Moscou et Washington : le « nouveau Grand Jeu » réactivé en Syrie

Photo prise lors du sommet des ministres des affaires étrangères de l’OTAN, à Bruxelles, le 23 avril 2013. Au premier plan, le chef de la diplomatie russe, Sergeï Lavrov, et derrière lui, son homologue américain John Kerry (photo : Reuters).

Les batailles à venir après la guerre

Qui sont les gagnants et les perdants du bilan préliminaire du conflit syrien ? La question peut paraître prématurée, la redistribution des cartes n’étant pas encore achevée à l’heure où cet article est écrit. Rien n’est joué, ni militairement ni diplomatiquement, pour le régime de Damas et ses opposants. Eu égard au bilan meurtrier inouï de cette guerre, il peut sembler également indécent de parler de « gagnant » ou «vainqueur ». Quand bien même un camp finirait par prendre le dessus sur l’autre, ce serait une victoire à la Pyrrhus. Quelle que soit l’issue des combats, la Syrie n’est pas près de résorber de sitôt ses fractures profondes, de faire taire définitivement les armes et de renouer avec l’unité et la stabilité. C’est un constat d’évidence – et sans doute la principale information à retenir à ce stade – partagé par la plupart des observateurs avertis et spécialistes du pays et de la région. La Syrie est condamnée à court terme à rejoindre la liste des États rongés par des conflits larvés, dont les autorités, contestées et repliées sur elles-mêmes, se révèlent incapables de dépasser les logiques sectaires pour rassembler leur peuple. C’est déjà le cas de l’Irak, comme des régimes issus des « révolutions du Printemps arabe ». Le plus dur reste à venir pour cette Syrie post-conflit. Même après la fin des affrontements à grande échelle, elle devra s’atteler à rebâtir une nation sur un amas de cadavres, de débris, d’images funestes et sordides, d’esprits radicalisés et de rancœurs profondes que cette guerre laissera derrière elle. Pour se faire une idée de l’ampleur et de l’accélération de l’horreur en Syrie, il suffit de comparer les bilans humains de la guerre civile libanaise (1975-1990) et de la guerre insurrectionnelle en cours. La première aura coûté la vie à 250 000 personnes en quinze ans, tandis que la seconde a fait 80 000 morts à ce jour, après un peu plus de deux ans de conflit.

Immeubles détruits dans la ville assiégée de Homs. (Photo : Shaam News Network/AFP).

Immeubles détruits dans la ville assiégée de Homs. (Photo : Shaam News Network/AFP).

Des dividendes d’ores et déjà amers pour les anti-Damas

Le peuple syrien paye incomparablement le plus lourd tribut à la guerre, mais les nombreux acteurs étrangers, régionaux et internationaux qui ont instrumentalisé ce conflit, commencent à goûter le calice amer de leur implication plus ou moins directe. La Turquie, du fait de sa surexposition et de certains choix particulièrement risqués, fait déjà face au terrorisme sur son territoire. Sa sécurité à moyen terme est en jeu. Les pays arabes sunnites du Golfe après s’être empressés de tout mettre en œuvre pour faire tomber Bachar al-Assad, s’inquiètent à présent de devoir payer à leur tour une addition salée. La campagne anti-chiites dont ils ont largement financé les relais dans le monde arabo-musulman au sortir de la « guerre des 33 jours » au Liban (2006) et qui s’est amplifiée après le déclenchement du conflit syrien, pourrait avoir comme principale conséquence de réveiller ou d’exacerber la solidarité, la combativité voire la hargne des communautés chiites de la région. Washington de son côté, ne peut ouvertement soutenir une opposition syrienne d’ores et déjà dominée par les islamistes comme il avait favorisé l’essor des Talibans en Afghanistan dans les années 1980. Les opinions publiques américaine et européenne, bien mieux informées qu’auparavant grâce à internet, suivent jour après jour l’évolution du conflit et portent un regard critique et lucide sur la nature des alliances de leurs gouvernements et sur les effets négatifs des changements de régimes dans le monde arabe. Washington peut légitimement craindre que l’éventuelle mise en place de nouveaux pouvoirs islamistes au Proche-Orient ne lui revienne comme un boomerang, surtout si cela s’accompagne d’une résurgence du terrorisme en Amérique et en Europe. Une possibilité qui ruinerait toute la stratégie régionale de Barack Obama et remettrait en cause sa doctrine de sécurité nationale déjà fortement contestée.

L’ Amérique fait profil bas et la Russie plastronne

La Russie et la Chine ont posé leur veto à trois projets de résolution de sanction du Conseil de Sécurité de l'ONU contre le régime de Bashar al-Assad, les 4 octobre 2011, 4 février 2012 et 19 juillet 2012 (photo : Reuters/Mike Segar)

La Russie et la Chine ont mis leur veto à trois projets de résolution du Conseil de Sécurité de l’ONU qui menaçaient de sanction le régime de Bashar al-Assad, les 4 octobre 2011, 4 février 2012 et 19 juillet 2012 (photo : Reuters/Mike Segar)

Parmi tous les acteurs de ce dossier, la Russie semble, à l’heure actuelle, la mieux placée pour tirer habilement son épingle du jeu et en tirer le plus de bénéfices à terme. Depuis le début du conflit, elle se montre active sur le front diplomatique, sans prendre de risques inconsidérés ou s’impliquer directement ou trop passionnément, à la différence de la Turquie.
Loin de tout zèle, la Russie affiche une attitude pondérée et pragmatique, mais non moins résolue à protéger le régime de Damas, en se rangeant judicieusement du côté du droit international et en réitérant son aversion connue pour le « regime change« . Une ligne qui, à défaut d’être audacieuse, s’avère pour l’heure payante. Moscou a mieux évalué les risques et a, contrairement à Ankara, les moyens de ses ambitions diplomatiques et stratégiques. La Russie est bien partie pour pérenniser les dividendes qu’elle a engrangés dans ce conflit. Cependant, en jouant sur plusieurs tableaux à la fois, elle n’est pas à l’abri d’un faux pas. D’un côté, le gouvernement Poutine œuvre, en façade, main dans la main, avec Washington à l’organisation d’une prochaine conférence internationale pour la paix en Syrie, et de l’autre, enhardit le régime de Damas en lui fournissant généreusement des armes pour l’aider à venir à bout de la rébellion, suscitant du même coup l’inquiétude d’Israël quant à la nature du matériel fourni. Washington tire la sonnette d’alarme, avertit des risques d’escalade mais ne peut encore vraiment s’imposer dans ce dossier, ni blâmer la Russie de prendre parti et de soutenir matériellement et militairement le régime alors que les Saoudiens, les Qataris, les Européens, les Turcs et lui-même en font autant vis-à-vis des rebelles syriens et de leurs supplétifs ou rivaux jihadistes étrangers. La capacité d’action de l’administration Obama est extrêmement réduite voire bloquée dans ce dossier par sa propre « sémantique du retrait », les très faibles probabilités d’un succès militaire occidental en Syrie, et par un agenda national au sein duquel la Syrie est loin d’occuper la première place.

La Syrie, une première étape dans la nouvelle lutte d’influence russo-américaine

Le président syrien Bashar al-Assad à gauche et le ministre russe des affaires étrangères, Sergeï Lavrov, lors d'une rencontre à Damas en février 2012. Derrière eux, au milieu, le ministre syrien des Affaires étrangères, Walid al-Mouallem. La ligne de la Russie n'a pas bougé depuis le début du conflit. Son gouvernement plaide pour un arrêt du conflit sans précondition, et refuse l'exigence de l'opposition et de Washington qui est le départ préalable du président syrien (Photo: REUTERS/SANA).

