de troupes françaises. (Photo Eric Gaillard / Reuters)

Certes, peu d’éléments concrets permettent en l’état de contredire la vision des anti-impérialistes, et force est de reconnaître que la mollesse ou désinvolture apparente avec laquelle Washington a semblé (ré)agir dans ce dossier malien/sahélien ne plaide guère en sa faveur et donne aisément corps aux théories complotistes. Malgré le support logistique apporté aux troupes françaises pendant les opérations, la participation de Washington reste faible, cantonnée au renseignement, au transport, à l’approvisionnement de sa flotte (via des avions ravitailleurs). Au regard de la détermination de la Maison Blanche et du Pentagone à mettre en œuvre leur politique du retrait ou de la « désescalade » en Irak et en Afghanistan depuis le premier mandat du président Obama, l’on peut logiquement en déduire que le Mali ne fait pas exception, et cela tend à expliquer, tout du moins en partie, pourquoi les Américains ont préféré opter jusqu’au bout pour l’évitement ou, à défaut, pour une visibilité réduite au maximum de leur cobelligérance, tant en Libye qu’au Mali. De surcroît, les intérêts américains en Libye – même s’ils n’étaient pas énormes – étaient plus importants qu’au Mali, sans pousser pour autant les forces américaines à occuper les avant-postes lors de l’intervention franco-britannique contre le régime de Kadhafi. Quant au conflit syrien, l’Amérique ne compte absolument pas s’y engager directement et affiche encore des réticences à livrer des armes aux rebelles qui pourraient profiter au jihad mené par les groupes comme le Front Al-Nosra, être retournées contre l’opposition laïque, les minorités ethniques et religieuses ou servir dans d’autres conflits.

Le président Obama a eu beaucoup de mal à imposer une « désescalade » que ses adversaires républicains ont perçue comme un signe de déclin du leadership américain dans le monde. Bien entendu, le revirement opéré dans la doctrine d’intervention des États-Unis et les coupes substantielles dans le budget de la défense 2013 ont bon dos, et peuvent servir d’alibi à l’inaction et à la temporisation, ou de justification à la volonté américaine de limiter au maximum la projection coûteuse de ses forces dans un trop grand nombre de théâtres. D’une certaine manière, la Maison Blanche reste constante sur sa ligne qui consiste à opter en Afrique, comme c’est le cas depuis une décennie, pour des stratégies à court terme dédiées à la lutte anti-terroriste et à la sécurité énergétique, à renforcer – avec des résultats pour le moins relatifs – les capacités militaires africaines par le biais de programmes de formation et d’entraînement, à mener des opérations à faible coût et de faible envergure, conformément à sa vision énoncée dans le document « Sustaining U.S. Global Leadership : Priorities for 21st Century Defense » du DOD. L’on peut également supposer que les États-Unis préfèrent s’économiser en laissant certains dossiers « mineurs » (dans la hiérarchie de leurs intérêts) à leurs alliés européens qui doivent assumer leur part du fardeau, de sorte que Washington puisse se concentrer sur des terrains où ses troupes et ses services de renseignement sont déjà engagés (au Yémen, au Soudan, en Somalie, en Afghanistan, au Pakistan). En cas de conflit armé avec l’Iran, les Américains sont conscients qu’ils devront être mobilisés dans la plupart des pays de la péninsule arabique susceptibles de devenir des cibles de choix. Le conflit syrien s’éternise, s’étend, et la région MENA est de plus en plus instable, l’opposition syrienne est polarisée, et elle commence à être au cœur d’une lutte d’influence au sein de la Ligue arabe. L’on peut donc aisément comprendre que les Américains hésitent à être beaucoup plus engagés qu’ils ne le sont dans la région sahélo-saharienne et à la consacrer involontairement, par leur présence, un peu plus comme une nouvelle « terre de jihad», lieu de rassemblement de tous les combattants et terroristes islamistes du monde, comme ce fut le cas de l’Irak.

Un chasseur Mirage 2000-D français ravitaillé en vol après avoir quitté la base militaire de Nancy pour N'Djamena le 11 Janvier 2013.  Ce jour marque le début de l’intervention française par des raids aériens menés par des hélicoptères Gazelle et avions Mirage 2000-D (AP Photo / R. Nicolas-Nelson, ECPAD).

Un chasseur Mirage 2000-D français ravitaillé en vol après avoir quitté la base militaire de Nancy pour N’Djamena le 11 Janvier 2013. Ce jour marque le début de l’intervention française par des raids aériens menés par des hélicoptères Gazelle et avions Mirage 2000-D (AP Photo / R. Nicolas-Nelson, ECPAD).

L’affirmation selon laquelle Washington se désintéressait des enjeux et besoins sécuritaires de l’Afrique et de la région sahélienne avant l’intervention de Paris au Mali peut être, sous bien des aspects, considérée comme un raccourci. On la nuancera en rappelant que le continent reste officiellement désigné comme un front de la lutte globale contre le terrorisme depuis les attentats spectaculaires et sanglants de Nairobi (Kenya) et Dar es Salaam (Tanzanie) le 7 août 1998, et surtout de New York le 11 septembre 2001, marquant le début fracassant de la GWOT. Une étape clé dans l’évolution de la politique africaine de Washington fut consacrée par la création d’un commandement militaire unifié pour l’Afrique (l’AFRICOM) en 2007. Son quartier général se situe à Stuttgart, en Allemagne, puisque, jusqu’à présent, aucun pays africain ne s’est montré disposé à l’accueillir. Cet obstacle n’a pas empêché la floraison discrète de nombreuses bases de taille et d’effectifs variables disséminées sur l’ensemble du continent. La seule base américaine permanente et la plus importante en termes d’effectifs en Afrique – forte d’un personnel de 3200 hommes, civils et militaires inclus et dont le nombre peut être porté à plus de 4000 individus -, se trouve à Djibouti, au camp Lemonnier, depuis juin 2002. Celle-ci abrite, entre autres, des U28A pour la surveillance et des drones « Predator » destinés à l’élimination des membres d’Al Qaïda au Yémen [3]. De la Mauritanie aux Seychelles, Washington a ainsi continué de tisser une vaste réseau d’une dizaine de bases supervisées par des forces spéciales et des sociétés privées [4]. On soulignera également qu’entre 2009 à 2012, Washington était en pourparlers avec l’Algérie pour la location de la base aérienne de Tamanrasset dont la localisation à l’extrême sud du territoire est jugée propice par l’USAF à une couverture efficace de la bande sahélo-saharienne. Les négociations ont échoué. Alger signifiant aux Américains son refus catégorique de tout compromis sur sa souveraineté territoriale. Cette décision aurait également été motivée par une accumulation de faits et d’événements qui n’ont fait qu’accroître l’irritation et la méfiance du gouvernement algérien : les effets psychologiques des révoltes arabes et des circonstances de la chute de Kadhafi en particulier, la coopération militaire des États-Unis avec le voisin marocain (comprenant l’installation d’une base de drones de surveillance GNAT à Guelmine, dans le sud du pays, en 2011) et, bien plus décisive, la découverte d’un vaste programme d’espionnage financé par la CIA à hauteur de huit millions de dollars, visant Alger et impliquant les services de renseignement tunisiens.  L’agitation régionale, les intrigues et maladresses américaines couplées à la mésentente traditionnelle entre les pays du Maghreb ont compliqué, retardé et parfois compromis la coopération interétatique en matière de lutte antiterroriste dans la région. L’amélioration des relations bilatérales entre les pays d’Afrique du Nord constitue à cet égard l’un des défis à relever face à une menace clairement transnationale. Certains programmes et initiatives destinés à contrer par de nombreux moyens, civils et militaires, la radicalisation de populations socialement vulnérables et à faire reculer les idéologies et groupes religieux extrémistes ont pourtant été mis en place dès 2002, tels que le Pan Sahel Initiative (PSI) devenu en 2005 le  Trans-Sahara Counterterrorism Partnership (TSCTP). Ce programme placé sous l’opération enduring freedom – Trans Sahara a pour but de renforcer individuellement les capacités des gouvernements et d’institutionnaliser la coopération entre des pays sahéliens (Mauritanie, Mali, Tchad, Niger, Nigeria, Sénégal et Burkina Faso) et magrébins (Maroc, Algérie, Tunisie). Ce programme incarne en quelque sorte la philosophie adoptée par Washington dans son assistance à l’Afrique associant les « 3D » (diplomatie, défense et développement). le TSCTP a été transféré en 2008 à l’Africom.

La sécurité du Mali n’attend pas

Les mouvements d’Al Qaïda dans la moitié nord du Mali n’avaient donc pas autant échappé au viseur de Washington qu’on a pu le croire. La surveillance du Sahel a augmenté graduellement à partir de 2003. Au Mali, les Américains avaient investi une dizaine de millions de dollars pour équiper et entraîner les forces de sécurité peu avant que le pays ne traverse l’une de ses plus grandes crises politiques. Les ressources déployées n’étaient sans doute pas suffisantes compte tenu de l’ampleur de la tâche, et il aurait fallu insister, outre de plus importants moyens matériels, sur un plus haut niveau d’instruction, en matière d’éthique militaire notamment. Les Américains ont d’ailleurs reconnu leur échec au Mali et l’approche inadéquate ou incomplète de la formation militaire dispensée. Le putsch militaire de mars 2012 marqua hélas un coup d’arrêt dans la coopération en même temps qu’il favorisa la montée en puissance des milices islamistes dans le nord. L’armée vit déserter une partie de ses soldats formés par les Américains, emportant avec eux armes et munitions pour rejoindre la rébellion. Depuis, Washington jure qu’on ne l’y reprendra plus et refuse d’équiper directement l’armée malienne, en vertu d’une loi lui interdisant de fournir des armes et une aide à des armées ayant orchestré un coup d’État, tant que le processus démocratique n’est pas réenclenché. Le sénateur Chris Coon, président de la sous-commission des affaires étrangères du Sénat pour l’Afrique, avait déclaré à Bamako fin février : (On peut espérer) « une aide supplémentaire des États-Unis dans cette région et d’autres, mais (…) la loi américaine interdit une assistance directe à l’armée malienne après le putsch »(…)Après une pleine restauration de la démocratie, il me semble probable que nous reprendrons notre aide directe à l’armée malienne ». Cette restauration que Washington pose comme une condition sine qua non est judicieuse, logique, en principe, mais peut-être pas tout à fait réaliste (ni même réalisable avant longtemps) à l’heure où le pays est fortement fracturé, la situation sécuritaire encore précaire, l’armée malienne désorganisée.

