Politique étrangère : qu’attendre des candidats en lice pour la présidentielle américaine ? (1ère partie – les démocrates)

Candidats

Les cinq candidats favoris des primaires (de gauche à droite, de haut en bas) : les démocrates Bernie Sanders et Hillary Clinton, les républicains Marco Rubio, Donald Trump et Ted Cruz (Photo : daily.jstor).

La politique étrangère : un critère d’évaluation relativement secondaire mais non négligeable

Force est de constater que la politique étrangère (PE) ne semble occuper, à ce jour, une place prépondérante parmi les thèmes qui guident le vote pour les primaires américaines. L’enjeu de la PE a d’ailleurs rarement été le critère d’évaluation le plus décisif lors des élections présidentielles depuis le milieu du XXe siècle, sauf, en général, quand celles-ci se tenaient en période de guerre (au moment où les forces armées étaient engagées à l’extérieur) et de forte menace contre la souveraineté nationale et la sécurité intérieure (homeland security) avec un risque accru d’attaques terroristes.

En outre, la prudence reste de mise dès lors qu’il s’agit de faire des prévisions sur la future PE de Washington. Et ce, d’autant que les actions menées par un candidat après son accession au pouvoir ont souvent pu contredire ses promesses et plaidoyers électoraux. Comme illustration nous pourrions prendre l’exemple du candidat George W. Bush. Ce dernier, en critiquant en octobre 2000 la surextension des engagements de l’administration Bill Clinton à l’étranger ( « I believe we’re overextended in too many places » ), avait ainsi laissé entendre, face à Al Gore, qu’il mènerait une politique plus isolationniste que le président sortant. Nous savons ce qu’il advint par la suite.

Par ailleurs, la circonspection se justifie compte tenu du fait que, d’une part, les débats électoraux sur les questions de PE sont généralement les plus émaillés d’exagérations, et que d’autre part, l’identité des conseillers de certains candidats est pour l’heure inconnue. La surenchère de triomphalisme et de discours virils sur la puissance, la liberté et la neutralisation des ennemis de l’Amérique et d’Israël est classique lors des campagnes, surtout chez les républicains. Celle-ci satisfait leurs bailleurs et électeurs traditionnels, mais ne fait plus autant recette qu’avant auprès des électeurs blancs ou white angry men au coeur de l’électorat de Donald Trump et de la jeunesse. Les attributs de la puissance ne répondent pas au déclassement des premiers face à la mondialisation, au chômage, aux difficultés du quotidien et à l’aspiration à plus d’égalité exprimée par le second groupe.

Si la PE passe après l’économie – critère jugé fondamental – et le social, deux problématiques, intérieure et internationale, semblent toutefois se télescoper et plus particulièrement intéresser l’électorat cette année : le terrorisme et l’immigration. Celles-ci sont quasi corrélées dans la perception collective, dans la mesure où la guerre en Syrie, Daesh, l’islamisme radical et les autres « hot spots » dans le MENA créent massivement des réfugiés et des candidats au jihad. Les attentats parisiens de novembre 2015 ont montré que la PE peut toujours affecter ces élections. Cet événement a ravivé l’inquiétude vis-à-vis de l’islamisme et des musulmans, sous-tendue par l’idée de la « cinquième colonne » avec, comme effet, de replacer la PE au centre des débats et de rapprocher les enjeux extérieurs des enjeux nationaux.

La PE comptera vraisemblablement dans ces élections mais, encore une fois, d’une manière difficilement prévisible et saisissable par les sondages. La majorité des électeurs s’attardera moins sur les détails de la PE (dont elle cerne mal les enjeux et qu’elle préfère déléguer à ses élites) mais sera néanmoins influencée par la perception de la force ou de la faiblesse du candidat sur ces questions, autrement dit par sa crédibilité en tant que possible commandant en chef. Un échec du candidat à ce test peut se répercuter négativement sur la perception de ses « compétences domestiques ». Le républicain Ben Carson, par exemple, n’a pas su passer avec succès le « sniff test » en PE et, déjà affaibli par la révélation de mensonges sur son passé, a continué sa chute dans les sondages en se montrant très hésitant sur la stratégie à adopter pour combattre le terrorisme.

sandersclinton AP

Bernie Sanders et Hillary Clinton (Photo AP)

I. Le « faucon » centriste Hillary Clinton et le socialiste multilatéraliste Bernie Sanders, ou l’héritage d’Obama clivé en deux branches

A) Hillary Clinton et la promesse d’une diplomatie plus musclée et agressive

Dans le camp démocrate, aucun des deux candidats en tête des primaires, Bernie Sanders et Hillary Clinton, ne semble désireux de s’écarter de la ligne tracée par B. Obama, tout au moins pendant la campagne. L’enjeu est de ne pas perdre les gains de crédibilité engrangés par les démocrates en PE – domaine qui, jusqu’aux choix désastreux de l’époque George W. Bush, était considéré comme un avantage traditionnellement acquis aux républicains. Si Hillary Clinton tente naturellement de tirer parti de son expérience internationale de premier plan et du regain d’intérêt des citoyens pour les questions de sécurité, son avantage comparatif sur ces aspects ne lui garantit toutefois pas à lui seul d’obtenir l’investiture démocrate.