Le président syrien Bachar al-Assad (gch.) et le ministre russe des Affaires étrangères, Sergeï Lavrov, réunis lors d’une rencontre à Damas en février 2012. Derrière eux, au milieu, le ministre syrien des Affaires étrangères, Walid al-Mouallem. Depuis le début du conflit, la ligne de la Russie n’a pas bougé d’un iota. Elle plaide pour un arrêt du conflit sans précondition, refusant l’exigence principale de l’opposition et de Washington qui est le départ préalable du président syrien (Photo: REUTERS/SANA).

La Russie ne compte pas s’arrêter en si bon chemin. La Syrie est une première étape mais pas nécessairement la dernière. Cette guerre marque véritablement son retour au premier plan dans une région où sa présence s’était considérablement réduite après la fin de la guerre froide. Bien que la Syrie soit un dossier a priori mineur pour les Américains, ces derniers ne peuvent se résoudre à laisser la Russie occuper tout le terrain et capitaliser sur l’inertie de Washington susceptible d’être perçue comme un symptôme de l’affaiblissement de son leadership régional. Washington a tout intérêt à réussir à imposer au plus vite l’arrêt des combats, et à obtenir ainsi un succès diplomatique à son actif. Moscou, de son côté, se frotte les mains et boit du petit-lait. Les contours de la « stratégie proche-orientale » de la Russie – si tant est qu’il en existât une – n’ont jamais été clairement cernés. Néanmoins, il est possible de discerner quelques lignes de force ou constantes dans sa politique étrangère, relevant, certes, plus d’une ligne de conduite générale que d’une stratégie élaborée, et qui trouvent dans le théâtre proche-oriental de nombreux motifs d’action. Le « Grand jeu » du titre de cet article fait évidemment référence à la lutte coloniale qui opposa les Russes et les Anglais en Asie centrale au XIXème siècle, avant d’être réactivée sous une forme contemporaine que Zbigniew Brzezinski, ancien conseiller du président Jimmy Carter, nomme New Great game (« nouveau Grand jeu ») entre la Russie et l’Amérique, dans son fameux ouvrage « le Grand échiquier » [1] . Dans ce (plus très) nouveau concept géopolitique, la réactivation du Grand jeu débute une fois de plus en Asie centrale, presque aussitôt après la chute du mur de Berlin, et se prolonge jusqu’au déclenchement de la seconde guerre d’Irak. La lutte d’influence post-guerre froide reprend la caractéristique essentielle du Grand jeu, tant de l’époque des empires que de la Guerre froide, qui est l’affrontement indirect entre deux superpuissances ennemies. En 2013, la rivalité russo-américaine, quoique persistante, apparaît moins aiguë, plus rationnelle, et ce changement d’attitude s’explique par plusieurs facteurs. Primo, l’évolution rapide de la Russie dont le régime s’est plus ou moins démocratisé et ouvert à l’économie de marché. Elle n’est plus une superpuissance globale mais a pu toutefois redevenir une grande puissance politique et fait partie du club fermé des puissances énergétiques majeures, aux côtés des grands exportateurs de gaz naturel et/ou de pétrole que sont l’Iran, l’Arabie saoudite, le Venezuela, le Canada et l’Australie. Secundo, elle n’est plus seule, et autour d’elle, deux nouveaux acteurs dont l’influence s’étend à la périphérie de la mer Caspienne, de la mer Noire et de la mer Méditerranée, ont émergé : la Turquie et l’Iran. Tertio, l’imbrication des économies riveraines via la géopolitique des tubes, entre autres, a créé de nouvelles (inter)dépendances qui modifient sans cesse les intérêts, les équilibres et les alliances. Les intérêts et les marchés des uns et des autres se juxtaposent, se jouant des idéologies et des grands ensembles dits civilisationnels. Les destinées des régions euro-asiatiques, proche et moyen-orientales sont vouées à se croiser et leurs frontières à se rapprocher inexorablement.

Les maîtres du jeu face à un échiquier élargi

Carte géographique du Moyen-Orient et de l'Asie centrale (source : intercarto).

Carte géographique du Moyen-Orient et de l’Asie centrale (source : intercarto).

La conjonction de ces nouvelles dynamiques rend évidemment obsolète ou tout au moins complexifie le schéma du nouveau Grand jeu des années 1992-1993, même si, comme cette analyse tente de le démontrer, le nouveau Grand jeu des années 2010 qui se met en place, hérite de nombreux éléments de la version précédente tout en s’inscrivant dans un système géopolitique en mutation où se rapprochent les espaces géographiques. Les acteurs eurasiatiques s’impliquent de plus en plus, politiquement et économiquement, au Proche-Orient. Un constat qui ne freinera pas la propension des spécialistes à repousser les limites du Moyen-Orient jusqu’à l’Afpak (en l’incluant), considération faite, d’une part, de l’immixtion majeure de l’Iran, acteur eurasiatique, dans la sphère arabo-méditerranéenne et dans les problématiques politiques du Levant en particulier; et d’autre part, de l’essor de l’islamisme et du terrorisme transnational d’obédience salafiste originaires de la péninsule arabique, mais dont les principaux sanctuaires se trouvent en Afghanistan et au Pakistan. Les défis et les menaces sécuritaires auxquels sont soumis les pays du Proche-Orient et de l’Asie centrale sont proches. Aujourd’hui, la Syrie représente un enjeu géostratégique de taille pour trois des plus grands acteurs de l’Asie centrale : la Russie, l’Iran et la Turquie. Pour chacun, ce conflit fait figure de test de leur pouvoir d’influence, à travers lequel ils se jaugent mutuellement et se situent sur l’échiquier face à Washington, Israël, l’Arabie saoudite et le Qatar. La Russie et l’Amérique restent, bien entendu, les principaux maîtres du jeu, étant dans ce panel les seules puissances nucléaires disposant d’un siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU et dotées de capacités nettement supérieures aux autres acteurs dans les domaines militaire, industriel et commercial. Les ambitions russes dans la région sont toutefois circonscrites, Moscou ne pouvant se prévaloir de moyens financiers et d’une force de projection comparables à ceux de Washington. Si la Russie manœuvre en s’ingéniant à cacher ses faiblesses structurelles à son rival, jamais elle ne les perd de vue ou ne surestime pour autant ses forces et atouts.

Les conséquences d’une décennie d’occasions manquées

Le président Russe Vladimir Poutine et le président Obama lors du Sommet du G20 au Mexique le 19 juin 2012 (photo : AFD/Jewel Samad

Le président Russe Vladimir Poutine et le président américain Barack Obama lors du Sommet du G20 au Mexique le 19 juin 2012 (photo : AFD/Jewel Samad