L’amorce d’un processus de réconciliation nationale, d’une part au sein des forces armées, d’autre part entre Maliens et Touaregs du Nord, et d’un dialogue – le plus inclusif possible – entre toutes les forces politiques du pays afin de préparer un consensus pour les prochaines élections, demande du temps et pourrait nécessiter, en cas d’impasse(s), le report du scrutin dont l’organisation a été fixée en juillet 2013 (échéance que le président malien par intérim Dioncounda Traoré et la France souhaiteraient voir respectée mais qui laisse sceptiques beaucoup d’observateurs et de Maliens). La question est donc de savoir s’il faut attendre, dans un intervalle qui peut être long et jonché de périls pour la population, le retour de la démocratie et de l’autorité civile avant de doter le Mali d’une force nationale opérationnelle capable de protéger dans un délai raisonnable l’ensemble du territoire national. Dans la configuration actuelle, et malgré son ancrage historique, il est évident que la France est incapable de régler à elle seule la problématique malienne actuelle (à la fois politique, démocratique, démographique et sécuritaire). Échouer sur l’un de ces axes pourrait amplifier la fracture du pays jusqu’à la guerre civile. Des élections précipitées ou négligeant l’un de ces axes sont porteuses des germes d’un danger plus grand pour le Mali que le terrorisme islamiste. L’armée malienne, désagrégée, est actuellement absente du front nord occupé par les troupes françaises, tchadiennes et le MNLA (qui a posé comme condition qu’aucun soldat malien ne pénètre dans l’Azawad). Certes, la logique voudrait que toute armée émane de l’État et lui obéisse une fois son autorité restaurée par le suffrage universel, mais face aux impératifs actuels, une reviviscence de l’armée malienne (à la faveur d’une participation plus grande et de quelques succès tactiques à son actif), parallèle aux efforts politiques, serait peut-être souhaitable et bénéfique, car susceptible d’ envoyer un signal positif à la population malienne qui a perdu confiance en cette institution; contribuant in fine à offrir un climat plus favorable au retour du processus démocratique dans l’équation, et avec lui, de l’état de droit.

L’armée malienne, un pari risqué mais nécessaire

Il convient de rappeler que le coup d’État du capitaine Amadou Haya Sanogo est l’une des conséquences (même si rien ne saurait excuser une telle action tout à fait anti-démocratique) de l’abandon et du délitement de l’appareil militaire au fil des décennies par des dirigeants maliens incompétents, et de l’impuissance logique de l’armée (qui en a résulté) à établir l’autorité de l’État dans le nord du Mali tandis que la menace y progressait à vue d’œil. Le même Amadou Sanogo avait suivi une formation aux États-Unis dans le cadre d’un des programmes mis en place par Washington, l’IMET (International Military Education and Training), ce qui accroît – c’est compréhensible – l’amertume des Américains et les pousse à être plus circonspects voire intraitables désormais. La reformation de l’armée malienne qui exige du temps et des ressources humaines et financières importantes est désormais prise en charge principalement par la « European Training Mission » (EUTM). Il n’est pas dit que les Européens puissent faire mieux que les Américains ou éviter les mêmes déconvenues. Rien ne permet de prédire que les soldats maliens qui sortiront techniquement et tactiquement bien formés par la mission de reconstruction européenne au bout de quinze mois, ne rejoindront pas un jour une quelconque junte militaire, milice jihadiste ou escadron de la mort en cas de retour du chaos politique. Certaines factions pourraient alors se livrer à des représailles et exactions contre des civils, perpétrer des exécutions sommaires visant des groupes ethniques, faits dont a d’ailleurs déjà été accusée l’armée malienne par l’ONU et la FIDH pendant l’intervention française. Dans un esprit de vengeance, des soldats s’en seraient pris à des individus appartenant aux ethnies peule, touarègue et arabe accusés sans distinction de soutenir les groupes armés du nord. Hélas, l’Afrique a vu ce genre de crimes et atrocités maintes fois se reproduire, parfois dans des proportions génocidaires.

Pour prévenir de possibles abus et violences de la part de militaires ou de civils, les forces stationnées doivent faire preuve de la plus grande vigilance. Ces risques ne rendent que plus essentielle une présence durable et plus appuyée des États-Unis et de la société internationale au Mali. L’Amérique s’est elle-même engagée à prévenir, au stade le plus précoce, la violence et les les atrocités de masse et à renforcer les actions nationales et internationales destinées à traduire les assaillants en justice. Cette mention se trouve dans la section « sécurité » de son document stratégique, conformément aux objectifs déjà énoncés dans la directive présidentielle sur les atrocités de masse (« Presidential Study Directive-10″) d’août 2011. Hélas, il n’y a aucune garantie de pouvoir éviter des actes barbares, et le « tout ou rien » n’est pas en rapport avec la réalité malienne et risque de paralyser les réponses à apporter aux menaces sécuritaires actuelles. Par ailleurs, que l’on s’en réjouisse ou non, le capitaine Sanogo – même si les Américains ne sont pas prêts de lui pardonner – est pour l’heure un acteur incontournable sur la scène politique malienne et contrôle encore ce pays privé d’autorité civile reconnue par tous. Ce dernier devra être tenu par la communauté internationale pour responsable de toute entrave ou violation des droits de l’homme et aux règles démocratiques dont ses hommes pourraient se rendre coupables dans les prochains semaines et mois. Tous les risques d’une récidive ne sont pas écartés, mais ni les Maliens, ni les Africains, ni les Européens, ni les États-Unis ne peuvent, dans les circonstances qui prévalent au Mali, se montrer excessivement pointilleux. Inculquer aux élites et aux militaires maliens le respect de l’ordre constitutionnel et des valeurs républicaines desquels ils se sont dramatiquement éloignés est un travail de longue haleine qui se situe en amont, pendant, et en aval du processus politique. Dans l’urgence, les acquis impératifs pour la sauvegarde du processus politique sont d’ordre opérationnel. À cet égard, le Mali a besoin de forces de sécurité disposant d’armes adaptées et d’une formation aux techniques de guerre asymétrique.

Un plus grand rôle des Américains dans la région qui se précise

La présence des casques bleus couplée à un appui militaire et logistique plus significatif de l’Amérique au Mali et dans la région finiront par être nécessaires, bon gré mal gré, bien que cette possibilité contredise un peu plus le « projet de Sahelistan » que l’on prête à Washington et dont l’évidence reste discutable (tout en reconnaissant que les démonstrations de Samir Amin et d’autres auteurs sont, dans leur genre, imparables). Le « diviser pour mieux régner » censé être la marque historique de la stratégie impérialiste occidentale ne fonctionne pas à tous les coups. Les Américains le savent, pour en avoir eu la preuve édifiante à travers l’expérience irakienne. Aujourd’hui, l’héritage politique de leur invasion en Irak a certes divisé ce pays, mais le résultat ne leur est certainement pas favorable sur tous les plans. Cette approche est vouée à devenir de plus en plus obsolète à l’heure où la Chine parvient à obtenir toutes les ressources énergétiques dont elle a besoin pour sa croissance dans une démarche d’intégration des marchés et non de désintégration des espaces avec lesquels elle négocie. Par exemple, l’entregent et le pragmatisme des Chinois leur ont permis de maintenir leurs très bonnes relations commerciales avec le Soudan du Nord tout en faisant du Soudan du Sud un nouveau partenaire. La Chine sait qu’elle a tout à gagner à voir la région se pacifier par la réconciliation des deux frères ennemis, dont elle soutient le processus.

Le président Hollande a certes évité « l’épouvantail du Sahelistan », mais il a surtout pavé la voie au retour en force de l’Africom et a, dans un sens, accéléré la militarisation de la région via l’installation d’une base américaine de surveillance de drones au Niger. Celle-ci n’est pas la première dans la région et ne sera probablement pas la dernière à ouvrir ses portes face à une menace particulièrement volatile. L’Amérique doit assurément revoir sa copie pour le Mali et le Sahel et prendre le taureau par les cornes : car en cas de retour en force des islamistes armés dans la région (et de leur éparpillement dans le Sahara), elle devra, ne serait-ce qu’à cause de la pression des médias et des opinions américaines et occidentales, passer de la surveillance à l’attaque. Son approche indirecte dite du « leading from behind », opportune lors de l’intervention franco-britannique en Libye, pourrait, à l’avenir, ne pas être systématiquement applicable à tous les contextes sahélo-sahariens. D’abord réticents et méfiants vis-à-vis des objectifs de l’Africom, les Africains se voient contraints à une attitude plus pragmatique, car conscients qu’ils ne peuvent assurer sans aide extérieure la sécurité de leurs nations face à l’augmentation des capacités de groupes tels que les Al-Shabaab, Aqmi et Boko Haram et l’apparition possible de nouveaux groupes. La crainte à long terme des effets de la militarisation de la région sous la bannière de l’Africom sur les souverainetés nationales n’est pas dissipée,  mais l’incertitude qui plane sur la stabilité du Sahel devrait être considérée comme un problème immédiat bien plus inquiétant. Pour l’instant, la situation malienne est relativement maîtrisée, une intervention lourde n’est pas nécessaire, la pertinence du « small footprint » que le président Obama préconise ne sera probablement pas davantage remise en cause au Mali face à des groupes très clairsemés qu’il ne l’est au Yémen, en Somalie et dans l’AFPAK. Pour la France, la facture est déjà lourde. Paris a éprouvé ses limites logistiques et matérielles sur le terrain, et prépare d’ores et déjà les conditions de son retrait. Ni elle ni les contingents africains encore sur place ne pourront assurer le peace building sans le concours de leurs partenaires européens et américains alors que la violence ne s’est pas tarie et nécessite une implication internationale plus forte et un plan anti-terroriste élargi à la région. L’Europe envoie des instructeurs mais n’indique pas vouloir aller plus loin qu’un rôle de formation. La question de l’après-présence française – et le retrait de ses 4000 hommes – est soulevée et nécessiterait une coordination rapide avec la force multinationale africaine de maintien de la paix (Mission internationale de soutien pour le Mali /MISMA) composée de 6000 hommes sur laquelle Washington entreprend d’ores et déjà une réflexion soutenue. Les pays de la CEDEAO envoient leurs troupes mais, malgré toute leur bonne volonté, celles-ci sont en sous-effectif, mal entrainées et pas du tout préparées à faire face seules à une guerre asymétrique en milieu désertique et à des opérations de contre-terrorisme dans les zones urbaines qui sont d’ores et déjà la cible d’attentats kamikazes. L’implication de l’Amérique dans le Sahel, à terme, apparaît donc comme une option sérieuse voire inéluctable. L’approche du Pentagone et du Département d’État (par le biais de son Bureau of African Affairs) est en train de progressivement évoluer. Si la décision d’une action renforcée se précise, alors le Mali pourrait rejoindre la liste des pays dans lesquels les opérations de drones d’attaque sont menées à large échelle et des missions effectuées ponctuellement par des forces spéciales américaines stationnées. Des versions non armées de ces engins survolent déjà le Mali, pilotés depuis le Niger voisin, mais uniquement pour des opérations de reconnaissance. L’Amérique pourrait décider d’éliminer les chefs des milices affiliées à AQMI afin d’en désorganiser un peu plus les combattants comme elle le fait déjà au nord du Pakistan et au Yémen. L’éventualité d’une résurgence terroriste appelant à un « surge » militaire au Mali et dans sa périphérie ne saurait être exclue. Les troupes françaises qui ont chassé les islamistes des villes de Kidal et Gao, sont encore engagées dans une nouvelle bataille car ces derniers n’ont pas dit leur dernier mot : les opérations de guérilla, attentats suicide et embuscades reprennent jusqu’à Tombouctou et pourraient encore augmenter en fréquence et toucher plus en profondeur le sud du pays, afin de faire un peu plus capoter le difficile processus politique en cours.