Nonobstant ses quatre années au département d’État, la figure féminine triomphante qu’elle incarne et sa position qui fut longtemps celle de « candidate naturelle » du parti, Hillary Clinton reste relativement mal-aimée du jeune électorat,  y compris féminin. En cas de victoire à la présidentielle, l’on suppose qu’elle incarnera la continuité de la PE de Barack Obama mais avec un leadership plus affirmé, volontariste, énergique voire agressif – en somme plus proactif que réactif -, et avec une propension marquée à l’hégémonisme libéral qui caractérisait déjà la présidence de son époux Bill. Réputée être une femme à poigne, on peut s’attendre à ce qu’elle montre une grande fermeté dans les négociations internationales, exerce un pouvoir d’injonction plus fort sur les alliés de l’Amérique et accroisse la pression sur ses adversaires par des mesures de coercition économique et militaire.

Si Hillary Clinton ne renie pas l’héritage de Barack Obama et le revendique même désormais haut et fort, avec insistance (au point de mentionner 21 fois son nom au cours d’un débat télévisé dans le but de s’attirer les faveurs des minorités des États du Sud), cela ne fait pas oublier qu’il y a encore quelques mois, elle s’employait avec plus ou moins de finesse à marquer sa différence voire à prendre ses distances avec le style Obama. En pré-campagne depuis deux ans, elle n’a d’ailleurs que très rarement résisté à l’envie de décocher quelques flèches à l’actuel occupant de la Maison Blanche. Aussi, fin 2014, égratignait-elle sa stratégie (ou son absence de stratégie) en Ukraine et en Syrie en affirmant que sa doctrine se réduisait à « don’t do stupid stuffs » (« ne faites pas des trucs stupides »), ajoutant : « les grandes nations ont besoin de principes d’organisation, et ‘ne faites pas des trucs stupides’ n’est pas un principe d’organisation » («Great nations need organizing principles, and ‘Don’t do stupid stuff’ is not an organizing principle »).

Elle faisait alors référence au dossier syrien et à la décision de Barack Obama de maintenir les États-Unis sur la touche plutôt que d’aider les rebelles syriens à mettre sur pied une force de combat crédible pour faire face au régime de Bashar al-Assad. Selon elle, cet « échec » durant la première phase du soulèvement avait conduit à la montée du groupe « État islamique ». Dans son livre Hard Choices, elle affirme avoir été une ardente avocate au sein de l’administration Obama du renforcement militaire des rebelles de l’ASL. Ses positions ont fait dire, sans détour, au vice-président Joe Biden à son sujet qu’elle est une « interventionniste » ayant trop tendance à croire que « nous devons faire quelque chose quand des gens mauvais font de mauvaises choses »(« we just have to do something when bad people do bad things »).

B) Hillary Clinton : une grande expérience mais une vision stratégique datée

APEC Poutine-Clinton

Vladimir Poutine et Hillary Clinton lors d’une recontre au sommet de l’APEC le 8 septembre 2012 à Vladivostok. (Photo : Associated Press)

Les atouts d’Hillary Clinton en PE sont nombreux et l’on ne peut que reconnaître qu’elle a, à ce jour, le programme le plus construit, précis et cohérent en la matière. En outre, le fait de connaître de nombreux acteurs internationaux, d’être entourée d’une équipe de personnes compétentes sur ces questions et rompues aux rouages de l’État est un point qui peut s’avérer très rassurant pour de nombreux gouvernements alliés et qui fait défaut pour l’heure à son rival démocrate Bernie Sanders, a fortiori à son adversaire républicain Donald Trump, largement perçu à l’étranger comme un nationaliste xénophobe et islamophobe, n’ayant aucune compétence politique.

Mais Hillary Clinton n’a pas que des atouts. À commencer par sa vision des relations internationales et sa conception de la puissance américaine, datant de l’immédiat après-guerre froide, qui apparaissent désuètes dans un système international sorti du moment unipolaire. Celles-ci sont résumées dans son idée du « New American Moment«  qui insiste sur la nécessité impérative d’un nouveau leadership américain mondial. La même remarque peut être faite au sujet de la politique qu’elle veut conduire au Moyen-Orient. Le fait qu’elle ait récemment invité à intervenir dans sa campagne l’ex secrétaire d’État Madeleine Albright, figure emblématique des années Bill Clinton et promotrice de l’« indispensable nation », contribue à accentuer son identification à une caste de professionnels de la politique prévisibles et qui se complaisent dans la certitude que l’Amérique a les capacités de régler les problèmes mondiaux, d’intervenir à sa guise, sans trop s’encombrer de l’avis et des sentiments des autres nations.

À certains égards, la ligne d’Hillary Clinton peut sembler pencher davantage vers l’hégémonisme et l’unilatéralisme des néoconservateurs que vers le multilatéralisme et le légalisme de la doctrine ou du style Obama, même si une bonne dose de realpolitik tempère ses élans idéalistes et la place subtilement entre les deux. Sa ligne s’apparente à un unilatéralisme plus intelligent, subtil et attrayant que l’unilatéralisme brutal à la façon des néoconservateurs. Plutôt que multipolaire, le monde selon Hillary est un monde multipartenaire dont l’Amérique reste invariablement, obligatoirement le centre. Lorsque cet ordre est menacé, l’Amérique ne peut se dérober à son devoir et doit faire ce qui doit être fait. Autre aspect désavantageux pour Hillary Clinton (à moins que l’on ne se place du point de vue des faucons républicains les plus irréductibles et des démocrates de l’aile conservatrice et interventionniste), celle-ci avait soutenu l’intervention militaire décidée par l’administration Bush-Cheney en Irak en 2003 (une prise de position qui l’avait déjà desservie face à Barack Obama en 2008, lequel s’était alors univoquement positionné comme le candidat de la désescalade/du retrait et de la fin de l’unilatéralisme).