Pour comprendre comment la Russie conçoit sa place et son rôle dans cette actualisation du nouveau Grand jeu, il faut revenir aux événements qui ont concouru à son recentrage sur le Proche-Orient – « pivotement stratégique » qui ne dit pas son nom mais qui devrait se confirmer, et qui similaire dans son principe (toutes proportions gardées) à celui qu’entend opérer Washington vers l’Asie-Pacifique. Au début des années 1990, la Russie, affaiblie et vulnérable, amorçait une transition démocratique et économique difficile, tout en s’efforçant de stabiliser l’Asie centrale [2] secouée par des revendications indépendantistes et des conflits armés en cascade, largement instrumentalisés par Washington. Les événements de cette décennie allaient former le puissant catalyseur de la transformation politique, économique et sociale de l’ère Poutine. Leur impact psychologique a été considérable sur le pouvoir russe, déterminant aujourd’hui encore ses positions dans les conflits qui agitent le monde et le Proche-Orient en l’occurrence. Le volontarisme poutinien teinté de pessimisme stratégique est né du dépit et de l’amertume ressentis par les Russes, laminés et à genoux après l’éclatement de l’URSS, face à une Amérique triomphaliste, alors sans rival, grisée par son hégémonie, sa toute-puissance, axant principalement sa politique étrangère sur ses intérêts pétroliers et militaires, peu encline à opter pour le multilatéralisme pour atteindre ses objectifs et régler les problèmes mondiaux. En arrivant au pouvoir, le principal objectif de Vladimir Poutine a été de rattraper le retard économique de la Russie en misant sur le secteur énergétique, de laver son honneur, de lui faire retrouver sa grandeur d’antan et son autorité perdue dans la région au profit d’autres pays ambitieux comme la Turquie et l’Iran. Par la suite, les guerres d’Afghanistan (2002) et d’Irak (2003) ont marqué une rupture géopolitique majeure, un puissant déclic poussant la Russie et la Chine à réorienter les objectifs de l’Organisation de Coopération de Shanghai (OCS) sur la lutte contre le terrorisme international et le trafic de drogue, ainsi que sur la coopération économique et l’humanitaire entre ses pays membres. Constatant l’attitude intransigeante, agressive et inquiétante de l’Amérique de G.W. Bush, revenue à une logique unipolaire, interventionniste et unilatéraliste sous couvert de lutte globale contre le terrorisme, les fondateurs de cette organisation intergouvernementale s’assignèrent pour mission prioritaire de renforcer la sécurité régionale, en tentant de faire de l’OCS un concurrent euro-asiatique crédible de l’OTAN.

Des désaccords amplifiés autour de la non-ingérence et de la lutte antiterroriste

Progressivement, la Russie a été amenée à reconsidérer son rôle, jusqu’alors marginal, au Proche-Orient, en comprenant que de sa nouvelle politique dans cette région tourmentée – et partant, de sa capacité à tenir tête à Washington – dépendrait de plus en plus la sauvegarde de ses intérêts continentaux. Aujourd’hui, la position russe vis-à-vis de la Syrie ressemble à une mise en application des leçons tirées de ses expériences précédentes dans le Caucase (l’attitude américaine dans les conflits tchétchène et géorgien, notamment, a laissé des traces) et des principes qui rapprochent étroitement les points de vue russes et chinois, tels que la défense de la souveraineté nationale et la non-ingérence. Les deux nations voisines sont, en effet, avant tout soucieuses de leur propre sécurité et restent dans le « complexe de la citadelle assiégée », s’efforçant l’une et l’autre de déjouer les « complots » internationaux ourdis par Washington et exécutés par ses alliés (européens et caucasiens pour la première, japonais, sud-coréens et « Tigres asiatiques » pour la seconde) dans leurs sphères d’influence respectives [pour plus d’éléments sur ce sujet, voir l’article consacré aux relations Chine-États-Unis sur ce blog]. Le nouveau Grand jeu dans lequel la Russie veut avantageusement se placer est en grande partie la conséquence d’une succession d’occasions manquées par Washington, lequel faillit à s’allier avec Moscou à la fin de la guerre froide pour faire face aux grands défis sécuritaires de notre époque. Cette lutte d’influence a connu tantôt des phases de réchauffement et de coopération tantôt de tension, ramenant le plus souvent les deux protagonistes à une posture inamicale (certes moindre qu’à l’époque de la détente), et sans jamais faire véritablement sortir la diplomatie internationale d’un cycle qui perdure, ravivé de temps à autre par des divergences significatives quant à l’interprétation des événements actuels et aux solutions que chacun préconise. Dans la « Déclaration pour un cadre stratégique« , publiée à Sotchi le 6 avril 2008, les présidents Vladimir Poutine et George W. Bush affirmaient que leurs pays n’étaient plus des ennemis et ne constituaient donc plus une menace stratégique l’un pour l’autre. De nombreux points contenus dans cette feuille de route restent en suspens, parmi lesquels, principalement, la création d’un bouclier antimissile commun, le nucléaire iranien, la question de l’élargissement de l’OTAN à l’Est et la lutte antiterroriste en faveur de laquelle la Russie appelle Washington depuis 10 ans à une plus grande coopération. V. Poutine a trouvé dans les attentats du marathon de Boston (Massachusetts) un argument supplémentaire pour justifier sa position critique et inflexible vis-à-vis de la menace jihadiste en Syrie et le combat sans merci qu’il mène contre les groupes jihadistes au nord du Caucase. Même si les deux présidents semblent entretenir des relations plutôt cordiales, très peu d’actes de nature à restaurer la confiance entre leurs pays ont été véritablement posés. Depuis l’interprétation extensive de la résolution 1973 autorisant l’intervention militaire de l’OTAN en Libye, la Russie a durci sa ligne en constatant que « la responsabilité de protéger »[3] cachait le but non avoué de renverser le régime voire d’éliminer le colonel Kadhafi. Hostile à l’utilisation de l’ONU pour susciter des changements de régimes, Moscou s’est senti trahi et a regretté amèrement son abstention lors du vote au Conseil de sécurité. Cette énième douche froide a considérablement raidi sa position, le poussant à soutenir avec une plus grande véhémence le régime syrien.

Le fracassant retour au premier plan de la Russie au Proche-Orient

La délégation russe présente lors de la cérémonie d'inauguration officielle de la centrale nucléaire de Bushehr, d'un coût total de 3 milliards d'euros, le 13 septembre 2011. La Russie en assure l'exploitation et la gestion du cycle de combustion pour deux à trois ans (photo : Taqrib News Agency).

La délégation russe présente lors de la cérémonie officielle d’inauguration de la centrale nucléaire de Bushehr, le 13 septembre 2011. la Russie assurera l’exploitation et la gestion du cycle de combustion de la centrale pour encore deux à trois ans (photo : Taqrib News Agency)

La Syrie est devenue une « question de principe » en plus d’être le seul pays de la région où Moscou possède une base navale (à Tartous, au nord-ouest, en « pays alaouite »). Sans ce dernier point d’ancrage, Moscou perdrait inévitablement pied en méditerranée et dans le Proche-Orient majoritairement acquis aux intérêts américains. Bien que Moscou soit de plus en plus actif en matière de coopération inter-étatique dans les domaines de la défense et de l’énergie (production et de distribution de gaz et de pétrole), ses partenariats sont globalement limités et ne menacent pas encore sévèrement le positionnement américain. Les pays arabes du golfe Persique exportateurs de pétrole – qui n’ont, du reste, jamais eu beaucoup d’affinités avec les communistes du temps de l’URSS -, sont évidemment moins intéressés par l’offre énergétique de Moscou que par les garanties sécuritaires que leur fournit le surpuissant parapluie américain et ses contrats d’armement contre leur pétrole. Moscou se rabat donc davantage vers l’Iran et la Syrie qui cherchent à atténuer leur isolement international, et certains pays du Maghreb, notamment l’Algérie, et tente de compenser la perte d’un partenaire important, la Libye de Mouammar Kadhafi. Moscou espère renouveler ses contrats dans ce pays en difficile transition depuis la chute du dictateur libyen, compte tenu de ses besoins considérables en infrastructures de transport et dans le domaine pétro-gazier. En Asie centrale, la coopération scientifique et technique entre la Russie et l’Iran dans le cadre de son programme nucléaire intrigue l’Occident (la contribution de la Russie a permis d’achever la construction de la centrale de Bushehr) mais ne freine nullement le gouvernement russe convaincu de l’usage civil et pacifique de cette énergie. En matière de défense, Damas, dont l’armée est formée et équipée par les Russes depuis plus de trois décennies, fait figure de protégé de Moscou, de la même manière qu’Israël est considéré comme « l’enfant chéri » de Washington. Moscou met un point d’honneur à ce que le régime de Bashar al-Assad soit maintenu à la tête du pays malgré les vives protestations de Washington et Bruxelles, afin de s’assurer de garder voix au chapitre et de peser sur toutes les négociations internationales qui concernent l’avenir de cette région sensible, riche de ses ressources naturelles et essentielle pour la sécurité internationale. Au-delà des diverses considérations portant sur la problématique syrienne et sur l’ancienneté et l’étroitesse de leurs relations bilatérales nouées durant la guerre froide et intensifiées après l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine, Moscou comprend tout l’intérêt de maintenir la solidité du « Front du refus » (Iran-Syrie-Hezbollah libanais) qui contribue à l’équilibre des forces dans la région et à ne pas laisser le champ libre à Washington, Israël et à leurs alliés. La Russie profite également de l’affaiblissement relatif des positions et de l’influence américaines en Afghanistan et en Irak, et des tensions qui parcourent les relations entre Washington et le gouvernement du premier ministre irakien Nouri al-Maliki.