La formation dispensée par l’EUTM va certes réduire les effets potentiellement désastreux qu’aurait générés une passation de relai précipitée entre la France et les forces malienne et africaine, sans préparation préalable et suffisante, mais elle ne résoudra pas tout : l’amélioration de l’environnement politique et social qui ne dépend que des Maliens, mais également la mise à disposition d’équipements spécifiques dont la future armée va avoir besoin contre les terroristes. À ce niveau, l’armée malienne n’est guère mieux pourvue que les forces de l’OTAN – qui manquent cruellement de systèmes ISR (Intelligence, Surveillance and Reconnaissance) incluant les drones de surveillance, et d’avions de transport, de levage et de ravitaillement. L’armée malienne aura besoin de véhicules blindés, d’hélicoptères d’attaque pour ses missions dans les zones désertiques du nord. La Russie a d’ailleurs déjà été approchée pour lui en fournir mais l’État malien dispose de moyens financiers trop limités pour acquérir un équipement proportionnel à ses besoins. La constitution d’unités d’élite et spécialisées, ainsi que l’acquisition de capacités d’aéroportage rapide de soldats et de véhicules sur les théâtres d’opération seront déterminants pour lutter contre l’implantation de poches jihadistes sur un territoire immense et difficilement contrôlable. D’une manière ou d’une autre, les Maliens, les Français et les Européens ne pourront se passer des technologies et de l’expertise de l’Amérique dans les prochains rounds qui s’annoncent rudes.

Chady Hage-ali

Stratpolitix

 


[1] « Susan Rice provoque la zizanie entre Paris et Washington », Michel Colomès, Le Point, 13 décembre 2012. Voir : <http://www.lepoint.fr/editos-du-point/michel-colomes/susan-rice-provoque-la-zizanie-entre-paris-et-washington-13-12-2012-1566324_55.php>.

[2] Des crimes de guerre sont également commis par d’autres milices dans le Kivu (RDC), on en dénombre une trentaine, aux loyautés fluctuantes. Citons les ultranationalistes congolais tels que les « Maï Maï » opposés aux milices pro-rwandaises, ou les « Forces démocratiques de libération du Rwanda » (composées d’hutus et anti-Kagamé, dont certains membres ont pris part au génocide rwandais).

[3] « Remote U.S. base at core of secret operations », Craig Whitlock, The Washington Post, 26 octobre 2012. Voir : <http://www.washingtonpost.com/world/national-security/remote-us-base-at-core-of-secret-operations/2012/10/25/a26a9392-197a-11e2-bd10-5ff056538b7c_print.html>

[4] « États-Unis : leur guerre secrète en Afrique », Rémi Carayol, Claude Leblanc, Jeune Afrique, 29 juin 2012. Voir :  <http://www.jeuneafrique.com/Article/JA2685p010-012.xml0/>

 

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« Gun control » et «targeted killings » : l’Amérique et son président à l’épreuve de leurs contradictions morales

Les cas de conscience d’une Amérique à la croisée des chemins

Photo : Karen Bleier/AFP via Getty Images. Un mur décoré de fusils semi-automatiques lors de l'exposition annuelle de la National Rifle Association (St. Louis, Missouri).

Photo : Karen Bleier/AFP via Getty Images. Un mur décoré de fusils semi-automatiques lors de l’exposition annuelle de la National Rifle Association (St. Louis, Missouri).

Notre génération est vraisemblablement le témoin privilégié des prémices d’une ère nouvelle pour la société américaine. En cette période pré-transitoire, des indices laissent penser que ses changements sociétaux graduels ne manqueront pas d’avoir, à moyen terme, des effets sur le positionnement américain dans le monde et les relations internationales. Il semble que la société civile américaine soit, dans l’ensemble, plus encline à aborder sans détour ses maux, tiraillements et erreurs. Une partie des citoyens qui s’exprime sur l’un des sujets houleux du moment, à savoir le renforcement de la législation sur le contrôle des armes à feu (« gun control »), décloisonne plus volontiers le champ de sa réflexion, et dissocie de moins en moins, dans son jugement, les comportements de la nation et les actions (et interventions) qui signent le leadership américain dans le monde. Ces voix questionnent la moralité et la légitimité, mettent en exergue les déséquilibres et les contradictions de la politique globale de leur pays. Le passage de Barack Obama aura eu la vertu de pousser un peuple – qui se sait à la croisée des chemins – à enclencher une forme d’introspection salutaire, quoique encore incomplète. Cela dit, le contenu de certaines tribunes libres contredit déjà sensiblement l’image figée d’une « Amérique arrogante, imbue de sa puissance, ne se souciant pas ou peu des opinions étrangères et des conséquences de ses actes sur la scène internationale ».

L’ Amérique est un peu plus humble, la crise et les guerres sont passées par là. Sur la gestion des questions sécuritaires, d’aucuns n’hésitent à mettre en parallèle les réponses apportées aux tueries épisodiques qui traumatisent un temps la nation et la violence que l’État projette hors de ses frontières. Les paradoxes dans le discours et dans les actes du président Obama, ainsi que les implications humaines de la doctrine du targeted killings (éliminations ciblées) fortement corrélée à la « dronisation » des opérations militaires, y sont relevés. Toutefois, un même constat critique et relativement objectif partagé par plusieurs contributeurs américains ne les conduit pas nécessairement à des condamnations et à des recommandations de même nature. Le patriotisme et le réflexe d’autoprotection restent forts et communs, dans presque tous les cas. En général, s’agissant du jugement porté sur l’usage de la force et des armes, l’un des mots clés qui revient régulièrement dans les articles d’opinion que j’ai pu lire ces derniers mois dans des quotidiens et sites web américains est un mot dur, mais révélateur d’un malaise ou d’une certaine mauvaise conscience : « hypocrisie ». C’est ainsi que de plus en plus de citoyens qualifient l’attitude de leur gouvernement vis-à-vis des peuples devant lesquels celui-ci plaide pour le respect de la vie humaine tandis que sa politique de défense le rend coupable quotidiennement de la mort de nombreux civils, « victimes collatérales » de ses raids aériens contre des éléments d’Al Qaïda présents en AfPak, au Yémen et dans la corne de l’Afrique. Ces bavures, les autorités n’en parlent pas ou laconiquement. Ces mêmes auteurs américains font bien de préciser que l’Amérique n’est pas seulement coupable « d’hypocrisie » à l’égard des autres nations, mais l’est d’abord et surtout vis-à-vis de ses enfants, comme la suite de ce billet l’explique.

Armes et munitions vendues dans un magasin de grande distriubition Walmart (photo: Q. Sakamaki/Redux)

Armes et munitions vendues dans un magasin de grande distriubition Walmart (photo: Q. Sakamaki/Redux)

Du contrôle à la tyrannie : les peurs et obsessions structurantes d’une nation

La question des armes aux États-Unis plonge ses racines dans la genèse américaine, dans son identité chrétienne protestante, dans son individualisme, et transcende ostensiblement les classes sociales et la polarisation politique. Les liens à établir entre l’histoire guerrière de l’Amérique, le militarisme traditionnel de son État et la fascination et l’appétence perpétuelles qu’éprouvent les civils pour le monde des armes à feu, sont nombreux et variés. Ceux-ci reflètent une certaine conception de la puissance justicière et réparatrice, quand ils ne traduisent pas un sentiment collectif d’insécurité auquel répond une propension à considérer l’usage de la force comme un moyen ordinaire de s’affirmer, d’inspirer le respect ou la crainte (être dissuasif) et de protéger ses intérêts individuels, à la fois au sein de sa collectivité (par les armes légères) et à l’extérieur (par les forces armées).

Dans l’appellation « gun control », le mot le plus dérangeant ou tabou pour un Américain n’est pas celui que l’on croit. Le mot « control » inquiète, angoisse le quidam (sauf si ledit « control » est une absolue nécessité s’exerçant à l’extérieur du territoire pour préserver les intérêts vitaux de la nation américaine, économiques comme sécuritaires), et fait bondir à plus forte raison les libertaires et chantres du « laissez-faire », lesquels ne tardent pas à agiter l’épouvantail du Big Government. Ils assimilent les restrictions votées, indépendamment de la justesse de leur motif, à toujours plus d’État, toujours plus d’intervention et de régulation dans le secteur privé et la vie publique, à des mesures liberticides et à une intrusion dans la vie des citoyens. Sémantiquement, et même si cela peut surprendre, le mot « control » tel que les Américains l’entendent, présage moins une maîtrise d’éléments clés de la sécurité et de la prospérité de la communauté nationale qu’une porte ouverte vers l’inconnu, susceptible d’ouvrir la voie au totalitarisme… Il n’est, à ce propos, pas anodin que le président Obama soit souvent comparé à Hitler, Staline ou Mao dans des montages de propagande diabolisants, réalisés par des militants « pro-gun » excédés. Cette comparaison excessive tient au fait que l’une des premières mesures prises par ces dictateurs dès leur installation au pouvoir fut l’établissement d’un contrôle drastique des armes à feu, voire leur bannissement pur et simple de la sphère civile afin d’assujettir le peuple et lui ôter tout moyen d’autodéfense ou de subversion. Le début de restriction de libertés ou de durcissement de certaines lois aux États-Unis (même pour des raisons valables) fait poindre le spectre du Léviathan. Les Américains redoutent ce processus insidieux et les législateurs n’osent prendre le risque de l’amorcer et d’en porter la responsabilité. C’est l’une des barrières principales que le président Obama tente encore laborieusement de lever. Les calculs électoraux expliquent en partie la frilosité des sénateurs à adopter de telles mesures dont la popularité est mitigée, mais les pressions subies sont évidemment plus nombreuses et de nature diverse.

Des défenseurs du deuxième amendement rassemblés dans les capitales des États du pays samedi, quelques jours après que le président américain Barack Obama a dévoilé le plan du gouvernement fédéral pour le contrôle des armes  (photo : Rick Bowmer / Associated Press).

Deux enfants de défenseurs du 2ème amendement ayant manifesté par milliers dans les capitales du pays, le samedi 19 janvier 2013, quelques jours après la présentation par le président Obama des propositions du gouvernement fédéral pour le contrôle des armes (photo : Rick Bowmer / Associated Press).