Bernie Sanders rappelle d’ailleurs à l’envi que, contrairement à sa rivale, il avait été opposé à l’intervention en Irak (mais avait, en revanche, soutenu celle de l’OTAN en Yougoslavie en 1999 puis l’intervention américaine en Afghanistan qui était, à ses yeux, une riposte légitime). Hillary Clinton avait voté en faveur du Patriot Act en octobre 2001 et de sa reconduction en mars 2006, et avait également plaidé pour le « surge » en Afghanistan et pour l’intervention militaire en Libye. Ces prises de position placent respectivement les candidats Clinton et Sanders à la droite et à la gauche de B. Obama.

C) Hillary Clinton, « meilleur espoir néoconservateur »?

US-CHINA-DIPLOMACY-BIDEN-XI JINPING-CLINTON

l’actuel président chinois Xi Jinping (alors vice-président au moment de la photo) et la secrétaire Hillary Clinton lors d’un déjeuner origanisé au département d’État, à Washington DC. le 14 février 2012  (Photo : AFP /Jim Watson/Getty Images).

Hillary Clinton propose une PE plus perméable aux positions républicaines, précisément néoconservatrices, et peut ainsi espérer ratisser large, en ralliant, outre sa base démocrate ou « nouveaux démocrates », des républicains qui seraient peu convaincus par le candidat de leur parti. Des républicains néocons désormais plus centristes, comme l’historien Robert Kagan, qui perçoivent la PE de B. Obama comme « faible », se reconnaissent dans les idées et les choix opérés par H. Clinton, en particulier dans sa défense musclée du libéralisme. Ils pourraient espérer, à travers sa possible victoire, regagner en influence et se voir ménager une place au sein de son administration.

Mais ce soutien déclaré demeure embarrassant pour Hillary Clinton qui ne veut pas être associée au néoconservatisme, même si elle n’est pas encore tout à fait crédible dans son statut d’héritière politique de B. Obama. Il est très probable que de nombreux électeurs républicains (néocons et conservateurs réalistes internationalistes) préfèreront en dernier ressort une candidate démocrate « faucon » à un candidat républicain insaisissable comme D. Trump, perçu comme « isolationniste » et dont les positions en matière d’économie sont jugées antilibérales, ou comme Ted Cruz dont la stratégie brouillonne peine à se déterminer entre isolationnisme et leadership global.

Aucun d’eux ne fait, à l’évidence, le poids face à Hillary Clinton sur les dossiers internationaux qu’elle maîtrise et sur lesquels elle reste la plus opiniâtre et inflexible : la sécurité intérieure, la guerre contre le terrorisme, l’attitude ferme vis-à-vis de la Russie de Vladimir Poutine, de la Chine et de l’Iran, la diffusion de la démocratie à l’extérieur et le soutien sans réserve à Israël. Toutefois, sur ce dernier point, T. Cruz se montre intransigeant et réfractaire à tout compromis, et se place ainsi comme le plus pro-israélien des candidats, juste devant Hillary Clinton.

En dépit de son sens politique et de l’énergie qu’elle déploya comme chef de la diplomatie, la seule remarquable réalisation dont Hillary Clinton ne manque pas de s’attribuer le mérite, y compris dans ses mémoires, reste l’opération qui permit d’éliminer Oussama Ben Laden. Mais ce succès politique fut ensuite terni par le fiasco libyen succédant à la chute du colonel Kadhafi et le nom Clinton entaché par une série de scandales : le « Benghazi-gate », l’ « emails-gate » et les soupçons de conflits d’intérêts autour des dons étrangers reçus par la Fondation Clinton.

Une victoire d’Hillary Clinton aux présidentielles laisse difficilement entrevoir un réchauffement avec les puissances rivales (Russie et Chine), tout au moins tant que ces deux pays restent dirigés par leurs leaders actuels. Dans un langage peu diplomatique, celle-ci comparait en mars 2014 Vladimir Poutine à Hitler et, en janvier 2016, le qualifiait de « brute (bully) à laquelle il faut tenir tête ». Elle fait porter à ce dernier la responsabilité de l’échec du reset (redémarrage). Le président russe n’est pas son unique cible puisque dans un tweet posté en septembre dernier, elle qualifiait de « sans vergogne » (« shameless ») la présence du président chinois Xi Jinping au sommet onusien sur l’égalité des genres organisé à Pékin. Pour justifier son accusation d’hypocrisie, elle y avait joint un article faisant état de l’arrestation en Chine de cinq activistes féministes en mars 2015.

Il est utile de souligner qu’Hillary Clinton avait essuyé à son tour les critiques du sénateur républicain Rand Paul qui reprochait à la Fondation Clinton d’avoir accepté des millions de dollars de l’Arabie saoudite et d’autres pays arabes donateurs connus pour leur « horrible bilan sur les droits des femmes ». Hillary Clinton garde donc une position très ferme voire hostile mais en même temps pragmatique vis-à-vis de la Russie et de la Chine qu’elle accuse de mener des actions agressives dans leurs régions respectives. Son plaidoyer en faveur du « siècle  Pacifique des États-Unis » et du « pivot stratégique » vers l’Asie, son discours à l’ASEAN en juillet 2010 et ses critiques régulières à l’encontre du gouvernement chinois nourrissent à son égard l’aversion et la méfiance de Pékin qui l’accusait d’ingérence et de manigances dans ses affaires internes et dans ses contentieux territoriaux en mer de Chine méridionale.