Marquer des points là où Washington recule

Le premier ministre irakien Nouri al-Maliki et le président russe Vladimir Poutine lors d'une visite à Moscou le 10 octobre 2012 (photo : RIA Novosti/Alexei Nikolskiy

Le premier ministre irakien Nouri al-Maliki et le président russe Vladimir Poutine lors d’une visite à Moscou les 9 et 10 octobre 2012. Les discussions entre les deux pays ont porté sur le commerce, la coopération militaire et l’énergie, ainsi que la levée de certaines restrictions dans le commerce réciproque (photo : RIA Novosti/Alexei Nikolsky)

Alors que l’Irak vient de fêter cette année le dixième anniversaire de l’invasion américaine, de nombreuses révélations accablantes sur la mauvaise gestion et les scandales de corruption incriminant l’Autorité provisoire de la Coalition (CPA) durant l’occupation continuent de tomber, et les langues de se délier plus facilement qu’auparavant. Le sentiment antiaméricain ne s’est pas dissipé chez les Irakiens qui subissent encore les retombées du legs politique « empoisonné » que les Américains ont laissé derrière eux. L’Irak, dont le pouvoir central est dominé par les chiites, a une position favorable vis-à-vis de Damas et s’est rapproché de Moscou en vue de renforcer leur coopération dans les domaines du pétrole et du gaz, de la production d’électricité, des investissements et du bâtiment (les besoins du pays en infrastructures sont immenses) mais aussi militaires. La Russie entend continuer à se rendre indispensable dans les négociations nucléaires avec Téhéran, duquel Bagdad s’est également fortement rapproché. La coopération, les liens commerciaux et l’influence de Moscou sur Téhéran convainquent Washington de ne pas braquer les Russes sur la question syrienne. Moscou ne l’ignore pas et en joue volontiers. La « stratégie » de la Russie pourrait se résumer en quelques principes : créer une relation paritaire avec l’Amérique, lui mettre des bâtons dans les roues dès que cela est possible, devenir incontournable dans le règlement des conflits, se poser en alternative crédible auprès des ennemis comme des alliés historiques de Washington de la région. Mais les succès de la Russie au Proche-Orient ont été jusqu’ici modestes, et sa position favorable à Damas est de nature à creuser encore plus la distance qui le séparait déjà des monarchies sunnites avant que la Syrie ne s’embrase. De tous les récents conflits survenus au cours des quinze dernières années, le conflit syrien est celui qui se rapproche le plus du modèle, un rien anachronique, de guerre par procuration (proxy war) typique du temps de la guerre froide, dans lequel aucun des deux blocs ne fait mystère du soutien multiforme qu’il apporte à l’un ou l’autre des belligérants. Jamais, depuis cette époque, la Russie ne s’est autant engagée dans un conflit qui ne la concerne pas directement, qui n’est pas ou plus tout à fait inter-arabe, et qui l’oppose symboliquement au bloc occidental.

Les protagonistes du conflit rattrapés par la réalité régionale

Le secrétaire d'État à la Défense, Chuck Hagel et le chef d'état-major des armées des États-Unis, Martin Dempsey lors d'une conférence au Pentagone, s'exprimant sur la livraison de missiles antinavires par la Russie au régime de Damas.

Le secrétaire d’État à la Défense américain, Chuck Hagel (gch.), et le chef d’état-major des armées des États-Unis, Martin Dempsey (dr.) lors d’une conférence de presse au Pentagone le 17 mai 2013, durant laquelle les deux hommes ont vertement critiqué la décision russe de livrer des missiles anti-navires au régime de Damas, craignant que cela n’aggrave encore plus la situation (AP Photo/Carolyn Kaster).

Le conflit syrien n’évolue pas dans la direction souhaitée par les soutiens de l’opposition syrienne (États-Unis, Europe, monarchies arabes du Golfe et Turquie). Bien qu’aucun n’ait osé s’impliquer militairement, chaque pays du bloc anti-Damas subit (et subira probablement dans les mois et années à venir) les effets indésirables du conflit, d’intensité variable en fonction de sa proximité géographique et de son degré d’engagement politique. C’est la Turquie qui connaît à l’heure actuelle le plus violent retour de manivelle. Une situation qui va certainement l’amener à réviser graduellement ses positions pour éviter que le mécontentement qui gronde au sein de sa population ne se transforme en raz-de-marée et en actes de violence quotidiens. Poussés à l’extrême, le flux massif de réfugiés syriens et la multiplication d’attentats terroristes sont susceptibles de déstabiliser des nations déjà extrêmement sensibles aux équations ethniques, religieuses et en proie à des difficultés économiques structurelles (comme le Liban, la Jordanie et l’Irak) ou qui ont tout intérêt à sauvegarder leur trajectoire de croissance, comme la Turquie. Le Liban, abcès de fixation historique de la région, à la vie politique agitée et aux tensions internes chroniques, est sans aucun doute le voisin le plus fragile et exposé à un nouveau conflit par l’amplification des tensions confessionnelles et partisanes, mais également à une catastrophe humanitaire, n’ayant pas les moyens de gérer l’afflux massif de réfugiés syriens. Une situation qui contribue à accentuer le déséquilibre démographique de ce minuscule pays. En Turquie, le double-attentat perpétré le 11 mai 2013, coûtant la vie à 51 personnes dans la région de Reyhanli située à la frontière syrienne, a suscité la colère de centaines de Turcs qui ont manifesté une semaine après le drame dans les rues de la ville meurtrie. La décision d’Ankara de laisser délibérément son territoire devenir un point de transit pour les jihadistes internationaux volontaires pour combattre les forces du régime syrien, concomitamment à l’arrivée massive de plus de 350 000 réfugiés syriens depuis le début des hostilités, en mars 2011, sont mis en cause par les manifestants. Ils accusent leur gouvernement d’avoir pris position trop tôt contre le régime voisin sans en mesurer toutes les conséquences. La frontière turco-syrienne est devenue une «passoire » et Ankara se trouve désormais face à un grand dilemme : soit poursuivre vaille que vaille sa politique d’inimitié vis-à-vis du régime de Damas (qui tranche avec sa doctrine du zero problem) en laissant ouvertes ses frontières, soit rétro-pédaler pour éviter d’autres désastres et secousses internes. Impuissant, acculé mais très fier, Ankara – qui, après avoir longtemps « aboyé », s’aperçoit qu’il n’est pas vraiment en mesure de « mordre » seul – n’a d’autre option que d’appeler (en vain) les Occidentaux à intervenir militairement, sans qu’aucune réaction ou décision concrète ne se fasse entendre de la part des Américains et des Européens. La visite en mi-mai du premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan à la Maison Blanche n’y a rien changé. Le président Obama continue de promettre d’augmenter les pressions sur le régime pour obtenir le départ de Bachar al-Assad mais avoue ne pas entrevoir de « formule magique face à une situation extraordinairement violente et compliquée comme celle de la Syrie ». Les déclarations et intentions de Washington restent donc pour le moins vagues et tièdes.