L’importance accordée à la possession d’armes aux États-Unis ne peut être simplement (et caricaturalement) considérée comme un « caprice d’adultes immatures refusant qu’on les prive de leurs jouets dangereux » mais comme l’expression d’un enjeu et principe plus sérieux d’autodéfense et de précaution s’appuyant sur le deuxième amendement contenu dans la déclaration des droits (« bill of rights ») de la Constitution des États-Unis d’Amérique, qui garantit le droit inaliénable pour tout citoyen de détenir et de porter des armes. Pour ses défenseurs, c’est un moyen de se prémunir contre un retour – certes de nos jours plus qu’improbable mais néanmoins largement invoqué – de la tyrannie de l’État. Cette peur historique de l’oppression par son propre gouvernement ou par d’autres États se dénote par ces fameuses paroles de Thomas Jefferson : « Quand le gouvernement craint le peuple, c’est la liberté. Quand le peuple craint le gouvernement, c’est la tyrannie. La plus forte raison pour que le peuple conserve le droit de garder et de porter des armes est, en dernier ressort, de se protéger contre la tyrannie du gouvernement » (« When governments fear the people, there is liberty. When the people fear the government, there is tyranny. The strongest reason for the people to retain the right to keep and bear arms is, as a last resort, to protect themselves against tyranny in government« ). Le père du bill of rights, James Madison, prévenait également en ces termes : « Pour préserver la liberté, il est essentiel que toute la population entière possède des armes en tout temps ». Le texte de la déclaration écrit de sa main dispose qu’ « une milice bien organisée étant nécessaire à la sécurité d’un État libre, le droit qu’a le peuple de détenir et de porter des armes ne sera pas transgressé », et indique, bien que de façon implicite, que les citoyens américains doivent se tenir prêts à entrer en guerre à tout moment pour défendre leur patrie, et pour ce faire, disposer de moyens et d’armes d’une puissance égale ou comparable à celles des armées étrangères qui pourraient les envahir. On comprend mieux, dès lors, pourquoi l’idée de se limiter à des armes de petit calibre et armes de poing est jugée hors de propos par les plus fervents défenseurs du deuxième amendement.

Une bataille législative au carrefour de l’émotionnel et de l’identitaire

Le président américain Barack Obama fait un "high five" à une petite fille de 8 huit ans, Hinna Zejah, après avoir dévoilé une série de propositions de contrôle des armes lors d'un événement à la Maison Blanche (Washington), le 16 Janvier 2013. (REUTERS / Jason Reed)

Le président américain Barack Obama fait un « high five » à une petite fille de 8 huit ans, Hinna Zejah, après avoir dévoilé une série de propositions de contrôle des armes lors d’un événement à la Maison Blanche (Washington), le 16 Janvier 2013. (REUTERS / Jason Reed)

Les débats autour du renforcement de la réglementation du port d’armes aux États-Unis ne datent pas d’hier. Si cette question paraît inextricable, c’est qu’elle n’est pas réductible à une batterie de lois, de règlements, de considérations technocratiques. Bien entendu, affirmer cela ne revient nullement à nier la complexité du système politico-judiciaire américain, qui tient parfois de l’embrouillamini fédéral où interviennent plusieurs organes, niveaux de juridiction et États dont les lois varient sur un même sujet de société donné. Mettre tout le monde d’accord reste une première étape compliquée à passer. Ce parcours d’obstacles vient s’entrelacer, de surcroît, avec la sphère des traditions et des valeurs typiquement américaines, profondément enracinées, qu’un esprit étranger aux réalités de ce pays aura sans doute du mal à saisir. Des considérations subjectives le disputent à des enjeux nettement plus concrets et objectifs, de sorte qu’il est difficile de dire lesquels pèsent davantage dans la balance. Certes, consciemment ou non, cet attachement au port d’armes libre et illimité relève un peu de tout cela à la fois, mais a surtout valeur d’héritage national, de patrimoine historique, de marqueur identitaire majeur, de way of life qui peut faire, dans des cas plus extrêmes mais finalement pas si marginaux, l’objet d’un véritable culte. Quelle que soit la nature des fondements et des motivations avancés pour expliquer l’origine de cet attachement, il s’agit d’un acquis sacro-saint auquel peu d’Américains sont prêts à renoncer. Beaucoup de ceux qui s’opposent au gun control promu par le président Obama ne s’enferment pas obligatoirement dans cette posture parce qu’ils sont férus d’armes, de tir sportif ou de chasse, ou parce qu’ils sous-estiment la létalité de ces objets, mais parce qu’ils jugent essentiel de conserver, quoi qu’il advienne, une position de principe sur l’intangibilité du deuxième amendement. Le renoncement à ce droit individuel n’est pas ce que le président Obama a en tête depuis qu’il tente de convaincre le Congrès de voter un ensemble de mesures en faveur du renforcement de la législation, mais un meilleur encadrement, plus strict et responsable pour limiter les risques que des massacres comme ceux du cinéma d’Aurora dans le Colorado ayant fait douze morts et une cinquantaine de blessés en juillet 2012 et de l’école primaire de Newton (Connecticut), survenu en décembre dernier et qui a coûté la vie à vingt enfants et à six adultes, ne se répètent.

Des ours en peluche représentant chacun une victime de la fusillade de l'école primaire de Sandy Hook, installés sur un mémorial près du lieu du drame, (dimanche 16 décembre 2012, Newtown, Connecticut (AP Photo/David Goldman)

Des ours en peluche représentant chacun une victime de la fusillade de l’école primaire de Sandy Hook, installés sur un mémorial près du lieu du drame, le dimanche 16 décembre 2012 à Newtown, Connecticut (AP Photo/David Goldman).

Les mêmes contraintes et pressions qui s’exercent sur le président Obama engagé dans le dossier sensible des armes à feu, définissent également, sous d’autres formes, les contours de la politique étrangère US. Certaines d’entre elles s’inscrivent dans le courant conservateur, d’autres, dans une moindre mesure, appartiennent au courant libéral. Cela ne revient pas à occulter les multiples nuances et passerelles politiques qui existent entre les deux et interdisent une lecture trop binaire et simpliste (calquée sur le bipartisme) du phénomène de polarisation observé dans la société américaine. À bien des égards, ce dossier du gun control s’apparente mutatis mutandis à une sorte d’équivalent national du dossier israélo-palestinien, considération faite de la somme d’efforts, de temps et d’énergie qu’un président et son administration doivent déployer pour n’obtenir que des résultats fragiles et vains dans ces deux interminables combats. En une phrase, c’est un rocher de Sisyphe. Même les plus ambitieux et obstinés s’y cassent les dents. Rappelons, à ce titre, les efforts acharnés de Bill Clinton en faveur du processus de paix proche-oriental qui n’avaient suffi ni à enrayer l’intransigeance de ses partenaires ni à empêcher le déclenchement de l’Intifada et la litanie de violences et d’impasses politiques qui s’ensuivit durant toute une décennie. Le même Bill Clinton avait déployé, au niveau national, des efforts colossaux pour imposer au Congrès l’interdiction de la vente d’armes d’assaut. Cette loi fédérale, la  Crime bill (« loi du crime ») fut appliquée de 1994 jusqu’à son expiration en septembre 2004, sans renouvellement. Politiquement, ce texte voté un an après la Loi Brady (ou Brady Handgun Violence Prevention act, instaurant un système strict de vérifications individuelles lors de l’achat d’une arme de poing et, initialement, un délai d’enlèvement de l’arme de 5 jours), ne porta pas chance à la majorité démocrate qui fut renversée dans les deux chambres du Congrès lors des élections de mi-mandat de 1994. Le président Clinton reconnut le lourd préjudice que cette loi avait porté à son camp. Durant le reste de son mandat, les républicains firent systématiquement obstruction à tout nouveau règlement renforçant le contrôle des armes. Dans les deux dossiers, un président américain a donc toutes les chances de se heurter à un ensemble d’obstacles institutionnels et à des barrières mentales invisibles qui le dépassent et se situent au croisement des valeurs idéologiques, identitaires (la tradition) et spirituelles (la religion, facteur au coeur du problème israélo-palestinien), auxquelles s’ajoutent de très importants intérêts économiques représentés par des lobbies idéologico-industriels et des relais médiatiques puissants. Au delà de ces facteurs, l’absence de volonté politique partagée est la principale cause de l’échec.

Le président Barack Obama tire au pigeon d'argile sur la plage, à Camp David, dans le Maryland, le samedi 4 août 2012. (Source : Journal officiel de la Maison Blanche,  photo : Pete Souza)

Le président Barack Obama tire au pigeon d’argile sur la plage, à Camp David, dans le Maryland, le samedi 4 août 2012. (Source : Journal officiel de la Maison Blanche, photo : Pete Souza)

Des ambitions au rabais

Un mois après la tuerie de l’école Sandy Brook, le président Obama bouleversé, chargeait le vice-président Joe Biden de diriger une commission sur la violence par armes dont les travaux ont conduit à une série de recommandations. La plus importante des mesures présentées est censée limiter l’accès aux armes d’assaut, comme le fusil semi-automatique utilisé par le jeune tueur de Newton, Adam Lanza. Ces mesures ont été détaillées dans son plan de réduction de la violence par armes à feu (ou « gun violence package« ). Faute de majorité à l’adoption du projet de loi introduit au Sénat par la démocrate Dianne Feinstein, et destiné à interdire la fabrication et la vente d’armes d’assaut (seuls 40 sénateurs sur 100 ont voté pour, alors qu’il aurait fallu 60 voix pour éviter l’obstruction), les démocrates anti-armes n’ont eu d’autre choix que de courber l’échine une fois de plus devant leurs adversaires républicains, la NRA (National Rifle Association) et le puissant lobbying industriel des armes en Amérique dont celle-ci défend les intérêts.

Le président Obama, avec le vice-président Joe Biden, prononce une allocution sur la sécurité des armes à feu dans la East Room de la Maison Blanche, le 28 mars 2013. Les mères qui ont perdu des enfants à cause la violence armée se joignent à eux sur scène. (Journal officiel de la Maison Blanche (Photo par Pete Souza).

Le président Obama, avec le vice-président Joe Biden, prononce une allocution sur la sécurité des armes à feu dans la East Room de la Maison Blanche, le 28 mars 2013. Des mères ayant perdu des enfants à cause la violence armée se joignent à eux (source : Journal officiel de la Maison Blanche, Photo par Pete Souza).

Par dépit, ces derniers se reporteront, mais sans illusion, sur le vote, séparé, en avril 2013 de l’autre volet du projet qui vise le contrôle généralisé de l’identité des acquéreurs, incluant leurs antécédents judiciaires (« background checks« ) et psychiatriques. Les contrôles feraient appel à un nouveau fichier national des porteurs d’armes (ce type de fichier n’existe à ce jour qu’au niveau des États) que ses détracteurs jugent potentiellement attentatoire aux libertés individuelles mais aussi, de fait, peu pertinent et efficace puisqu’ils notent que les auteurs des dernières tueries n’avaient pas de passé judiciaire. Ce projet pourrait, par ailleurs, ne pas passer avec succès le test de constitutionnalité. Cet aspect (la vérification systématique de l’identité et du parcours des acheteurs ) fait l’objet d’une plus grande unanimité au sein de la population (85% y sont favorables selon le Pew research Center) tandis que l’interdiction des fusils d’assaut la divise davantage (45% à 50% se disent contre une interdiction des armes à gros chargeur). Le mouvement favorable à une vérification plus rigoureuse ne suffira peut-être pas à garantir sa validation. En dernier recours, le président peut opter pour « l’executive order » (décret présidentiel) qui lui permet de contourner le Congrès. Bill Clinton s’en servit en 2000 pour interdire l’importation de 50 modèles d’armes d’assaut. Le président Obama usera t-il de ce pouvoir pour imposer ce qu’il reste de son plan? il faudrait trouver, dans l’idéal, un compromis, mais encore un compromis dont l’efficacité soit convaincante et qui soit applicable aux niveaux des États fédérés dont la rigueur (et rigidité) du contrôle de la circulation d’armes et de l’identité des acquéreurs est connue pour être très variable (et laxiste selon les cas).