Le journal national Daily China s’était même félicité de son départ, lui reprochant d’avoir « toujours parlé d’une voix unipolaire sans jamais sembler intéressée par les réponses qu’elle recevait » (« Clinton always spoke with a unipolar voice and never appeared interested in the answers she got ») contrairement à son remplaçant John Kerry, vu par les Chinois comme un secrétaire d’État qui comprend « la vraie nature multipolaire du monde du 21e siècle » (« Kerry understands the true multipolar nature of the 21st century world »).

Bien qu’elle ne semble pas disposée à se taire sur les questions de droits de l’Homme en Chine, rien ne laisse penser qu’Hillary Clinton prendra dans ce domaine des mesures coercitives susceptibles de faire basculer l’équilibre dans les relations sino-américaines. S’agissant de la Russie, elle promet de « limiter, de contenir et de dissuader ses agressions en Europe et au delà » et de réduire la dépendance énergétique de l’Europe vis-à-vis de Moscou. Le fait de convenir de la nécessité de coopérer avec la Russie dans quelques rares domaines importants où leurs intérêts se croisent (comme la non-prolifération nucléaire) n’atténue ni sa défiance ni sa volonté de mettre en échec tout ce qui pourrait aider la Russie de Vladimir Poutine à redevenir une grande puissance. L’élection d’Hillary Clinton est vue de Russie comme la « pire option », certainement pas de nature à atténuer les tensions, au point que les Russes préfèreraient n’importe quel candidat républicain à celle-ci.

Sévère envers compétiteurs de l’Amérique et les « rogue states » (« États voyous »), le tempérament d’Hillary Clinton n’est pas sans évoquer celui du secrétaire d’État John Foster Dulles, théoricien de la stratégie de refoulement (rollback) dans les années 1950. Les mesures qu’elle préconisait pour le Moyen-Orient lorsqu’elle occupait ses fonctions penchaient, en effet, davantage vers le renversement des régimes politiques (regime change), tel qu’il fut appliqué en Libye sous sa supervision en 2011, que vers la stratégie de l’endiguement (containment) à la façon de B. Obama, tel qu’appliqué depuis 2013 en Syrie et en Irak, et qui ne satisfait d’ailleurs pas Hillary Clinton. C’est en 2013 que le plan pour la Syrie proposé par une coalition de « faucons » du département d’État, du département de la Défense et de la CIA (Hillary Clinton, Léon Panetta et David Petraeus) fut rejeté par la Maison Blanche, marquant ainsi définitivement la neutralisation, au sein de l’administration, du courant « faucon » par le courant « modéré » (cet adjectif est préférable à « non-interventionniste » qui est excessif pour qualifier la ligne d’Obama).

Le président Obama craignait qu’en donnant aux rebelles syriens les capacités de renverser le régime de Bachar al-Assad comme le recommandait ce plan, cela n’eût pour effet d’entraîner l’Amérique dans le conflit. L’ensemble de ces éléments laisse à penser que, une fois à la Maison Blanche et ayant les coudées franches, le « smart power » d’Hillary Clinton pourrait l’amener à avoir plus volontiers recours à « l’interventionnisme humanitaire » et au nation building propres à la politique de Bill Clinton, au regime change de la doctrine Eisenhower et surtout, plus régulièrement, à la coercition et à l’approche de la « carotte et du bâton » de la doctrine Nixon (approche élaborée par Henry Kissinger, prisée par la diplomatie obamienne et éprouvée face à l’Iran). La question est de savoir si Hillary Clinton saura résister à la tentation de sortir de la prudence et de la retenue (érigées en principe dans les doctrines Kissinger/Obama) et réfréner son instinct interventionniste.

D) Hillary et Israël : approfondir encore et toujours les liens

Hillary Netanyahu gpo

Hillary Clinton et Benyamin Netanyahou. (Photo : GPO)

La relation avec Israël est un dossier sur lequel Hillary Clinton pourrait se différencier plus nettement de B. Obama. En dépit de visites destinées à réchauffer leurs relations, le courant n’est jamais passé entre l’actuel président américain et le PM israélien Benyamin Netanyahou. Dans une lettre parue le 4 novembre 2015 dans le magazine Forward, aux allures de véritable « déclaration d’amour », Hillary Clinton promettait de « réaffirmer le lien incassable avec Israël et avec Benyamin Netanyahou» et de promouvoir des relations bilatérales encore plus fortes.

Elle voit dans ce partenariat stratégique de nombreuses applications, dont la lutte contre Daesh et le jihadisme et contre les « ambitions agressives de l’Iran dans la région » en s’assurant que les « dangereuses armes russes et iraniennes ne tombent pas entre les mains du Hezbollah ». Afin de maintenir et de renforcer l’avantage militaire qualitatif d’Israël, elle promet comme première mesure, outre la fourniture exclusive d’armes et de systèmes de défense antimissiles avancés, d’envoyer une délégation de chefs d’état major pour rencontrer les commandants israéliens. Elle s’engage également (comme le font, au demeurant, tous les candidats républicains) à œuvrer à mettre fin aux mesures destinées à isoler et à délégitimer Israël, en tête desquels le mouvement BDS (Boycott, Divestment and Sanctions). Enfin, elle tient à inviter B. Netanyahou durant le premier mois de sa prise de fonction.