Diplomatie ou jusqu’au-boutisme guerrier?

Le président Barack Obama et le premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan arrivant ensemble pour leur conference de presse dans le

Le président Obama et le premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan arrivant ensemble pour leur conférence de presse dans le « jardin rose » de la Maison blanche, le 16 mai 2013 (AP- Photo).

La Ligue arabe, sentant également le vent tourner, se démène désormais pour soutenir le bon déroulement de la conférence de paix internationale, à l’initiative de Moscou, avant que la situation ne lui échappe totalement. Sa seule planche de salut semble être l’ouverture rapide d’un dialogue entre le régime et l’opposition avant que celle-ci ne soit trop faible pour pouvoir négocier quoi que ce soit. Moscou, en position de force, savonne perfidement la planche qu’il tend à Washington et à la Ligue arabe. Le refus de Paris de convier le président syrien et la délégation iranienne à cette deuxième conférence qui devrait se tenir une nouvelle fois à Genève, au mois de juin 2013, après consentement des parties, est accueilli avec une relative indifférence par les intéressés. Fort de l’appui de Moscou – qui insiste ardemment pour qu’il y soit présent en sa qualité d’acteur clé du problème -, l’Iran pourrait obtenir gain de cause. N’est-ce pas Moscou qui dicte désormais les règles du jeu ? Paris ne fait encore figure que de second couteau dans les affaires proche-orientales. Washington et Bruxelles redoutent qu’en étant représenté dans les débats, l’Iran ne soit tenté de monnayer sa position d’acteur incontournable pour imposer de nouvelles exigences et conditions dans les prochains rounds de négociation sur son programme nucléaire controversé. Dans tous les cas, la conférence « Genève 2 » paraît mal engagée. Ses objectifs, politiques ou militaires, manquent de clarté. En vue de réduire le déséquilibre entre les parties prenantes, l’Europe a décidé de lever l’embargo sur les armes pour les rebelles syriens avant l’ouverture des négociations, mais les 27 ne sont pas disposés pour autant à armer l’opposition. Cette mesure symbolique augmente à peine la pression sur Damas, qui observe avec dédain ces gesticulations, considérant que l’équation lui est de toute façon plus favorable qu’au début du conflit et qu’aucune décision stratégique ne sera prise par l’UE sans avoir fait l’objet d’une entente préalable entre Washington et Moscou. L’issue finale dépend uniquement du deal qui sera conclu entre les deux maîtres du jeu, assurant durablement le partage de leur influence sur la région et garantissant la sécurité et les intérêts de leurs protégés respectifs, comme au temps de la détente. Ce deal à venir pourrait s’inscrire dans des négociations plus larges, incluant le nucléaire iranien. Damas a beau jeu de donner son « accord de principe » pour participer à Genève 2, sachant pertinemment que l’opposition syrienne peine à s’unir autour d’un projet commun et à s’entendre a fortiori sur un ordre du jour. Les préparatifs de Genève 2 piétinent et mettent un peu plus en lumière les fractures de la Coalition nationale syrienne (CNS) causées par la lutte d’influence interne que se livrent l’Arabie saoudite et le Qatar. La première s’efforce de réduire l’influence des frères musulmans, soutenus par le Qatar, au profit des salafistes au sein de la structure. Le régime syrien n’espère pas grand chose d’une conférence dont il pourra néanmoins se servir de l’échec annoncé pour claironner qu’il n’a en face de lui qu’une opposition fantoche, composée de « terroristes » et de « marionnettes », dépourvue de crédibilité et de légitimité pour être en mesure de négocier quoi que ce soit. Les forces de Damas, épaulées par le Hezbollah, semblent engagées dans une logique guerrière jusqu’au-boutiste et veulent progresser au maximum tant que les données du terrain le leur permettent, avant de songer à négocier éventuellement.

De l’Ossétie à la Syrie : l’histoire d’une revanche

Deux prêtres syriens présents dans un comité d’accueil de l'église orthodoxe syrienne, pour souhaiter la bienvenue au patriarche de Moscou et de toutes les Russies venu pour réitérer son soutien à Bashar al-Assad (Photo AFP/Louai Beshara)

Un comité d’accueil de l’église orthodoxe syrienne s’apprêtant à recevoir le patriarche Cyrille 1er de Moscou et de toute la Russie,venu réitérer son soutien à Bashar al-Assad (Photo AFP/Louai Beshara)

Moscou ne se montre absolument pas prêt à lâcher le régime avec lequel il est lié par un traité d’amitié et de coopération depuis 1980 et par de nombreux autres intérêts évoqués plus haut. La Russie a trouvé dans le problème syrien l’opportunité de procéder concrètement à un rétablissement de l’équilibre géostratégique en sa faveur, et de rappeler dans la foulée l’importance de son influence régionale que les analystes, et Washington lui-même, ont tendance à considérer comme relevant d’une puissance secondaire. Par ailleurs, « l’ours russe » n’a pas oublié les vexations et humiliations répétées qu’il a eu à essuyer depuis le début des années 2000 de la part des Américains et de leurs alliés européens : les épisodes kosovar, géorgien, libyen, sans oublier les mesures punitives adoptées par la Chambre des représentants américains (la loi Magnitski) et les scandales d’espionnage. Ces faits commencent à créer un effet de saturation. Pour Moscou, l’heure des comptes est peut-être venue. Le gouvernement de Vladimir Poutine s’identifie à la situation que traverse le régime de Bashar al-Assad et, au-delà des intérêts objectifs qui le poussent à le soutenir, il n’est pas interdit de penser qu’une solidarité réelle anime Moscou, au regard de nombreux aspects humains qui unissent les deux pays. La Russie abrite une importante communauté syrienne, les mariages mixtes russo-syriens, les échanges académiques et culturels, la formation de scientifiques, de cadres, d’ingénieurs et de militaires syriens en Russie se sont développés et approfondis depuis plusieurs décennies, et les églises orthodoxes russe et syrienne entretiennent des liens étroits et fraternels. La Russie considère, en outre, que le régime syrien subit, comme elle, une tentative d’ingérence et de déstabilisation américano-européenne par vassaux interposés. Moscou n’a pas oublié qu’avant de mettre à exécution son « New deal proche-oriental » (plus connu sous le nom de « Grand Moyen-Orient« ), Washington avait tenté de remodeler les régions balkanique et trans-caucasienne à partir du milieu des années 1990. Ses tentatives agressives s’étaient soldées en général par des échecs. Les opérations militaires – certes le plus souvent tactiquement réussies – comme son offensive contre la Serbie en 1999, ses manigances politiques (comme son soutien à l’indépendance du Kosovo déclarée unilatéralement) et l’offensive géorgienne, téléguidée en sous-main par la CIA, n’ont pas toujours abouti à un changement de paradigme dans la région et à une pénétration spectaculaire de l’influence occidentale, mais ont contribué à une lente altération des relations russo-américaines qui n’ont commencé à s’améliorer légèrement qu’à partir de l’élection du président Obama en 2009 et la mise en œuvre de sa politique du reset (« redémarrage »).