Les chrétiens d’extrême droite et le lobby pro-armes ligués contre Obama

crédit photo: REUTERS/Brian Blanco (16 janvier 2013)

crédit photo: REUTERS/Brian Blanco (16 janvier 2013)

À la lumière des éléments évoqués plus haut, il n’est pas difficile de comprendre pourquoi nombre de leaders d’opinion, de célébrités, de magnats, d’associations et d’entreprises faisant bloc autour de la NRA nourrissent à l’égard du président et de ses réformes une forte hostilité. Le renforcement de la règlementation menace à la fois leurs intérêts pécuniaires (production, vente et exportation de fusils d’assaut) mais aussi ce qu’ils estiment être un pan majeur, voire un pilier de la culture et de l’identité américaine et un droit constitutionnel intouchable. Outre cette bataille législative autour des armes, le président Obama n’est pas épargné par des attaques relatives à un certain nombre de réformes et de mesures sociales qu’il souhaite faire voter ou maintenir (le mariage homosexuel sur lequel la Cour suprême doit statuer en juin, le droit à l’avortement certes acquis mais fragile, la régularisation de millions de sans papiers sud-américains etc.)

De nombreux chrétiens d’extrême droite qui s’opposent déjà à Obama dans son combat en faveur de la légalisation du mariage homosexuel et de sa volonté de maintenir l’arrêt « Roe v. Wade » de la Cour suprême (qui autorise l’avortement depuis 1973) se sont joints très opportunément au mouvement de protestation pro-armes. Les arguments généralement avancés par ces derniers à la radio, sur internet et à la télévision sont généralement jugés fallacieux et simplistes, mais beaucoup de citoyens s’y retrouvent malgré tout. Cette alliance réussit le tour de force de rendre compatibles les concepts « pro-life » et « pro-gun » en soutenant l’idée que les armes sauvent chaque jour des milliers de vies. Quelques personnalités chrétiennes pro-armes de ce camp se perdent en arguties pseudo-théologiques pour tenter d’offrir un support biblique à une culture ou idéologie belliqueuse. Cette instrumentalisation des enseignements de la Bible (en particulier du Nouveau testament) n’est pas nouvelle et est contestée par de nombreux chrétiens qui reconnaissent toutefois que les évangiles ne proscrivent pas expressément la possession d’armes (il n’était évidemment pas encore question d’armes à feu à l’époque du Christ) ni le droit à la légitime défense. Dans l’aile la plus à droite de l’extrême droite chrétienne, les plus farouches adversaires du président comptent des militants se réclamant du « Christian Patriot movement » qui s’est peu à peu respectabilisé en élargissant sa base aux conservateurs mainline et en se distanciant des éléments les plus extrémistes (à tendance ou ouvertement terroristes), regroupant des activistes suprémacistes blancs, militaristes, anglo-israélistes ( devenus, depuis la seconde moitié du XXème, majoritairement antisémites), anti-gouvernement, sexistes, anti-avorteurs associés au « Christian identity movement » duquel émergea entre autres le Ku Klux Klan, les « guerriers chrétiens » du Hutaree, l’Army of God ou « The Covenant, the Sword and the Arm of the Lord » (« le pacte, l’épée et le bras du Seigneur ») etc.

La Bible et les droits civils : deux références, une direction ?

La majorité de la population chrétienne protestante américaine (identifiée comme évangélique) – que la presse européenne a trop souvent tendance à dépeindre indistinctement comme des illuminés agressifs et interventionnistes, porte-paroles autoproclamés du Christ et promoteurs zélés du millénarisme autant que du militarisme – est de fait, comme le reste de la population, divisée au sujet des armes au sein de ses propres églises et congrégations. Dans les faits, le conservatisme (à degré variable) que ses composantes ont en partage ne les rend pas nécessairement aveugles quant aux réalités mouvantes du monde ou réfractaires à toute dose de pragmatisme et de bon sens. Beaucoup refusent de faire du « gun control » un débat religieux puisqu’ils estiment, en outre, que le militantisme politique est contraire à la vie et aux enseignements du Christ, à l’inverse de ceux évoqués précédemment qui s’emploient justement à dévoyer le débat pour servir des objectifs qui ne sont pas liés à la religion.

L’on peut toujours trouver des points de convergence entre chrétiens ultra-conservateurs, conservateurs, modérés et libéraux tantôt vers le « oui » tantôt vers le « non » au « gun control ». En tout état de cause, aucun d’eux ne peut rester longtemps en marge de ce débat national bien que celui-ci puisse leur être parfois très inconfortable, car ils sont américains tout autant que chrétiens, beaucoup ont baigné dans cette « culture des armes» depuis l’enfance et en possèdent une ou plusieurs dans leurs foyers. Se faire volontairement discrets sur le sujet leur évite de se sentir tiraillés ou en porte-à-faux avec leur croyance religieuse basée sur l’amour du prochain et la non-violence. Mais le silence n’est pas une option, tout au moins une position neutre, car il fait objectivement le jeu de la NRA et de son réseau sans qu’il soit besoin de militer pour sa cause. Les chrétiens, des anonymes aux plus éminents, qui pensent qu’il leur suffit de se murer dans le silence pour ne pas influencer le débat, ni dans un sens ni dans l’autre, se trompent. Leur silence, au contraire, est complice et contribue à maintenir les choses en l’état.

La réponse officielle de la NRA, par la voix de son vice-président exécutif, Wayne Lapierre, peu après la tuerie de Newton, a été : « The only thing that stops a bad guy with a gun is a good guy with a gun. » (« la seule chose qui peut stopper un méchant armé, c’est un bon gars armé » ). Sa proposition de placer des gardes armés dans les écoles et universités procède d’une vision outrancière d’une société où le problème des armes se règle par encore plus d’armes, où il faut plus de « gens bien – bien armés ». Un chrétien évangélique interrogé sur les mesures à adopter pour réduire la violence répond généralement que « le seul remède à la violence, c’est de reconnaître Jésus Christ comme son sauveur ». Dans la pensée morale évangélique usuelle, l’arme n’est pas le problème, ni la société, mais plutôt l’homme incroyant qui vit dans le péché. La société ne serait pas ravagée par la violence si chaque individu suivait la parole du Christ. L’individu est la clé. Sans aller jusqu’à soutenir les thèses de la NRA, ces chrétiens estiment, à l’instar des membres de cette association, que la politique du « gun control » est inefficace mais en usant, en revanche, d’arguments différents. Ce qui manque par dessus tout à la résolution du problème, de leur point de vue, c’est la conversion à la vraie foi chrétienne des non-croyants et des chrétiens égarés. Les croyants regrettent que les citoyens américains lambdas soient plus attachés à leur consumérisme fébrile, à leurs bien matériels, aux droits civils et à leurs armes qu’à Dieu et la Bible. Et cela constitue à leur sens le problème central. Par conséquent, si chaque citoyen adorait son Créateur, et à travers sa grâce, aimait son prochain (y inclus ses ennemis comme le Christ l’y exhorte), alors la violence et le besoin collectif de posséder des armes qu’elle excite, diminueraient arithmétiquement jusqu’à disparaître. De « remède à l’insécurité », l’arme à feu s’imposerait progressivement à l’esprit des citoyens comme ce qu’elle est intrinsèquement : un instrument de mort, privant les hommes de la possibilité de vivre ensemble en paix et en sécurité.

Un certain nombre d'églises dans le pays dispense désormais des formations  d'entraînements au tir à l'arme à feu, comme le Open Bible christian center de Yakima (Washington), qui a débuté cette activité à la suite de la fusillade de Newton (photo : Flickr / dagnyg).

Constatant l’inquiétude de leurs paroissiens, un certain nombre d’églises dans le pays a décidé de dispenser des formations d’entraînements au tir à l’arme à feu, comme le Open Bible Christian center de Yakima (Washington), qui a débuté cette activité à la suite de la fusillade de Newton (photo : Flickr / dagnyg).

La vision manichéenne des « gentils contre les méchants », des « cowboys contre les indiens », prônée par W. Lapierre a de quoi interloquer les chrétiens les plus avertis, qui se souviennent d’une parole, pour le moins catégorique et implacable, de Saint Paul dans « Romains 3:10 » : « Il n’y a pas de juste, pas même un seul(…) car tous ont péché et sont privés de la gloire de Dieu (3 :23); et ils sont gratuitement justifiés par sa grâce, par le moyen de la rédemption qui est en Jésus (3 :24)« . La certitude d’être du côté des « bons » ou des « justes » est à exclure d’une religion justement bâtie autour du « péché » et de la « rédemption » et qui recommande l’humilité et la foi. L’on retrouve bien évidemment ce manichéisme doublé d’une auto-glorification et d’un héroïsme exaltés dans de nombreux discours politiques d’une Amérique sûre d’être « une force au service du bien » selon les propres mots de l’actuel Secrétaire d’État à la défense Chuck Hagel prononcés lors de sa prestation de serment. Une phrase relativement sobre en comparaison avec les outrances mystico-guerrières des néoconservateurs tels que Donald Rumsfeld, l’un de ses prédécesseurs, dont les mémos top secret ornés de citations bibliques adressés au président George W. Bush quelques jours après l’invasion irakienne sont entrés dans les annales…

De récents faits divers suffisent également à faire mentir cette certitude orgueilleuse partagée par W. Lapierre et par beaucoup d’Américains pro-armes, religieux ou simplement patriotes. En effet, l’Amérique ne compte plus ses « bons gars armés » qui, pris d’un soudain élan vengeur ou dément, sont passés du « bien » au « mal » au cours des dernières décennies. Des hommes qui ne représentaient a priori aucune menace pour leur société avant de devenir, du jour au lendemain, des meurtriers de sang-froid. En février 2013, Christopher Dorner, ancien policier et ancien lieutenant de réserve dans la Navy, devenu tireur fou, a fait quatre victimes dans sa cavale meurtrière. Le même mois, un policier en fonction – donc un « homme au service du bien » – George Zimmerman, a abattu un adolescent de 17 ans non armé.