Son souhait de faire repartir la relation de Washington avec le PM israélien sur de bonnes bases ne garantit pas, le cas échéant, qu’elle puisse obtenir de sa part plus de concessions sur la colonisation juive des territoires palestiniens qu’elle n’en avait obtenues au cours du premier mandat de Barack Obama. Dans sa lettre, les points qui fâchent sont soigneusement occultés. En prenant fait et cause pour Israël – ce que Barack Obama lui-même n’a jamais fait de manière aussi personnelle -, Hillar Clinton envoie un mauvais signal à la partie arabe et nuit d’emblée à l’image de la future administration démocrate dont elle pourrait prendre les rênes, à sa crédibilité et à son efficacité en tant que principal arbitre de ce conflit.

Pour l’intellectuel israélien de gauche Gideon Levy, indigné par le contenu de ladite lettre, H. Clinton est une « fausse amie d’Israël » car elle encourage l’impunité de son gouvernement, lui donne un blanc-seing pour agir de la manière la plus extravagante et brutale qui soit, au mépris de la souffrance des Palestiniens, fait un pied de nez à la communauté internationale et, in fine, conduit le pays à son autodestruction. Il compare Hillary Clinton et son « soutien à l’occupation continue » [des territoires palestiniens] à une « personne qui fournirait de la drogue à un parent dépendant ».

E) Bernie Sanders : une faible expérience mais un regard sans complaisance sur les dérives du passé

Bernie Sanders a beau être un parfait novice en PE et être bien plus à l’aise avec les questions de corruption politique et d’inégalités sociales et économiques, il n’est pas certain que cela demeure pour lui un handicap majeur. Dans l’ensemble, il semble être en accord avec la politique menée par Barack Obama et ne va probablement rien bouleverser. Il est le plus fervent défenseur de l’accord sur le nucléaire iranien que les candidats républicains jurent à tue-tête d’annuler. Il s’agit d’une pièce maîtresse de l’héritage d’Obama dont ni lui ni Hillary Clinton ne remettent en cause le bien-fondé et les termes. Si son programme de PE ne semble pas encore très construit et précis, ses considérations sur l’histoire de la politique de son pays dans le monde depuis 50 ans, distillées dans ses discours et interviews, sont intéressantes et laissent apparaître une lucidité de bon aloi et une sincérité rafraîchissante et rare de la part d’un candidat américain.

Bernie Sanders se montre prompt à reconnaître les désastres causés par les coups d’États orchestrés par la CIA, de l’Iran (1953) au Chili (1973), les interventions militaires au Moyen-Orient et les renversements subséquents de régimes créant un vide propice au chaos et à l’installation des extrémistes. Il est en phase avec une grande partie de la jeunesse qui tourne le dos à l’exceptionnalisme américain (autrement dit à l’idée d’une nation moralement, politiquement et culturellement supérieure aux autres) et qui a désormais une meilleure image du socialisme que du capitalisme. Tout en se disant patriote, Bernie Sanders souhaite voir émerger une Amérique plus humble qui renonce à dominer les autres peuples et à imposer ses règles à l’extérieur par la force.

Le message de Bernie Sanders, pétri d’optimisme et de bienveillance toute paternelle, plaît à de nombreuses couches sociales et générations (la « Génération Y » ou « millennials » et la « Génération Z » ou « Alpha » ) qui voient en lui le candidat le plus à même d’accomplir les promesses déçues de Barack Obama. En tant que personne, il séduit par sa passion et sa sincérité ; et son message, par une radicalité qui tranche avec le pragmatisme conformiste et le gradualisme de Barack Obama et d’Hillary Clinton. Il lui reste à s’entourer d’experts et de conseillers en relations internationales capables de mettre au point un programme qui combine et articule de façon cohérente et efficace son socialisme à tendance protectionniste – protectionnisme économique qui le rapproche de D. Trump et pousse les deux hommes à fustiger le Partenariat Trans pacifique (PTP) qu’ils jugent désastreux pour les emplois américains – et sa vision de PE dont la tonalité paraît plus internationaliste.

Hillary Clinton et Bernie Sanders lors d'un débat démocrate organisé au Gaillard Center, le 17 Janvier 2016

Hillary Clinton et Bernie Sanders lors d’un débat démocrate organisé au Gaillard Center, à Charleston, en Caroline du Sud, le 17 Janvier 2016 (photo : AP/Mic Smith)

Sur son site web de campagne, Bernie Sanders explique que, pour lui, la PE ne consiste pas uniquement à décider de la manière de réagir face aux conflits dans le monde, mais doit inclure la redéfinition même du rôle de l’Amérique dans le monde à l’heure de l’économie globale. Dans son discours, la guerre doit rester l’ultime recours, et il se dit prêt à revêtir l’habit de chef de guerre si toutes les autres voies ont été épuisées.

