Nomination du prochain secrétaire d’État américain : les principaux courants de pensée et leurs représentants parmi les candidats

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De gauche à droite : Rex Tillerson, David Petraeus, Mitt Romney et John Bolton.

Alors que l’annonce de l’identité du prochain secrétaire d’État des États-Unis tient en haleine le public américain et les médias (et devrait survenir en début de semaine prochaine), je vous propose une présentation distinctive des principaux courants de pensée représentés par les candidats favoris, ainsi que les implications diplomatiques et géopolitiques que chaque choix suppose.

Selon les derniers échos, l’homme d’affaires international Rex Tillerson, PDG d’ExxonMobil, pourrait damner le pion au quatuor favori qui est, depuis le retrait volontaire de l’ex-mari de New York Rudolph Giuliani, désormais composé du général et ex-chef de la CIA David Petraeus, de l’ex-gouverneur du Massachusetts Mitt Romney, du sénateur du Tennessee Bob Corker et de l’ex-ambassadeur américain aux Nations Unies John R. Bolton (pour plus d’éléments sur ces personnalités voir mon article précédent sur la politique étrangère du président Trump).

Dans tous les cas, aucun des cinq grands favoris n’est issu des courants non-interventionniste et nationaliste prégnants au sein de l’électorat populaire républicain et qui ont joué en faveur du candidat Trump. Toute la question est de savoir si le président élu jettera son dévolu sur le candidat avec lequel il partage la plus large communauté de vues, Rex Tillerson en l’occurrence, ou sur un candidat plus consensuel et bipartisan s’inscrivant dans la pure orthodoxie interventionniste internationaliste de l’establishment traditionnel tout en ayant une vision réaliste des intérêts américains dans le monde et une fine connaissance des aspects politiques et stratégiques qui ne sont pas le point fort de Rex Tillerson. Ce compromis, que semble le mieux incarner pour le moment le général Petraeus, outre de limiter les possibilités d’obstruction des sénateurs durant l’audition de confirmation permettrait surtout à Donald Trump de bénéficier dans la durée du soutien d’une large coalition républicaine au sein du Congrès et ainsi de mener sa politique sans trop d’encombre.

La différence entre les candidats se situe dans le degré, et se juge selon le plus et le moins en termes de réalisme, d’internationalisme et d’interventionnisme militaire. La seule opposition « interventionnisme/isolationnisme » ne saurait permettre de construire une grille de lecture de la réalité, s’agissant tout au moins d’appréhender les positions en politique étrangère des candidats et de Donald Trump lui-même.

Les trois catégories de candidats, telles que je les identifie :

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Rex Tillerson, PDG d’ExxonMobil, dont la nomination semble donnée pour acquise selon certaines sources. Photo prise le 27 mars 2015 (Evan Vucci/AP).

1) Les candidats réalistes pragmatiques, tels que Rex Tillerson, le congressman non-interventionniste Dana Rohrabacher et l’ex-ambassadeur en Chine Jon Huntsman jr.

Ces hommes paraissent lucides et fermes, tout en se montrant plus accommodants envers les gouvernements qui ne répondent pas aux normes occidentales de gouvernance démocratique. Leur inclination présumée pour la négociation coopérative peut être utile avec certains pays rivaux comme la Chine. À l’instar de Donald Trump, ils plaident pour le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, le respect mutuel des souverainetés et des règles du commerce international, affichent plus ou moins des sympathies prorusses mais sont moins amènes envers l’Iran. Leurs sensibilités et leurs positions, minoritaires et parfois originales, tranchent avec nombre de celles de l’élite républicaine majoritairement interventionniste, militariste et antirusse, mais se rapprochent le plus de celles de Donald Trump, tous candidats confondus.