Choisir entre l’amour du prochain et l’amour des armes

(source : site web Christianitytoday.com)

La question complexe des liens entre la vision morale des chrétiens conservateurs et le militarisme traditionnel américain mériterait qu’on y consacre un ou plusieurs articles à elle seule (et en a déjà fait l’objet), mais n’est pas en l’occurrence mon propos essentiel. Plus constructive que la somme de fantasmes et de théories égrainés par des individus complotistes d’extrême droite et des fondamentalistes religieux conjoncturellement réunis, est la façon dont une partie des chrétiens modérés s’approprie la question des armes et de la violence (je n’aurai pas l’imprudence d’affirmer qu’ils sont majoritaires dans cette démarche). Ces derniers font certes preuve de plus de sérénité, mais pas forcément d’un recul toujours exemplaire puisque leur propos reste malgré tout assertorique et naturellement pétri de leurs croyances. Point positif, leur approche vis-à-vis de la Bible est descriptive voire scolastique, à même de permettre au public, citations du Livre à l’appui et sans argument captieux, de distinguer la prédication du Christ des tentatives vaseuses de justification spirituelle du deuxième amendement.
Hormis l’antienne sur la réduction/disparition de la haine et de la violence par la foi et la conversion, force est de reconnaître que les propositions politiques et sociales concrètes restent très rares chez les modérés comme chez les chrétiens les plus zélés. Si les premiers perçoivent bien les vulnérabilités nationales occasionnées par un accès vulgarisé, illimité et précoce aux armes, cependant leur outillage intellectuel et leurs réponses fondés quasi-exclusivement sur leurs idiosyncrasies, conjugués à leur ancrage social limité, leur font perdre de vue d’autres valeurs et réalités qui peuvent être à l’œuvre vis-à-vis des convictions personnelles, favorables ou non au port d’armes : le jugement social, le niveau de vie et d’instruction, la qualité et la sécurité de l’environnement, les origines sociales, la culture, l’éducation etc. En l’absence d’une démarche pédagogique et sociologique complète et variée, la teneur de leurs discours tangue entre le juridique et le religieux et, par conséquent, reste dans un carcan dogmatique et traditionaliste. Même s’ils insistent dans leur déclarations sur l’importance de la liberté et la volonté de l’individu (surtout en tant que candidat à la conversion), ces chrétiens peinent ou échouent à contourner la tentation du moralisme et se rangent davantage dans une perspective de reproduction du système par les lois et des traditions morales par la Bible, plutôt que dans le pouvoir d’action au profit du changement. Le relatif désintérêt ou la connaissance modeste des sujets internationaux (surtout constaté chez ceux qui ne sont jamais sortis de leur pays et ont vécu dans des petites villes ou des régions peu mixtes) fait que ces derniers effleurent à peine le débat sur l’éthique de la doctrine d’intervention de l’Amérique à l’étranger conformément aux standards juridiques internationaux. Ces aspects sont davantage abordés, et de façon critique, par les laïcs et les protestants libéraux.

Albrecht Dürer,"L'Arrestation du Christ" (1508)

(Matthieu 26 : 52 ): « Alors Jésus lui dit: rengaine ton glaive; car tous ceux qui prennent le glaive périront par le glaive ». Lors de son arrestation, Jésus, ne souhaitant pas opposer de résistance à ses assaillants, rejette la violence de (Simon)Pierre qui tente de les en empêcher par la force et tranche l’oreille de l’un d’entre eux. Le fait que l’un de ses compagnons porte sur lui un tel objet est un élément qui, loin de suffire à présenter le Christ comme un partisan des armes, semble toutefois écarter l’idée d’une antinomie absolue entre foi chrétienne et possession d’armes. (photo : gravure d’Albrecht Dürer « l’arrestation du Christ, 1508 ).

À l’instar des laïcs et des athées, les leaders religieux et membres d’églises n’ont pas de ligne univoque sur la violence : ils peuvent s’insurger contre la violence en Amérique (de la même façon qu’ils réprouvent la superficialité et la déliquescence des mœurs), critiquer vertement les manquements divers de l’État et de la société responsables de ces phénomènes, et en même temps soutenir sans réserve et sans états d’âme les frappes « chirurgicales » ordonnées par le président partout où cela est jugé nécessaire, et vice versa. Il est difficile, au regard de cette diversité de points de vue, de procéder à des classifications pertinentes et proches de la réalité, mais il semble néanmoins que deux groupes ou mouvements se dessinent : d’un coté, il y a ceux qui, parmi les chrétiens de gauche et les laïcs, s’émeuvent du fléau de la violence ordinaire qui continue de gangrener l’Amérique[1] et pensent qu’un durcissement des mesures de contrôle s’impose. Relativement à leur vision plus opératoire du christianisme, à la place plus importante qu’ils accordent à la culture et au dialogue dans leur engagement religieux et social, ainsi que leur participation active au débat public, les chrétiens de ce premier groupe entreprennent une réflexion plus ample, dans une perspective sociologique et historique qui fait aussi appel à des référents religieux. Il n’y a pas, dans l’immense communauté chrétienne américaine, de position officielle « œcuménique », claire, audible et prévalente, concernant les grandes questions de société. Par ailleurs, les plus prudents évitent de mettre en confrontation la Bible et la Constitution, ce qui reviendrait à se mêler de politique et à remettre en question la laïcité. Les libéraux laïcs quant à eux, voient davantage dans le « gun control » l’opportunité de faire progresser voire aboutir l’urgent débat national sur le sens à donner à la possession individuelle d’armes à feu en ce 21ème siècle agité (en considérant qu’aujourd’hui, le nombre, les circuits de distribution, la sophistication, la cadence de tir, la portée et la précision des armes modernes, la violence omniprésente dans les médias et les loisirs, et les problèmes sociaux ont modifié les enjeux depuis l’époque des Pères fondateurs). Ils privilégient une introspection à cheval entre les valeurs morales républicaines séculaires et le respect des droits civils.

Le second groupe, hostile ou réticent au projet du président, se compose d’un éventail somme toute plus large et hétéroclite, de conservateurs classiques (principalement représentés chez les républicains mais que l’on peut retrouver aussi dans l’aile la plus conservatrice socialement des démocrates), d’une droite religieuse extrémiste, néophobe et violemment anti-gays (rassemblée dans des lobbies et associations homophobes tels que le Liberty Counsel et l’American Family Association), de conspirationnistes d’extrême droite déjà évoqués plus en détail précédemment, et évidemment de groupements pro-armes pas ou peu religieux, et très affairistes, dont le plus puissant est la NRA. Cette alliance objective entre religieux et pro-armes détonne mais n’est pas inédite. Elle s’articule autour de la détestation de la personne d’Obama – sentiment sans effet sur le cours de l’histoire et qui n’est, de la part de certains groupes chrétiens blancs extrémistes, pas dépourvu d’arrière-fond raciste. Le but de tels groupes est de faire barrage à un progressisme qu’ils n’ont jamais cessé de combattre au cours du siècle dernier, et qui est aujourd’hui incarné par ce président qui entend, à l’entame de son second mandat, franchir une étape significative dans la cause des homosexuels et du « gun control ».[2].

Du traitement à géométrie variable de la violence
photo : le drone de lutte antiterroriste MQ-9 Reape

photo : le drone de lutte antiterroriste MQ-9 Reaper

Un autre aspect du débat, bien moins obsédant et crispant que celui sur le contrôle des armes, porte sur le contraste souligné entre le grand bruit et l’émotion suscités par les conséquences de la violence par armes à feu aux États-unis et le silence assourdissant des responsables et des médias américains autour des victimes « d’attaques ciblées » fréquemment effectuées par des drones depuis à peu près huit ans [3]. C’est davantage sur le web et la blogosphère que les langues se délient. Des Américains s’insurgent, à juste titre, contre la double hypocrisie qui nimbe d’une part les réactions de l’Amérique qui pleure ses enfants massacrés dans ses écoles mais sans prendre pour autant, une fois le choc dissipé et le deuil passé, de mesures sérieuses et radicales, et d’autre part, la quasi-indifférence que suscite la mort d’enfants du Pakistan, du Yémen ou de Somalie au cours d’attaques américaines, sans doute parce qu’ils ne sont tout simplement pas Américains. Le Bureau of Investigative Journalism (Londres) a établi qu’entre 411 et 884 civils ont été tués rien qu’au Pakistan, lors des attaques de drones conduites par la CIA entre 2004 et 2013. Parmi eux, on dénombre entre 168 et 197 enfants.

     Une phrase attribuée au président Obama lors de sa récente visite en Jordanie n’a pas manqué de m’interpeller. Il ne s’agit que d’un paradoxe criant de plus chez cet homme qui, en promettant d’apporter une aide financière au Royaume hachémite pour mieux faire face à l’afflux massif de réfugiés syriens, se confiait en ces termes : « Cela brise le cœur de n’importe quel parent de voir des enfants subir de tels bouleversements ». On ne contestera pas la sincérité de cette phrase au moment où elle est prononcée, mais l’on peut difficilement croire que le président ignore les conséquences du nouveau type d’intervention militaire limitée, par ailleurs particulièrement « infanticide », qu’il cautionne dans d’autres pays[4]. En effet, sous sa présidence, l’usage des drones s’est intensifié dans la région nord du Pakistan où 314 frappes (sur un total de 366 frappes par drones particulièrement concentrées sur la période 2009-2013)ont été effectuées conjointement par le Pentagone et la CIA sous ses ordres afin d’éliminer les membres éminents d’Al Qaïda, mais également tout combattant entretenant des liens avec le groupe terroriste. Au Yémen, l’Amérique traque les jihadistes du groupe Ansar al-Sharia aux côtés des forces armées gouvernementales. En Somalie, elle s’oppose au groupe Al Shabaab – devenu officiellement depuis 2012 une franchise d’Al Qaïda – que des impératifs de financement ont conduit à se rapprocher des gangs de pirates. Si l’attention est surtout portée sur les drones, ceux-ci font, en fait, partie d’un dispositif interarmées de contre-terrorisme dans les deux derniers pays cités, comprenant des opérations au sol, des attaques navales et aériennes. En Somalie, les opérations sont coordonnées au sol par l’unité d’élite de la Joint Special Operation Command (JSOC) qui possède elle-même sa flottille de drones d’attaque Reaper. D’après les chiffres connus, c’est en Somalie que les pertes civiles et d’enfants seraient les plus faibles (entre 0 et 43 entre 2007 et 2013, selon le BIJ). Les attaques de drones, « ciblées », dont la précision est sujette à caution, font généralement plusieurs dizaines de civils tués en même temps que le(s) terroriste(s) visé(s). Des enfants y perdent la vie, d’autres survivent après avoir vu leurs parents mourir atrocement et en gardent de lourdes séquelles physiques et psychologiques. Des vidéos choquantes et des témoignages d’enfants jettent le discrédit sur une « guerre de l’ombre » qui porte bien son nom, car sombre et brumeuse jusque dans ses procédures. Malgré les succès tactiques immédiats enregistrés, il est difficile d’affirmer que ces méthodes soient productives et qu’elles conduisent, à terme, à une meilleure situation sécuritaire pour l’Amérique en créant toujours plus d’ennemis animés par la haine et la vengeance. Un rapport publié en les Universités de Stanford et de New York basé entre autres sur des témoignages de victimes, souligne que 74% des Pakistanais considèrent à ce jour l’Amérique comme leur ennemi. Ses auteurs évoquent le climat de terreur et de paranoïa permanent dans lequel vivent les habitants de cette zone (le Waziristan) qui craignent d’être pris pour cible par méprise, majoritairement sur la base du « signature strike« . Ce principe consiste à cibler des individus ou des groupes surveillés dont l’identité n’est pas connue, mais seulement identifiés en tant qu’activistes ou terroristes en fonction de leurs activités, de leur emplacement ou de toute action de support ou de facilitation de leur part, assimilable à une participation directe à des activités de nature hostile/terroriste. Les populations craignent par conséquent d’être trahies par certains signes ou habitudes, tels que des rassemblements ou cérémonies festives susceptibles d’être interprétés comme des rassemblements de Talibans d’Al Qaïda.