Bien qu’il ne se situe pas dans la veine du messianisme démocratique et du moralisme (propre à la tradition idéaliste wilsonienne dans laquelle s’inscrivent les néocons) et ne se pose donc pas en héraut ou chantre d’un méliorisme global, Bernie Sanders est le seul wilsonien de ces élections au regard de l’importance quasi dogmatique qu’il attache au règlement des conflits par la voie diplomatique. Son passé d’objecteur de conscience pendant la guerre du Vietnam ne semble pas l’avoir empêché de rattraper son retard et de talonner dans les primaires la redoutable « commandante en chef » Clinton.

Malgré son passé de militant des droits civiques et son opposition à la guerre, Bernie Sanders n’est pas un pacifiste revendiqué et réfute d’ailleurs cette étiquette. Ses déclarations laissent entendre qu’il agira toujours avec précaution et ne prendra pas, par exemple, la décision de retirer les troupes d’Afghanistan sans évaluer sérieusement la situation sur le terrain. La reprise de Ramadi en Irak lui a fait dire au cours d’un débat démocrate dans le New Hampshire que l’Amérique doit continuer d’aider l’État irakien dans sa lutte contre Daesh. Il est partisan de la poursuite des négociations avec les acteurs du conflit syrien (Russie, Iran, Arabie saoudite, Turquie etc.) afin d’aboutir au départ du président syrien. Il se montre néanmoins prudent et considère que ce départ doit rester un objectif secondaire, la priorité absolue étant d’éliminer Daesh. Par ailleurs, il met en garde contre une chute brutale du Baath qui pourrait être déstabilisatrice.

Avec B. Sanders, le leading from behind devrait être largement privilégié : l’Amérique continuera ainsi d’apporter son soutien logistique mais sans être systématiquement aux avant-postes. Il souhaite voir les alliés se retrousser les manches pour régler les conflits et assurer la sécurité de leurs propres espaces. Il critique, à cet égard, le manque d’implication des plus riches pays arabes (les monarchies du Golfe) dans la lutte contre Daesh, au premier rang desquels l’Arabie saoudite qui représente pourtant le quatrième budget défense du monde et possède une grande quantité de F-16. Il estime que c’est avant tout aux nations arabes d’agir avec responsabilité et de former une large coalition pour mener ce combat qu’il qualifie de « guerre pour l’âme de l’islam » .

Hillary Clinton défend le principe similaire selon lequel les peuples de la région doivent impérativement être en mesure de prendre en main la sécurité de leurs communautés bien que ses propositions aillent clairement dans le sens d’une remilitarisation de la région et d’une projection militaire américaine plus importante sans pour autant impliquer directement les troupes américaines au sol. Elle propose un plan d’action global plus détaillé que celui de Bernie Sanders  ; une « approche combinée », selon ses termes, consistant à renforcer le contingent de forces spéciales américaines chargées d’entraîner les forces locales, arabes sunnites et kurdes qui combattent Daesh en Syrie et en Irak, et à intensifier la campagne aérienne (par une plus large coalition, une augmentation du nombre d’avions et de cibles) couplée à un renseignement plus performant.

Elle table simultanément sur un « second réveil sunnite » (en référence à la première expérience de coopération avec les tribus sunnites irakiennes en 2007) et sur une réconciliation politique en Irak. Si, prévient-elle, ce gouvernement irakien refuse d’armer les volontaires sunnites et kurdes pour combattre Daesh, la coalition les armera, de la même manière qu’elle envisage d’imposer une zone d’exclusion aérienne en Syrie pour, dit-elle, protéger les civils des bombardements aériens du régime syrien, et de rééquiper et faire monter en puissance « des unités viables de l’opposition syrienne ». Cependant, ce type de mesure peut aussi conduire au renforcement des jihadistes salafistes et à la miliciarisation des populations au détriment de la consolidation des États et, sans le consentement et la coordination des autorités légitimes, au renforcement des dynamiques centrifuges éloignant toute perspective d’entente nationale.

Lors même que certaines propositions de la candidate pouvaient encore paraître réalisables, quoique sans garantie de succès, avant l’intervention russe, la situation régionale est désormais telle que cette stratégie pourrait être dépassée et caduque en 2017, du fait de l’accélération des événements, de la diversité et versatilité des acteurs, de l’islamisation de la rebellion syrienne, de la tension à son comble entre l’Iran et l’Arabie saoudite, de la détermination russe à préserver le régime syrien – et qui a déjà montré son efficacité sur le terrain -, du manque de leadership et de crédibilité de Washington, de l’impuissance de l’Europe, de la montée en puissance kurde et de l’obstination du gouvernement turc d’Erdogan à contenir par tous les moyens cet irrédentisme.

F) Bernie Sanders et la normalisation à marche forcée avec l’Iran : candeur ou réalisme?

Bernie Sanders veut poursuivre « la main tendue » aux ennemis d’hier et d’aujourd’hui, et même, pourrait-on dire, dépasser assez vite ce stade pour en arriver aux accolades, quitte à brûler dangereusement les étapes aux yeux de ses détracteurs démocrates. Il souhaiterait précisément impliquer l’Iran – qu’il considère comme un acteur régional majeur – dans la lutte antiterroriste, l’élimination de Daesh, le règlement des conflits et la stabilisation de l’arc de crise moyen-oriental qui s’étend de la Syrie à l’Afghanistan. Sur ce point, il est en total désaccord avec Hillary Clinton qui fustige toute idée de normalisation puisque, selon elle, le fait que l’Iran ne se dote pas de l’arme nucléaire n’en fait pas moins un ennemi déclaré de l’Amérique et d’Israël qui, comme elle l’a affirmé dans une allocution donnée à la Brookings Institution , »a ses empreintes sur presque chaque conflit de la région, soutient les mauvais acteurs au Liban et au Yémen, et jure de détruire Israël ».