Il n’est pas surprenant que Rex Tillerson soit donné comme probable prochain secrétaire d’État à la lumière de son parcours professionnel, de son tempérament (on le dit coriace en affaires) et de ses affinités avec le président élu. Cependant, sa proximité avec le président russe Vladimir Poutine (qui l’a décoré de « l’Ordre de l’Amitié » en 2013) son opposition aux sanctions occidentales contre Moscou depuis l’annexion de la Crimée, et les risques de conflit d’intérêts posés par ses relations d’affaires avec ce pays pourraient constituer un handicap lors de son audition de confirmation au Sénat. Les sénateurs démocrates, en minorité dans la chambre haute, ne sont évidemment pas en mesure de faire obstruction mais pourraient être tentés de piéger Rex Tillerson sur plusieurs points, relatifs notamment au déni des sciences du climat dont est accusée l’équipe Trump, et de le forcer à témoigner sous serment au sujet de la désinformation dont se serait rendu coupable durant des décennies le géant pétrolier ExxonMobil à propos de l’impact de ses activités sur le réchauffement climatique. Ces sénateurs sont conscients du retentissement médiatique de ces débats et pourraient chercher à l’exploiter.

Il est évident que leurs collègues républicains traditionnels préfèreraient à ce poste une personnalité plus conventionnelle et aisément cernable comme David Petraeus, Bob Corker ou Mitt Romney, pour des raisons avant tout géopolitiques et stratégiques. Le premier à exprimer ses inquiétudes au sujet de Rex Tillerson est John McCain, qui estime que ses liens personnels avec le président Poutine – qu’il qualifie de « voyou et d’assassin » – l’obligeront à examiner de près sa possible nomination. La principale crainte sous-jacente des républicains est de voir une normalisation des relations avec la Russie inévitablement déboucher sur un renforcement de ses positions au Moyen-Orient et, par là même, de celles de l’Iran aux dépens d’Israël et des alliés arabes du Golfe.

À titre de rappel, ladite confirmation au Sénat se fait en deux étapes. Ainsi, Rex Tillerson sera d’abord entendu par la Commission des Affaires étrangères du Sénat américain (US Senate Committee on Foreign Relations), présidée par Bob Corker, où siègent 19 sénateurs (10 républicains et 9 démocrates). Si aucun républicain ne vote contre lui, il recevra une recommandation favorable pour le second vote qui se tiendra ensuite devant le Sénat au complet, où il suffira que 3 des 52 sénateurs républicains se joignent à un éventuel refus unanime de la part de tous les sénateurs démocrates (au nombre de 48) pour faire échouer la procédure . Le passage au second vote se fera dans tous les cas de figure, que l’intéressé reçoive une recommandation favorable ou défavorable, ou aucune recommandation (pour une étude détaillée de la procédure entre la Commission et la séance plénière du Sénat, voir le rapport du Congressional Research Service/CRS).

La possibilité que Rex Tillerson soit privé d’une recommandation favorable pour le second vote n’est pas à écarter puisque le sénateur républicain et membre de la Commission Marco Rubio, sans formellement annoncer son intention de s’opposer à sa nomination, fait part de son fort scepticisme. Comme les sénateurs McCain et Lindsey Graham, il attend de recevoir des clarifications sur son « amitié » très controversée avec le président russe et des assurances quant à sa vision morale des relations internationales, son patriotisme et son aptitude à représenter et à défendre non plus des intérêts commerciaux privés mais les intérêts globaux de l’Amérique dans le monde. Quant aux démocrates, leur défiance est également exacerbée par une information de la CIA selon laquelle le gouvernement russe aurait interféré dans la campagne présidentielle, par le biais de ses pirates informatiques, pour discréditer Hillary Clinton au profit de Donald Trump, ce que démentent formellement une partie des républicains, parmi lesquels le « faucon » et candidat au poste de secrétaire d’État John Bolton, pourtant traditionnellement antirusse.

Sans forcément tourner au psychodrame, la nomination de Rex Tillerson risque de ne pas être de tout repos, à l’heure où les républicains et la communauté américaine du renseignement n’ont jamais paru aussi divisés de l’intérieur. Par ailleurs, même en cas de confirmation, Rex Tillerson aura, au sein de l’exécutif, la tâche de concilier et d’articuler les valeurs de l’« America First » avec les exigences des réalités internationales du moment, de convertir le président Trump aux vertus de l’économie globale et du libre-échange dont il est un fervent défenseur, et l’un et l’autre seront surtout obligés de tempérer leurs élans « russophiles » au risque de se heurter constamment à la frange traditionnelle du Grand Old Party/GOP (autre nom donné au parti républicain) dominante au Congrès et à une partie de la CIA qui leur est manifestement hostile (un sentiment qui semble réciproque ). De son côté, l’establishment républicain va devoir s’efforcer de défendre, par un savant dosage, ses principes (parfois contre le cabinet Trump) tout en veillant à ne pas se couper encore davantage de la base électorale du GOP.