La phobie de « l’expansionnisme otanien » et des « révolutions téléguidées »

Il est intéressant de faire un parallèle entre ce qui se passe en Syrie et la guerre éclair qui opposa la Russie à la Géorgie dirigée par l’atlantiste Mikheil Saakachvili, tant certains caractères, comportements et calculs paraissent proches. Moscou était allé en août 2008 à la rescousse de l’Ossétie du Sud, région séparatiste pro-russe contre laquelle le gouvernement géorgien pro-américain avait mené une offensive, comme il vient aujourd’hui (quoique indirectement pour le moment) au secours de son principal allié proche-oriental. Ces conflits armés, géographiquement distants mais d’une intensité moyenne similaire, ne sont pas dépourvus de connexions géopolitiques concrètes. Le conflit russo-géorgien comportait plusieurs niveaux de lecture. La première lecture (du contexte immédiat, c’est-à-dire caucasien) était celle d’une Russie exaspérée et à bout de patience qui s’efforçait, tout en sauvant les apparences, de résister calmement et diplomatiquement à l’intrusion du tandem OTAN/UE dans sa zone d’influence, mais qui, secrètement, préparait depuis longtemps une réponse musclée, comme l’a révélé Vladimir Poutine, premier ministre à l’époque, en août 2012 à l’occasion du quatrième anniversaire de la guerre. Durant les mois qui précédèrent le conflit géorgien, les relations entre Moscou et Tbilissi n’avaient cessé de se détériorer, rendant un accrochage plus ou moins prévisible. Au début des année 2000, Moscou n’avait pas accueilli avec moins d’agacement les « révolutions colorées » survenues dans les pays post-soviétiques (dont la « révolution des roses » qui avait porté au pouvoir en 2003 le très contesté président pro-américain Saakachvili) que celles du « Printemps arabe » huit ans plus tard. Dans chaque situation, Moscou ne pouvait (et ne peut toujours pas) s’empêcher de voir la main agissante de l’Ouest et ses services de renseignement. Les premières révolutions étaient une tentative de conquête insidieuse du Caucase, les suivantes traduisaient une volonté de l’Amérique de favoriser la montée des islamistes conservateurs, après avoir été prise de court par les premiers soulèvements populaires, sans hésiter, pour ce faire, à sacrifier l’un de ses « pions » (le président Hosni Moubarak) et à le remplacer par le régime des Frères musulmans. En affichant un soutien inébranlable à Damas, Moscou veut aussi montrer à ses potentiels alliés dans le monde qu’il n’abandonne pas ses amis en rase campagne lorsqu’ils sont en difficulté. Trois années plus tôt, dans l’espace caucasien, le nouveau gouvernement géorgien, en s’attaquant à des citoyens ossètes dont l’écrasante majorité possédait un passeport russe et réclamait le rattachement de sa province du Sud à la Fédération de Russie, venait d’offrir à son puissant voisin russe l’occasion rêvée d’en découdre. Lorsque l’offensive russe en Géorgie fut déclenchée en août 2008, l’Europe, outrée, fit part de son inquiétude et condamna vivement l’action russe. Mais Moscou de son côté se moquait d’être taxé de « régime autoritaire », « brutal », « néo-impérialiste » et « annexionniste » par les Occidentaux, dans la mesure où sa réaction contribuait à préserver ses intérêts en signifiant clairement la ligne à ne pas franchir, et à mettre en garde tous les pays européens qui s’étaient employés depuis dix ans et avec le soutien actif de Washington à réaliser leur objectif, à savoir fragiliser la Russie et saper ses efforts destinés à recouvrer sa souveraineté sur l’ensemble d’un territoire qu’elle fédérait jadis. Le Transvasement d’une dizaine de pays du Pacte de Varsovie dans l’OTAN et dans l’UE, en plus d’endiguer l’influence russe et d’abîmer la construction politique et patriotique d’une identité panslave sous son égide, avait pour objectif de faire avorter les projets russes d’intégration communautaire (la CEI) déjà bien trop fragiles et trop lâches pour aboutir avec succès, contraignant la Russie à revoir ses ambitions à la baisse en se contentant d’enceintes de concertation et de coordination telles que l’Eurasec et l’OTSC.

En 2008 comme en 2013, le triomphe de la diplomatie déclarative de l’Occident

Comme pour la Syrie en guerre, Bruxelles et Washington avaient condamné avec la plus grande vigueur la contre-offensive russe (qui avait fait près de 1600 morts) mais sans qu’aucun d’eux n’envisageât sérieusement d’intervenir militairement pour arrêter l’escalade et prêter main forte au régime de M. Saakachvili, leur allié, dont la survie ne tenait plus qu’à la seule volonté de Moscou. Leur inertie ou leur impuissance (hors de l’agitation diplomatique et des cris d’orfraie) constitua un blanc-seing pour Moscou. L’ Europe dépendait trop de ses réserves gazières pour lui préférer le camp géorgien, dont l’importance était négligeable comparée aux autres enjeux. L’Amérique craignait de réveiller les démons de la guerre froide, de réactiver une course aux armements dont auraient bénéficié ses ennemis proche-orientaux tandis que ses forces étaient déjà empêtrées en Irak et en Afghanistan. De plus, Washington faisait profil bas car le rôle de la CIA dans les prémices du conflit géorgien restait trouble et suscitait de nombreux soupçons et interrogations. Il était peu probable que le président géorgien eût pris seul une décision aussi lourde et risquée sans en aviser ses plus proches alliés et conseillers militaires, parmi lesquels des diplomates et officiers américains et israéliens. En lui donnant leur aval ou en l’encourageant à lancer cette offensive, ses puissants alliés n’imagineaient peut-être pas que la Russie oserait riposter par une opération de grande ampleur contre un pays très proche des Occidentaux et de l’administration G.W Bush, à quelques encablures d’une intégration à l’OTAN dont son gouvernement rêvait tant. L’hypothèse est cependant peu convaincante, compte tenu des nombreux symptômes patents d’une crise imminente, des bruits de bottes qui résonnaient déjà, ainsi que de la multiplication des incidents survenus les mois précédant l’offensive russe. Si tel avait été leur calcul, alors les États-Unis commirent une monumentale erreur d’appréciation en replaçant malgré eux la Russie dans une position stratégique et psychologique plus que favorable à la fin de l’offensive par l’obtention de l’indépendance de l’Ossétie du Sud et de l’Abkhazie. L’épisode géorgien ne fut cependant pas totalement négatif pour le camp atlantiste puisqu’ayant l’utilité de rappeler aux Européens la raison d’être ou la justification du maintien de l’OTAN.