À l’opposé de Bernie Sanders, Hillary Clinton ne dissocie pas les deux défis posés par l’Iran et Daesh, qu’elle considère comme imbriqués. L’accord sur le nucléaire n’ayant pas modifié le comportement de Téhéran, la candidate juge dangereux et erroné de soutenir l’envoi de troupes iraniennes en Syrie, aux portes de l’État hébreu. En septembre 2015, elle a présenté un plan pour contrer l’influence iranienne , censé empêcher principalement l’armement et le financement de ses alliés au Liban, en Syrie, au Yémen et dans les territoires palestiniens. Ce plan inclut une série de mesures, parmi lesquelles la fourniture à Israël de chasseurs F-35 et de nouvelles technologies de détection des tunnels utilisés par le Hamas pour le passage de combattants et d’armes, une demande adressée aux alliés de Washington d’interdire l’entrée d’avions iraniens en Syrie et un projet de déploiement plus important de navires américains dans le détroit d’Ormuz afin de le garder ouvert à la navigation internationale.

L’objectif est de répondre aux critiques et au scepticisme des détracteurs et des partisans circonspects de l’accord nucléaire qui s’attendent à ce que le renflouement de la trésorerie iranienne après la levée des sanctions permette à Téhéran de pourvoir plus abondamment d’armes ses satellites dans la région. Hillary Clinton a repris à son compte les conclusions d’une lettre signée par dix experts et diplomates américains, dont la négociatrice Wendy Sherman. Les signataires, tout en se présentant comme « de fervents partisans de la diplomatie nucléaire avec l’Iran » convaincus qu’il existe « d’autres domaines où la coopération peut être renforcée », jugent toutefois « l’appel du sénateur Sanders à des ‘mesures énergiques’ pour normaliser les relations avec l’Iran et développer une ‘relation chaleureuse’ en rupture avec le président Obama et déphasé par rapport à l’approche diplomatique sobre et responsable qui a fonctionné pour les États-Unis » [j’avais, à ce propos, expliqué pourquoi une coopération irano-américaine en Syrie était improbable dans mon article sur le leadership américain datant de juin 2014].

Ces experts préviennent que la poursuite d’un tel projet « serait voué à l’échec tout en provoquant la consternation parmi nos alliés et partenaires ». Hillary Clinton insiste précisément dans son discours sur l’importance de maintenir et de renforcer la confiance des alliés arabes, condition pour les mobiliser militairement dans la bataille contre Daesh et conséquemment faire progresser les forces anti-Assad et permettre à la diplomatie américaine de bénéficier d’un effet de levier dans les négociations. En postant la lettre des dix experts sur son site de campagne, Hillary Clinton cherche assurément à décrédibiliser voire ridiculiser son rival démocrate et à prouver qu’il n’est pas le continuateur de la PE de Barack Obama et qu’il en trahirait même l’héritage.

La lettre s’achève sur un soutien sans équivoque des experts à Hillary Clinton :  » Compte tenu de ces préoccupations, il est important de se demander ce que le sénateur Sanders ferait pour d’autres questions la Russie, la Chine, nos alliés, la prolifération nucléaire, et tant d’autres choses. Nous avons hâte de l’entendre répondre à ces questions. Nous avons besoin d’un commandant en chef qui voit comment toutes ces dynamiques s’emboîtent quelqu’un qui voit l’ensemble de l’échiquier, comme Hillary Clinton le fait ».

G) Bernie Sanders et le problème israélo-palestinien : le parti pris de l’impartialité et de la posture de soutien critique à Israël

Sur la question d’Israël, Bernie Sander adopte une approche différente de ce que l’on observe habituellement chez les hommes et femmes politiques américains. Même s’il partage avec Hillary Clinton l’idée d’une solution à deux États pour régler le problème israélo-palestinien, il se distingue d’elle par une tonalité beaucoup moins pro-israélienne et surtout moins flagorneuse. Il se veut impartial en condamnant fermement les tirs de roquettes du Hamas contre les territoires israéliens et tout aussi vigoureusement les raids aériens israéliens contre Gaza. Bien qu’il admette le droit d’Israël à se défendre, il qualifie, sur son site, les attaques israéliennes de « disproportionnées » et « les meurtres généralisés de civils comme totalement inacceptables » (« while recognizing that Israel has the right to defend itself, he [Bernie Sanders] also strongly condemned Israeli attacks on Gaza as disproportionate and the widespread killing of civilians as completely unacceptable »).