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Le général retraité David Petraeus, lors d’une audition devant le sénat en 2011 alors qu’il était encore commandant de la Force internationale d’assistance à la sécurité (Isaf) en Afghanistan (photo : Alex Wong/gettyimages).

2) Les candidats réalistes interventionnistes internationalistes, dont le général David Petraeus est le digne représentant, mais aussi le sénateur Bob Corker et un autre haut gradé dont le nom circule pour le poste, l’amiral James G. Stavridis.

Leurs positions sont plus fermes et conservatrices que celles des candidats susmentionnés et les placent du côté du centre conservateur sur l’échiquier politique, parfois désigné par l’expression de « réalisme modéré » (« moderate realism »). Les ex-secrétaires d’État à la Défense républicains en poste sous Obama Robert Gates et Chuck Hagel en font partie. Chez les démocrates, leur équivalent libéral est sans doute l’ex secrétaire d’État Hillary Clinton que Robert Gates qualifie « d’idéaliste mais pragmatique ».

Ce réalisme interventionniste internationaliste représente la ligne traditionnelle et stricte du GOP en politique étrangère et de défense, celle qui fait généralement consensus auprès de nombreux républicains et démocrates vis-à-vis de la Russie, de l’Iran, de la Chine et de la Corée du Nord. Les approches et les solutions que ses tenants préconisent sont souvent frappées du label « smart power »,  ce qui suppose prosaïquement que le « hard power » (« puissance coercitive »), typique des faucons de droite, reste toujours dans leur boîte à outils et qu’ils sont prêts à s’en servir au besoin même si son emploi n’est pas aussi systématique que chez les néoconservateurs. La plupart des réalistes interventionnistes les plus orthodoxes du GOP ont cependant tendance à pencher davantage vers le « hard » que vers le « soft power ». Ils veillent au maintien de l’ordre international et de l’hégémonie libérale américaine (quoique drapée dans les oripeaux du multipartenariat mondial), ils sont favorables au libre-échange, au renforcement des alliances militaro-sécuritaires, au développement des traités commerciaux et des sanctions contre les régimes politiques récalcitrants, et conçoivent l’outil militaire comme un moyen de pression et d’influence essentiel. Ils privilégient les mesures de neutralisation plus ou moins indirecte et d’encerclement (containment) des ennemis (en particulier les puissances nucléaires). Leur politique de défense est expansionniste et se traduit concrètement par l’ouverture de bases militaires partout dans le monde, l’intensification des programmes d’espionnage et des opérations clandestines. Ils prônent une vision multilatéraliste plutôt autoritaire des relations internationales mais ne rejettent pas l’unilatéralisme s’ils estiment qu’il en va de l’intérêt des Etats-Unis.

La nomination de David Petraeus, qui, comme le général retraité et futur secrétaire d’État à la Défense James Mattis, est une figure hautement respectée au sein du GOP, constituerait un gage de conciliation donné par Donald Trump aux sénateurs internationalistes et « faucons » qui redoutent un affaiblissement de la défense des intérêts américains au profit de ceux de ses rivaux, y compris au Moyen-Orient où le général Petraeus a longtemps servi. Par ailleurs, s’il n’appartient pas au courant d’idées du président élu et n’occulte pas, au contraire de ce dernier, la dimension politique des conflits et des enjeux de défense, et considère le concept de nation building comme faisant partie intégrante de la mission des forces armées, David Petraeus reste toutefois en accord avec lui en ce qui concerne le renforcement de l’outil militaire. Il plaide, pour sa part, en faveur de l’élimination de la menace de « sequestration » consistant en une série de coupes automatiques dans le budget militaire qu’il juge être « allées trop loin ».