Un avertissement cinglant aux effets durables

La campagne militaire russe avait atteint ses principaux objectifs : affaiblir l’autorité du gouvernement géorgien en lui rappelant qui était le maître, et faire apparaître ce pays comme une zone potentiellement instable afin de freiner les projets d’investissement européens. Moscou n’avait pas non plus hésité à frapper le port géorgien pour perturber l’acheminement du pétrole et faire frémir un peu plus l’UE. Dotée de moyens nettement supérieurs, la Russie eût très bien pu ne pas s’arrêter à une simple défaite de l’armée géorgienne et décider d’aller jusqu’au bout en décapitant le régime géorgien – qui s’était notamment illustré par une dérive autoritaire vis-à-vis des minorités géorgiennes pro-russes – puis d’adouber à la tête du pays l’un de ses yes men. Moscou s’abstint néanmoins, non par crainte de représailles militaires, mais pour ne pas écorner une image internationale qu’elle souhaitait prioritairement moderniser et réhabiliter, et pour ne pas se contredire en usant du regime change contre un président élu démocratiquement. Il eût été malvenu pour le couple Dimitri Medvedev/Vladimir Poutine d’adopter les mêmes méthodes radicales, compulsives et démonstratives caractéristiques de la doctrine Bush, que V. Poutine critiquait à juste titre, et d’altérer durablement le climat de confiance avec ses partenaires économiques européens en donnant encore plus de grain à moudre à M. Saakachvili, placé dans le rôle de la victime criant à la violation inacceptable de la souveraineté de son pays. L’offensive russe de 2008 fut pour Washington un avertissement cinglant voire un « électrochoc ». L’Amérique (re)découvrit une Russie sûre d’elle, audacieuse et déterminée au point d’oser s’attaquer à un régime pro-occidental très proche des milieux néoconservateurs américains, et de ne pas en rester aux paroles quand ses intérêts sont menacés. Ce souvenir pousse probablement Washington à ne pas prendre de mesures irréfléchies vis-à-vis de Damas qui pourraient réveiller une nouvelle fois la colère de l’ours.

Comme un avant-goût d’une future guerre par procuration proche-orientale

Des soldats syriens dans le village de Dumayna, à quelques kilomètres de Qousseir (AFD/Joseph Eid)

Des soldats syriens dans le village de Dumayna, à quelques kilomètres de Qousseir (AFD/Joseph Eid)

En 2008, dans un article publié dans mon premier blog géopolitique, j’écrivais ceci : « Le bras de fer actuel (entre Moscou et Tbilissi) n’est pas uniquement russo-géorgien, en deuxième niveau de lecture, il est aussi (et peut-être surtout) irano-israélien ; il donne à voir les prémices d’un plus grand conflit par procuration à venir au Proche Orient ». et j’utilisais comme question rhétorique principale, un brin provocatrice « la route de Téhéran passe t-elle par Tbilissi ? » Cinq ans après cette guerre, et rétroactivement, les événements en Syrie ne semblent pas formellement contredire cette intuition. En effet, l’implication politique et militaire, quoique indirecte, des acteurs de l’arène orientale dans le Caucase et l’imbrication des enjeux des deux géographies étaient bien réels. Aussi, à l’époque, Washington et Israël reprochaient-ils déjà à la Russie d’armer la Syrie et l’Iran (Moscou avait déjà livré à Téhéran des batteries antiaériennes de moyenne altitude TOR-M1 réputées pour leur efficacité à plus de 90%). Quant à Israël, il était le premier fournisseur d’armes de la Géorgie malgré les mises en garde répétées de Moscou. La coopération militaire entre Israël et la Géorgie était soutenue, l’entraînement de l’armée géorgienne par des soldats d’élite de Tsahal faisait partie du contrat, et le ministre géorgien de la défense, lui-même juif originaire d’Israël, s’en enorgueillissait fréquemment dans les médias israéliens. Les chiffres officiels faisaient état avant le conflit de 200 millions de dollars de livraison d’armes israéliennes par an, comprenant des drones de surveillance, des véhicules blindés, des lance-roquettes, des tourelles automatiques pour blindés, des systèmes antiaériens et de communication. Depuis la fin du conflit, l’État hébreu a réduit le niveau de coopération militaire avec la Géorgie, a limité voire interrompu le transfert d’armes, mais ses soldats d’élite continuent d’entraîner les forces de sécurité géorgiennes. Pour Israël, la défaite stratégique de son meilleur allié d’Europe de l’Est en 2008 fut un second coup dur, venant s’ajouter au souvenir pénible de la débâcle de Tsahal au Liban du Sud face au Hezbollah deux ans auparavant.

Neutraliser ses alliés comme ses ennemis

Le gazoduc

Carte représentant le tracé du gazoduc « Blue stream » transportant du gaz de la Russie à la Turquie (source : site web Gazprom)

Avant l’offensive géorgienne, la Russie avait donc déjà des raisons logiques de garder une dent contre les États-Unis et l’Europe qui cherchaient à occidentaliser son espace à travers l’expansion de l’OTAN et à contenir sa montée en puissance énergétique. Moscou avait mal accueilli, entre autres, la construction de l’oléoduc BTC (Bakou/Tbilissi/Ceyhan) passant par Tbilissi et servant à contourner le monopole énergétique russe, donc à diminuer la dépendance européenne à son égard. Les Occidentaux cherchaient également, à ses yeux, à l’humilier davantage – comme si le démantèlement chaotique de l’URSS n’avait pas suffi – en amputant à la « Serbie sœur » une province, le Kosovo, berceau historique de l’orthodoxie et de la nation serbe, riche en pétrole et minerais tels que la lignite, le tungstène et le zircon ; ou encore à le défier militairement en projetant d’installer des éléments d’un bouclier antimissiles en Pologne et un radar en république Tchèque. La Russie a toujours su user d’arguments imparables (ou de moyens de rétorsion) pour imposer ses règles dans son espace de sécurité, autrement dit, pour faire plier ses anciennes nations fédérées récalcitrantes ou tentées de lui être infidèles, en alternant le chantage énergétique et la force, ou en employant les deux à la fois. Par le chantage énergétique, l’ « État-Gazprom » est bien des fois parvenu à mettre au pas les régimes pro-occidentaux de Géorgie et d’Ukraine (avant l’élection de Victor Ianoukovich en 2010 dans le deuxième pays) car tous ces anciens satellites dépendent en très grande partie des échanges commerciaux et de la distribution gazière russes. La Russie n’a jamais hésité à sanctionner également à plusieurs reprises depuis 2002 les écarts de conduite d’alliés sûrs comme la Biélorussie, coupant ou diminuant la fourniture d’énergie à cause d’impayés ou de désaccords sur les taxes d’importation et de réexportation du gaz russe. Malgré ces tensions épisodiques, l’Union de la Russie et de la Biélorussie n’a jamais été remise en cause depuis 1997 ni la possibilité d’une fusion à terme des deux États. Moscou peut également user des mêmes méthodes d’intimidation et de dissuasion au Proche Orient, contre la Turquie particulièrement dépendante de son gaz naturel, à hauteur de 65%. L’approvisionnement turc représente 10% des exportations mondiales de gaz russe. Cette énergie est indispensable pour assurer sa production d’électricité thermique. La Russie est le deuxième partenaire commercial de la Turquie et il serait étonnant de voir Ankara prendre le risque d’envenimer ses relations avec Moscou (tout comme avec l’Iran qui lui fournit 20% de son gaz) sur la question syrienne. Au regard de ces relations commerciales étroites qui oscillent entre dépendance énergétique (de la Turquie vis-à-vis de la Russie) et interdépendance (relative à l’heure actuelle mais qui pourrait croître à courte ou moyenne échéance), Moscou et Ankara préfèrent jouer le réalisme, afin de ne pas mettre fin aux contrats liés à l’exploitation du gazoduc blue stream, inauguré en 2005, qui achemine 16 milliards de m3 de gaz russe à la Turquie, et au projet South stream qui va faire de la Turquie un « hub » régional distribuant du gaz dans toute l’Europe à partir de 2015. La diplomatie énergétique suit paisiblement son cours, indépendamment des remous du conflit syrien, mais rien ne garantit que cette dissociation résistera à tous les événements à venir, même si les intérêts mutuels sont suffisamment importants et les relations dyadiques solides et anciennes pour ne pas être remis en question par les deux partenaires. Quelques épisodes comme l’interception le 12 octobre 2012 d’un avion-cargo civil russe survolant la Turquie et contenant des munitions et éléments de missiles destinés à Damas et, surtout, l’installation de missiles Patriot de l’OTAN à la frontière turco-syrienne le 26 janvier 2013, ont rafraîchi les relations entre les deux pays sans ralentir ou interrompre l’acheminement du gaz et le reste des échanges commerciaux. Moscou ayant même décidé, malgré ces couacs, d’augmenter ses exportations énergétiques vers la Turquie. Quelques jours après l’atterrissage forcé de l’avion-cargo que Damas qualifiait « d’acte de piraterie aérienne », Moscou déployait à son tour ses batteries antimissiles « S-400 Triumph » à sa frontière avec la Turquie, comme la réponse du berger à la bergère (l’OTAN). Dans un avenir proche, la Russie pourrait être tentée de souffler le chaud et le froid dans cette relation si nécessaire, en faisant comprendre à Ankara que rien ne pourrait l’empêcher de changer sa politique à tout moment, et de décider de fermer temporairement les robinets à gaz (comme elle a déjà eu à le faire à plusieurs reprises, et sans état d’âme, avec Kiev), pis, de donner un violent coup de canif au contrat qui les lie. Mais ces deux acteurs pragmatiques et avant tout soucieux de maintenir le cap de leur croissance n’auraient sans doute pas intérêt à compromettre leurs relations.