Des Pakistanais manifestant contre les attaques de drones. Photographie : SS Mirza/AFP/Getty Images

Des Pakistanais manifestant contre les attaques de drones. Photographie : SS Mirza/AFP/Getty Images

Le décalage entre les vibrants plaidoyers pour le «gun control » et les modalités et conséquences autrement plus discutables de la doctrine du « targeted killings », entache le combat et la crédibilité du président. Si sa démarche à l’intérieur est louable et nécessaire pour tenter de réduire la violence, elle devrait également trouver son prolongement logique dans la politique étrangère et la défense, sans remettre nécessairement en cause le droit de l’Amérique à se protéger, y compris par le biais de mesures préventives prévues par le droit international, mais sous des conditions clarifiées et délimitées. Il s’agirait alors d’un tournant duquel sortirait grandie une nation qui commence à peine à prendre conscience que les valeurs de justice, d’égalité et la charité chrétienne ne doivent pas s’appliquer exclusivement aux enfants de l’Amérique. Quant à la problématique intérieure de la violence stricto sensu, sans doute faudra t-il voir survenir d’autres effroyables tueries et controverses avant qu’une prise de conscience globale et décisive ne s’installe et possède l’ampleur suffisante pour changer en profondeur la donne. L’émotion est un ressort indispensable pour faire avancer la cause, mais les anti-armes ne savent que trop bien qu’elle ne dure qu’un très court moment. Comme l’indiquent les sondages, l’opinion publique oublie vite et, une fois la colère et la tristesse retombées, affiche un soutien moins vif à une réglementation plus stricte, qui retrouve généralement ses niveaux antérieurs aux drames violents. les médias passent eux aussi rapidement à d’autres sujets d’actualité. L’attention du peuple et le temps médiatique accordé aux événements sont une variante qui ne tourne pas à l’avantage des partisans du gun control bien que leur camp se renforce et rallie plus de citoyens à sa cause que par le passé, au point d’en devenir inquiétant pour la NRA. L’argent, les médias, le travail de sensibilisation et l’implication forte de personnalités comme le richissime maire de New York, Michael Bloomberg, contribue(ro)nt jusqu’à un certain point à un rééquilibrage des forces, mais ces efforts ne suffiront peut-être pas à venir à eux seuls totalement à bout de quelque chose de plus vaste et de plus long à défaire, une synthèse apologétique et mystique de la violence et du patriotisme qui fonde et irrigue les institutions, et perdure grâce à ses symboles immanents.
D’ici à ce que les deux grands partis américains parviennent à un consensus politique le plus large possible sur les armes, il y a loin de la coupe aux lèvres. Nous pouvons affirmer sans trop de risque qu’en dépit d’un projet de loi (désormais a minima car amputé de sa mesure phare sur les fusils d’assaut) et d’avancées notables dans le débat citoyen et les mentalités mais à la portée politique encore très relative, l’adieu aux armes n’est pas pour demain en Amérique.

Chady Hage-ali

Stratpolitix


[1] Plus de 1 057 000 personnes ont été tuées aux États-Unis depuis le meurtre de John Lennon le 8 décembre 1980″ a rappelé sa veuve, Yoko Ono, dans un tweet choc illustré par une photo des lunettes de son mari, portées au moment de son assassinat et dont la lentille gauche est maculée de sang : http://www.gmanetwork.com/news/story/300504/showbiz/showbizabroad/yoko-ono-tweets-her-support-for-us-gun-control

[2] Confer cet article qui évoque ce rapprochement mais aussi les tentatives de réécriture de l’histoire auxquelles se livrent certains individus, qui revisitent entre autres les circonstances entourant la création de la NRA pour justifier à la fois son existence, l’importance des armes et le soutien dont elle (doit) bénéficie(r) aujourd’hui. [en ligne] ( http://www.salon.com/2013/01/23/religious_right_joins_the_nra_in_gun_control_battle/.

[3]En contrepoint, lire la contribution de David Kennedy, président diacre d’une église baptiste du Sud <a href="http://www.christianpost.com/news/god-guns-and-the-nra-88848/« >en ligne. Celui-ci ne mâche pas ses mots concernant la NRA et lance un appel à tous les chrétiens à quitter cette association qu’il qualifie de « compère des fabricants d’armes » . Offrant un point de vue théologique, ses arguments sont étayés par les principaux passages du Nouveau Testament susceptibles d’éclairer les intéressés sur la position chrétienne par rapport à la question des armes. Il évoque entre autres le glaive que portait Simon-Pierre (Jean 18 : 10- 20). En revanche, sur la question des drones, D. Kennedy fait partie des chrétiens qui soutiennent la stratégie d’Obama. Tout en émettant quelques inquiétudes sur ce pouvoir de vie ou de mort que possède le président, ce dernier estime que les victimes collatérales sont malheureusement inévitables, mais cela ne suffit à dénier la justesse de certaines guerres.

[4] L’article de Christian Rice “Is America is like Adam Lanza? U.S. Drone Strikes Have Killed 176 Children in Pakistan Alone” (dec.2012) est l’un de ceux qui dénoncent le bilan humain des attaques ciblées, ainsi qu’une émotion et une justice à deux vitesses.[en ligne] (http://www.policymic.com/articles/20884/is-america-like-adam-lanza-u-s-drone-strikes-have-killed-176-children-in-pakistan-alone)

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Publié dans Défense & sécurité, Société américaine, Sociologie & géopolitique des religions

Visite du président américain en Israël : gains politiques pour les uns, fin des illusions pour les autres

(Photo: Carolyn Kaster, AP)

(Photo: Carolyn Kaster, AP)

La continuité assurée et assumée

Il y est allé et, fidèle à lui-même, à ses talents d’équilibriste reconnus, ne s’est à aucun moment mis dans une position trop risquée. Pour sa toute première visite officielle de trois jours en Israël la semaine dernière, le président américain aura pris soin d’éviter de contrarier ses hôtes israéliens, préférant les bons sentiments et les hommages appuyés aux points de controverse sur lesquels le monde arabe l’attendait pourtant en ce début de second mandat. Loin de lui apporter les réponses espérées ou adéquates, son déplacement n’a eu pour seule ambition que de repartir du bon pied avec le premier ministre Benyamin Netanyahu (avec lequel ses relations étaient exécrables depuis 2009), de réchauffer et de resserrer les liens entre les deux administrations, de rappeler « l’alliance éternelle » entre l’Amérique et Israël, sur fond d’instabilité politique et de montée de l’islamisme dans la région, de guerre en Syrie et de menace nucléaire iranienne. Bref, dans un contexte où les périls régionaux exacerbés appellent d’urgence au raffermissement de « l’union sacrée ». Dans la foulée, le président, enhardi par ce très chaleureux accueil, s’est même payé le luxe d’arracher une réconciliation « inespérée » entre l’État hébreu et la Turquie en parvenant sur place à convaincre (selon la version officielle) le premier ministre israélien Netanyahu d’appeler son homologue Recep Tayyip Erdogan afin de lui « présenter ses excuses » pour l’assaut sanglant des commandos de Tsahal contre la flottille du Mavi Marmara le 31 mai 2010. Quitte à gâcher un peu la belle histoire, il est raisonnablement permis de subodorer que le processus de réconciliation avait commencé bien avant la venue du président. Sous ce rapport, la mission peut tout de même être considérée comme un franc succès diplomatique. L’on ne sera guère surpris, en revanche, par la maigreur de ce qui est ressorti des échanges avec le gouvernement israélien nouvellement formé, puis de la rencontre – beaucoup plus sobre – avec le président de l’Autorité nationale palestinienne, Mahmoud Abbas. La portée politique de l’événement reste donc globalement limitée, dissymétrique selon le point de vue.

Faire front commun, une priorité stratégique

Cette visite n’aura pas été foncièrement inutile comme certains commentaires affligés ont pu le laisser entendre. Le président Obama s’est montré certes moins soucieux de décliner un ensemble de pistes et de solutions concrètes, originales et courageuses à même de réanimer le processus de paix et de faire progresser la cause palestinienne que de rappeler une fois de plus à Israël qu’il n’a pas de meilleur allié au monde que l’Amérique. La principale information à en retenir est, pour ceux qui en douteraient encore, que les fondations de l’association israélo-américaine sont bel et bien stables, solides et pérennes, autant que peut être durable et rigide la ligne du gouvernement israélien sur la question des colonies, notamment.En cette période de turbulence, les E.U et les dirigeants israéliens reconnaissent qu’il est indispensable, dans l’intérêt de chacun, de faire table rase des petits malentendus et dissensions survenus ces trois dernières années, et d’œuvrer au renforcement du consensus autour d’objectifs prioritaires, au premier rang desquels la neutralisation du programme nucléaire iranien. Cette visite – abstraction faite du flot d’honneurs et des pompes qui l’ont entourée – a été avant tout une initiative hautement stratégique pour Obama, utile et bénéfique à plus d’un titre, d’abord à son image dans son propre pays, ensuite à la préparation des prochains actes que son équipe posera dans la région. Le président y a vu, en effet, une opportunité de contredire ses opposants républicains qui le soupçonnent, depuis son premier mandat, d’inimitié larvée envers Israël et lui reprochent de trop pencher en faveur des Palestiniens. En outre, le président a voulu en quelque sorte défricher le terrain afin d’offrir un sillage plus clair à son secrétaire d’État John Kerry, et surtout à son secrétaire de la défense Chuck Hagel, dont la nomination a été particulièrement chaotique et semée d’embûches. Le premier a déjà entrepris un périple dans le monde arabe et a pour lourde tâche de clarifier la position américaine sur le dossier syrien et de coordonner ses efforts avec les pays membres de la Ligue arabe en vue d’isoler Damas et de préparer la transition post-Bashar el Assad. Le second (Hagel) n’est pas tout à fait sorti de sa phase probatoire, et doit encore convaincre, par des faits concrets, qu’il agira dans le sens des intérêts d’Israël après avoir fait l’objet d’une obstruction parlementaire, somme toute symbolique mais malgré tout éloquente, lors de son grand oral au Sénat.