Dans une interview accordée à VOX, il dit vouloir que les États-Unis travaillent aux côtés d’autres pays pour assurer la sécurité et l’existence d’Israël autant que pour permettre à un État palestinien de voir le jour. Un État dans lequel les gens pourront jouir d’un niveau de vie décent dont ils sont actuellement privés. Alors que sa rivale démocrate entend perpétuer et renforcer une tradition qui consiste à aider militairement et financièrement Israël sans contrepartie politique, Bernie Sanders émet le vœu qu’à terme, au lieu de déverser des milliards de dollars d’aide militaire à Israël et à l’Égypte, l’Amérique fournisse plus d’aide économique afin d’améliorer le niveau de vie des peuples de cette région. En 1988, invité à commenter le soutien du révérend Jesse Jackson, alors candidat aux primaires, à un État palestinien, Bernie Sanders estimait qu’avec toute l’aide versée à Israël et à d’autres pays arabes de la région, l’Amérique avait suffisamment de poids pour exiger d’eux de s’asseoir et de discuter pour trouver une solution raisonnable garantissant la souveraineté d’Israël et la protection des droits des réfugiés palestiniens. Il est toutefois difficilement imaginable qu’un président, fût-il le plus socialiste et le plus déterminé de l’histoire de ce pays, soit en mesure d’utiliser cette aide annuelle comme un moyen de pression sur le gouvernement israélien, sans risquer de soulever la plus féroce opposition du Congrès, des lobbies, des médias et d’une grande partie de l’opinion publique chrétienne contre lui.

Bernie Sanders, juif progressiste, dit concevoir avant tout sa judaïté, ses sentiments religieux et spirituels comme un principe directeur (guiding principle) et les exprime à travers le sens de la responsabilité envers l’autre. Cela explique sans doute son jugement distancié, rationnel et sa lecture non biblique de l’existence d’Israël. Sa critique sur l’ampleur des représailles d’Israël et le vocabulaire qu’il emploie rappellent certaines condamnations, parfois virulentes, qui étaient émises par des chrétiens évangéliques, principalement presbytériens, en Amérique et au Moyen-Orient dès la fin des années 1940, au moment où ils étaient témoins des terribles conséquences humanitaires et psychologiques de la création et de l’expansion d’Israël, ainsi que de l’usage disproportionné de la force dans ses guerres et conquêtes ultérieures. Depuis l’adhésion totale de l’évangélisme américain aux théories restaurationnistes et dispensationalistes à la fin des années 1960/au début des années 1970, il est très rare d’entendre des élus ou des candidats américains à des élections admonester Israël et le renvoyer sans ambages à ses responsabilités morales.

Conclusion

Les deux candidats démocrates conservent les fondamentaux de la doctrine Obama, dont principalement l’importance accordée à la diplomatie. Cependant, Hillary Clinton est plus encline à se servir de la puissance militaire et la coercition économique (hard power) pour renforcer l’outil diplomatique et le rendre plus persuasif, alors que B. Sanders conçoit la diplomatie comme un moyen en lui-même suffisamment puissant pour renforcer la PE, défendre les valeurs et les intérêts américains, et prévenir les conflits sans, au préalable, nécessairement inclure dans l’équation la force comme un outil de pression ou de chantage. Il n’est pas certain que cette doctrine ou style Obama survive au départ de son initiateur s’il est remplacé par Hillary Clinton ou, il va sans dire, à plus forte raison, par un républicain. En effet, le bellicisme d’Hillary Clinton la fera probablement revenir à une politique américaine plus traditionnelle.

Si Bernie Sanders se veut un révolutionnaire en matière de politique intérieure – car il est un homme de gauche, un homme du peuple, à la différence de Barack Obama et d’Hillary Clinton, technocrates centristes souvent dépeints comme des élitistes ou aristocrates hautains -, en revanche il est trop tôt pour dire s’il sera aussi un leader transformationnel en PE. Le président Obama lui-même n’en est pas un, bien qu’il ait longtemps laissé paraître le contraire dans ses discours. A priori beaucoup moins ambitieux que sa rivale en ce qui concerne le volet international, Bernie Sanders pourrait se contenter, dans sa diplomatie, de perpétuer le style Obama, sa prudence de Sioux, sa politique des petits pas, ses « qualités modératrices de l’humilité et de la retenue » tout en évitant de mettre en oeuvre des politiques financièrement coûteuses à l’étranger puisque là n’est pas sa priorité affirmée.

Hormis l’importance attachée à l’outil diplomatique (qui, en soi, ne dit pas grand chose sur la stratégie que l’un ou l’autre poursuivra), presque tout sépare Hillary Clinton et Bernie Sanders en politique intérieure et extérieure : leur tempérament, leurs méthodes, leurs trajectoires et combats personnels, leurs réseaux, leurs liens avec la haute finance, leur vision économique, leurs positions sur l’accès à l’éducation et sur la couverture santé universelle, la relation qu’ils établissent entre les libertés et la sécurité, la façon de dialoguer avec les alliés et les adversaires, le rôle de l’Amérique dans le monde et la promotion de la démocratie.

Chady Hage-Ali

Stratpolitix

Publicités
Tagged with: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,
Publié dans Asie, Économie internationale, Défense & sécurité, Diplomatie, géostratégie, Proche Orient, Société américaine, Théories et concepts des relations internationales
One comment on “Politique étrangère : qu’attendre des candidats en lice pour la présidentielle américaine ? (1ère partie – les démocrates)
  1. […] l’article de Chady Hage-Ali publié sur son blogue : « politique étrangère : qu’attendre des candidats en lice pour la présidentielle…(première partie) […]

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Follow STRATPOLITIX on WordPress.com

Entrez votre adresse mail pour suivre ce blog et être notifié par email des nouvelles publications.

À propos de l’auteur

Articles récents
Suivez-moi sur Twitter
Catégories

Il semble que l’URL du site WordPress ne soit pas bien configurée. Merci de la vérifier dans vos réglages de widget.

Member of The Internet Defense League

%d blogueurs aiment cette page :