Former U.S. Ambassador to the United Nations Bolton arrives for a meeting with U.S. President-elect Trump at Trump Tower in New York

John Bolton lors de son arrivée le 2 décembre 2016 à la Trump Tower pour y rencontrer le président-élu Trump (photo : Mike Segar/Reuters).

3) Les candidats conservateurs modérés et radicaux interventionnistes, à savoir, d’une part (chez les modérés), l’internationaliste mainstream Mitt Romney et, d’autre part (chez les radicaux), les néoconservateurs John Bolton et Rudolph Giuliani, représentants de la fraction droitière du GOP, à la ligne farouchement antirusse, anti-iranienne et inconditionnellement pro-israélienne.

La vision idéaliste-interventionniste forcenée des néoconservateurs, axée sur la promotion de la démocratie et des intérêts américains et israéliens par l’usage privilégié et prépondérant de la force militaire, a été résumée dans la doctrine G.W. Bush que le politologue Pierre Hassner désigne par l’expression de « wilsonisme botté ». Les néoconservateurs ne font pas partie des grands favoris au poste de secrétaire d’État : Rudolph Giuliani et Newt Gingrich ayant été écartés, seul John Bolton reste dans la course, mais semble largement devancé par Rex Tillerson, David Petraeus et Mitt Romney.

Rudolph Giuliani souhaite naturellement voir John Bolton à la tête du département d’État. A contrario, le sénateur Rand Paul, non-interventionniste résolu appartenant à la branche libertaire du GOP et membre de la Commission des Affaires étrangères du Sénat, jure qu’il s’opposera à sa nomination ou à celle de tout autre « faucon » à n’importe quel poste au sein de l’administration Trump. John Bolton est, en effet, l’un des représentants les plus emblématiques ou archétypiques du courant néoconservateur, à l’image de certaines figures de l’administration George W. Bush, telles que Paul Wolfowitz, Richard Perle et Paul Bremer. Il se montre plus soucieux du renforcement de la puissance militaire et de la souveraineté de l’Amérique que du respect de ses obligations internationales. Sa vision des relations internationales est hégémoniste et unilatéraliste. Sous ce rapport, l’Amérique doit demeurer le « gendarme du monde » et, selon lui, restaurer son leadership global qu’il estime sérieusement entamé par la politique de Barack Obama. Elle doit dominer, réguler, surveiller, défendre et imposer ses valeurs et ses intérêts, quitte à devoir intervenir préventivement et à opter pour le renversement par la force de régimes non démocratiques et insoumis (regime change), en s’affranchissant du droit international et de ses liens internationaux pour atteindre ses objectifs.

Alors que Donald Trump prétend avoir condamné dès le départ la guerre en Irak en 2003, John Bolton en a été un chaud partisan de la première heure et a vigoureusement fustigé le retrait des troupes américaines du pays en 2011. Les deux hommes se retrouvent toutefois dans leur rejet de l’accord sur le nucléaire iranien que John Bolton a qualifié, dans un discours prononcé en août 2016 à l’American freedom Alliance (association néoconservatrice connue pour ses positions anti-islam), de « pire acte d’apaisement de l’histoire américaine » en rupture d’après lui « avec une politique bipartisane de plusieurs décennies consistant à ne pas négocier avec des terroristes ». Dans une tribune, il invite d’ailleurs le président Trump à l’abroger dès les premiers jours de son mandat.

En somme, le souverainisme ardent et le mépris de John Bolton pour l’internationalisme ne le rendent pas moins interventionniste, militariste et belliciste. Quoique très hypothétique, sa nomination marquerait un retournement inouï par rapport aux positions et à la sémantique non-interventionnistes adoptées par Donald Trump durant la campagne.

To be continued.

Chady Hage-Ali

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Publié dans Diplomatie, Politique étrangère américaine, Théories et concepts des relations internationales
One comment on “Nomination du prochain secrétaire d’État américain : les principaux courants de pensée et leurs représentants parmi les candidats
  1. […] et serviteurs de cette orthodoxie (comme l’est le général David Petraeus – voir mon article précédent) sur laquelle repose le consensus bipartisan et dont les attendus demeure la consolidation de […]

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