Des relations détendues, une compréhension et une confiance optimales constituent donc un préalable pour manœuvrer dans le délicat dossier iranien, et c’est la raison pour laquelle le président a souhaité débarrasser son équipe de tout élément (procès d’intention, soupçon ou rancœur) susceptible de parasiter ses prochaines initiatives. Le président américain a choisi le meilleur timing qui soit, au moment où le nouveau gouvernement israélien, dominé par la droite nationaliste et religieuse pro-colons, vient à peine d’être formé. Et si cette rencontre exhale des relents d’allégeance à Israël qui suscitent colère et indignation chez ceux qui attendaient un président plus combattif, opiniâtre, délié en ce début de second et ultime mandat, il est cependant difficile de faire grief à ce dernier de ne pouvoir davantage s’affirmer et peser sur les décisions internes israéliennes, et d’être contraint de suivre, plus ou moins docilement, la position majoritaire exprimée par les représentants du Congrès américain, démocrates et républicains confondus. Beaucoup estiment que l’aide globale apportée à Israël doit, au regard des circonstances actuelles, être plus forte et inconditionnelle que jamais. Les Israéliens ont été, en outre, assurés par le président que l’aide militaire annuelle accordée à Israël ne souffrira pas des récentes coupes effectuées dans le budget de la défense américaine, et ce jusqu’en 2017.

Barack Obama (source : site web AIPAC)

Barack Obama (source : site web AIPAC)

La Turquie, un appui nécessaire

Cette visite en grande pompe doublée d’une opération de séduction aura autant conquis le public israélien (auquel elle était spécifiquement destinée) qu’elle aura lésé les Palestiniens. La déception est somme toute relative puisque des communiqués avaient clairement prévenu que le but de ce voyage était « d’écouter » et non de (re)lancer une initiative de paix israélo-palestinienne. Le président Obama préférant insister, dans le temps limité qui lui était imparti, sur le cas de l’Iran et sur l’extrême vigilance et fermeté avec laquelle Washington entend gérer jusqu’au bout l’épineux dossier nucléaire. En tout état de cause, il eût été difficile, à la fois, en seulement trois jours, de redonner un second souffle à un processus de paix moribond depuis 2010 par le biais une énième feuille de route, d’élaborer une stratégie commune vis-à-vis de Téhéran (avec lequel la reprise des négociations est enclenchée mais reste timide et pour l’instant infructueuse), de trancher sur la manière de gérer ensemble les derniers rebondissements et enjeux sécuritaires soulevés par le conflit syrien (et l’inquiétude particulière exprimée par Israël quant à la possibilité que des armes chimiques tombent entre les mains d’islamistes engagés dans le conflit armé). La seule « surprise » de cet événement, c’est le « soudain » rapprochement entre Israël et la Turquie. Celui-ci n’est pas tout à fait anodin, au regard de la proximité de la Turquie avec le monde arabe, de sa diplomatie très active, de sa qualité d’acteur émergent, de sa frontière avec la Syrie, du capital sympathie significatif dont jouit Ankara auprès des masses arabes sunnites depuis son soutien affiché aux révoltes populaires en Tunisie, en Égypte et à présent en Syrie. Ces données font de son concours un élément incontournable dans la recherche d’une issue au conflit qui ronge son voisin et dans la stabilisation régionale. La Turquie est d’autant plus importante dans l’équation que l’Égypte, affaiblie, traverse une grande période d’instabilité politique et ne peut, par conséquent, jouer pour le moment un rôle diplomatique régional similaire à celui tenu à l’époque par le régime de Hosni Moubarak. Sans le Caire et Ankara, Washington et Israël se voient privés de deux appuis majeurs et peuvent difficilement gérer tous les problèmes de la région à la fois.

Le calcul d’Obama

Pour convaincre Israël de ne pas attaquer unilatéralement l’Iran, le président américain a, semble t-il, changé sensiblement de méthode en acceptant, du moins en façade, la possibilité que l’État d’Israël puisse être amené à prendre seul la décision d’une frappe préventive en dernier ressort (au cas où ses dirigeants considèreraient la menace d’un Iran possédant l’arme atomique imminente et la diplomatie inopérante). « Je ne m’attends pas à ce que le Premier ministre (Netanyahu) prenne une décision sur la sécurité de son pays et s’en remette pour cela à n’importe quel autre pays », a ainsi lancé le président Obama en réponse à un journaliste qui souhaitait savoir s’il avait demandé au PM israélien d’être plus patient avant une éventuelle frappe contre l’Iran. Cette réponse ne semble pas suffire à conclure que l’Amérique se démobilise ou que B. Obama ait changé d’avis sur les conditions, délais et modalités d’une intervention contre l’Iran, mais s’apparente à une feinte consistant à (faussement) laisser la plus grande latitude possible au PM israélien, tout en sachant pertinemment que ce dernier ne prendra pas le risque inconsidéré de faire peser sur ses seules épaules toutes les conséquences potentielles, régionales et internationales, d’une attaque en solitaire contre l’Iran. L’opération est trop complexe, hasardeuse et pourrait être suivie de lourdes représailles pour l’Amérique et ses alliés régionaux. D’un point de vue diplomatique, logistique et militaire, une telle décision pourrait s’avérer préjudiciable pour Israël qui n’obtiendrait pas forcément le soutien de la société internationale dans sa campagne militaire et n’aurait aucune garantie de succès tactiques permettant de mettre un terme au programme nucléaire. Par sa rhétorique détendue, sereine, presque stoïque, le président Obama montre qu’il a pris du recul par rapport aux anciennes provocations de B. Netanyahu dont il connaît désormais les mécanismes pour les avoir éprouvés. Peut-être est-il permis de penser (ou de faire le pari) que le président américain a sensiblement rééquilibré leurs rapports, parvenant même, sous certains angles, à prendre légèrement l’ascendant sur un Netanyahu moins flamboyant, réélu avec une avance moindre lors des dernières élections législatives marquées par la percée remarquable du parti centriste Yesh Atid et de la droite nationaliste religieuse. Les prochains échanges diplomatiques entre Obama et Netanyahu permettront sans doute de vérifier cette hypothèse.

Barack Obama quittant Israël

Barack Obama quittant Israël (source : site web AIPAC)

Les grands perdants de l’équation

Pour ce début de deuxième manche, les observateurs ont retrouvé un président (en apparence) plus consensuel, un État israélien traité aux petits oignons, et des Palestiniens lésés et dépités. Pourtant, le président Obama ne peut se voir reprocher de s’être formellement dédit : ce dernier n’a, en effet, pas fondamentalement changé d’opinion sur le problème, sa vision demeure toujours inspirée par la pensée d’une gauche américaine forgée autour du processus d’Oslo, incomparablement plus favorable aux Palestiniens que ne l’est droite conservatrice, et qui considère que l’expansion coloniale est « illégale », constitue un facteur de violence et l’obstacle principal, voire unique, d’une formule à deux États indépendants et vivant en paix côte à côte. Le président Obama a très exactement réitéré ses positions bien connues, énoncées lors de son lénifiant discours du Caire de 2009, mais sans tracer le moindre cap ou définir des contours susceptibles de montrer la voie à suivre. Il a mesuré ses mots, édulcoré sa critique qui est désormais aux antipodes de la tonalité de son discours de 2009 dans lequel il avait osé dire, avec une franchise jusqu’alors inédite – qui lui attira l’ire de nombreux Israéliens, dont Netanyahu – que « les États-Unis ne reconnaiss(ai)ent pas la légitimité des colonies israéliennes ». La semaine dernière, B. Obama a certes répété son opposition de principe à la poursuite de la colonisation en Cisjordanie et à Jérusalem-Est, qu’il ne « considère pas comme constructive, adéquate, ou de nature à faire avancer la cause de la paix », affirmant croire encore à une solution binationale (sans expliquer comment y parvenir) à l’adresse d’une opinion palestinienne et arabe que l’on imagine désabusée et incrédule. Outre certains adjectifs qui fâchent, son discours a été largement purgé, à desseins, de précisions portant sur le tracé des futures frontières. Contrairement à ses premiers discours prononcés entre 2009 et 2011, le président américain, rattrapé par la cruelle réalité d’une bantoustanisation accélérée et quasi achevée dans les territoires, a sciemment évité de mentionner un futur État palestinien tracé sur la base des frontières de 1967, pas plus qu’il n’a placé le gel des colonies comme une précondition naturelle et logique à la reprise des négociations israélo-palestiniennes. Ces formulations de plus en plus évasives tendent à démontrer que le temps des grands espoirs et des belles promesses est bien révolu, et que le président lui-même n’y croit plus vraiment. Le sentiment de « deux poids deux mesures », de « trahison », « d’hypocrisie », voire de « mascarade » ressenti par les Arabes reste donc, à juste titre, fort et affleure dans les réactions lues et entendues. Une cassure que le président américain aura bien du mal à résorber, même s’il le souhaite et s’y emploie ardemment dans un proche avenir. Alors que la promotion des processus de réconciliation politique ( dite « nationale ») reste l’un des enjeux fondamentaux pour la reconstruction des nations arabes en transition, les divisions politico-confessionnelles internes ne cessent pourtant de se creuser dans la région, en Irak notamment, et l’Égypte n’est pas encore totalement sortie d’affaire. Dans le champ palestinien, la politique telle qu’elle est aujourd’hui menée par Israël avec l’assentiment américain, risque hélas d’hypothéquer durablement une éventuelle réconciliation entre le Hamas et le Fatah, seul partenaire des négociations et autorité reconnue par Israël, qui s’affaiblit à mesure que le processus de paix piétine, et perd du terrain en faveur des mouvements islamistes. Quant au Hamas, parti islamiste historique palestinien, celui-ci subit aussi les effets de cette impasse, et voit de nouveaux groupuscules salafistes encore plus radicaux émerger, défier son autorité et prendre l’initiative de tirs de roquettes (comme lors de la visite du président où ces derniers ont tiré deux projectiles, dont l’un est tombé dans la cour d’une maison de Sdérot, l’autre dans un champ).

Les Palestiniens sont perdants sur toute la ligne. Les développements du « Printemps arabe » ont détourné le peu d’attention dont ils bénéficiaient encore mais qui n’a cessé de s’éroder depuis 2007.  L’ Europe quant à elle, s’est lassée de ce problème insoluble dans lequel elle s’est largement et depuis longtemps décrédibilisée, et qu’elle préfère commodément ignorer. L’ Amérique se montre plus préoccupée par la lutte antiterroriste et par l’Iran. Le président Obama est venu enterrer les dernières illusions du discours du Caire. Il ne rentre cependant pas bredouille à la Maison blanche. La Turquie et Israël se rapprochent après trois ans de froid diplomatique qui, contrairement à ce que la posture revancharde et les diatribes chroniques du président turc à l’égard d’Israël et du sionisme ont pu laissé croire, ne se sont toutefois pas traduits dans les faits par une rupture totale des relations diplomatiques, des échanges commerciaux et de la coopération militaire entretenus de longue date ces deux alliés stratégiques de Washington dans la région. Le « réchauffement » des relations de B. Obama avec B. Netanyahu n’efface pas le fait que les tempéraments des deux hommes s’opposent diamétralement et que leurs désaccords sur la colonisation demeurent. Ils sont obligés, sans doute malgré eux, de s’entendre ou de faire semblant, de se concerter, de s’épauler, en tous cas de mettre de côté leurs différends au nom des intérêts supérieurs et de la relation inaliénable entre leurs deux pays.

Chady Hage-ali

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