Le « chantage aux armes » pour exister et peser sur les négociations

Photo fournie par l'agence Sana, le 20 mai 2013, montrant des soldats syriens combattant à Qousseir (Sana/AFP)

Photo fournie par l’agence Sana, le 20 mai 2013, montrant des soldats syriens combattant à Qousseir (Sana/AFP)

Les raids israéliens du mois de mai 2013 contre les stocks d’armes de la Syrie ont été ressentis par les Russes comme un défi lancé à leur endroit, bénéficiant de l’aval américain. Moscou n’a pas tardé à y répondre en promettant d’accroître son aide à Damas et en s’exécutant aussitôt. Les Russes abhorrent depuis toujours l’attitude américaine et israélienne qu’ils jugent arrogante et accusent de violer effrontément le droit international sans jamais être tenus de rendre des comptes. Cette manière d’imposer leurs valeurs et de défendre leurs intérêts par la force rappelle aux Russes des épisodes peu glorieux de la guerre froide et les manœuvres de l’OTAN citées précédemment mais dont la progression semble (pour l’instant) gelée aux portes du Caucase depuis la contre-offensive russe en Géorgie et le gel de la demande d’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN (ce pays préférant opter à la place pour un statut « hors bloc », par décision de son président pro-russe Viktor Ianoukovytch). Quant à la Géorgie dirigée par un gouvernement pro-occidental, promise à une intégration à l’Alliance atlantique depuis le sommet de l’Otan à Bucarest, elle pourra encore constituer à l’avenir une source de tension et avoir de grandes répercussions sur les relations entre Washington et Moscou. L’autre pomme de discorde concerne le déploiement du bouclier antimissile en Europe qui constitue, malgré la décision américaine de renoncer à l’implantation des missiles intercepteurs en Pologne, toujours une menace pour le potentiel de dissuasion nucléaire de la Russie. L’ Amérique retardera sans doute la mise en œuvre de ces décisions le temps qu’il faudra pour faciliter le traitement d’autres volets plus urgents de négociation où la voix de la Russie pèse incontestablement. Moscou a répondu aux raids israéliens du début du mois de mai 2013 par la livraison de missiles de croisière « Yakhont » à la Syrie, dotés pour la première fois de puissants radars. Ce matériel est de nature à compliquer l’instauration éventuelle d’une zone d’interdiction de survol depuis des navires de guerre. L’autre peur d’Israël et des États-Unis est de voir la Russie honorer son contrat avec Damas, ou pire, à l’Iran, en leur livrant des batteries de défense antiaériennes S-300, réputées pour leur précision, leur large rayon d’action et leur aptitude à frapper douze cibles à la fois. Leurs caractéristiques techniques compliqueraient fortement une possible offensive aérienne. Moscou avait déjà procédé, sous la pression américaine, à l’annulation du contrat de vente de ces missiles de défense en 2007 à l’Iran alors que rien ne l’y contraignait juridiquement, puisque les limitations incluses dans les sanctions onusiennes ne concernent pas les armes défensives. Cette « question du S-300 » revient de façon cyclique et tourne presque au psychodrame. Cela permet à Moscou de jouer sur les nerfs du tandem israélo-américain et de prouver qu’il peut décider de la tournure que prendront les événements, mais sans aller plus loin. En 2008, Israël avait offert, en guise de bonne volonté, le transfert de la métochie Saint-Serge de Jérusalem à la patrie-mère de ses fondateurs, et l’arrêt de sa coopération militaire avec la Géorgie, en échange de l’abstention russe d’armer l’Iran et la Syrie. Aujourd’hui, l’on reparle de la livraison possible de ces fameuses batteries de défense antimissiles S-300 dont la présence en Syrie pourrait modifier l’équilibre des forces. Moscou livre déjà des armes à caractère défensif à Damas avec l’autorisation américaine et israélienne, mais il est cependant très peu probable que les Russes oseront livrer ces batteries S-300 ultra-sophistiquées qui bouleverseraient les plans occidentaux, changeraient même les enjeux et les termes des négociations futures sur le nucléaire iranien. À l’heure où le régime syrien reprend lentement le dessus sur le terrain, la Russie n’a, en outre, aucun intérêt à ce qu’Israël déclenche une guerre contre la Syrie qui pourrait rapidement inverser la tendance et précipiter la chute d’Al-Assad.

Le spectre de la partition syrienne et du repli communautaire

Un scénario de redécoupage confessionnel de la Syrie est une possibilité de plus en plus évoquée, donnant lieu à toutes les suppositions. Sera-t-elle envisagée comme partie d’une solution équitable lors de la prochaine conférence internationale organisée par Moscou et Washington? La partition est un compromis que l’opposition syrienne comme le régime de Damas ont longtemps exclu, chacun étant déterminé à « libérer toute la Syrie ». Le régime bannit ce mot de son vocabulaire, par principe, refusant de concéder quoi que ce soit à des rebelles qu’il qualifie de « terroristes » et de laisser un nouveau « Sykes-Picot » – ambition cachée, selon lui, des États qui ont orchestré cette agression contre la Syrie – prendre forme un siècle après le crève-cœur des nationalistes arabes que fut l’abandon du rêve de la « Grande Syrie ». L’ Arabie saoudite, quant à elle, rêverait de voir s’installer un pseudo-émirat salafi vassal en plein milieu de l’arc chiite, tandis que le Qatar lui préfèrerait l’établissement d’un gouvernement des Frères musulmans, historiquement mieux implantés en Syrie. Salafistes ou Frères musulmans, il s’agit d’un scénario inimaginable pour l’Iran et ses alliés chiites arabes prêts à tenter le tout pour le tout pour empêcher sa réalisation. Damas et ses alliés russes, iraniens et libanais hezbollahis se sont néanmoins préparés à plusieurs scénarios alternatifs et aux plans y afférents. Acculé à une partition officielle de la Syrie (le pays l’est déjà de facto) et de la création/consolidation subséquente d’un « État alaouite » – option présentée par certains analystes comme « inévitable » et « vitale » pour Bashar al-Assad en cas de débandade -, le régime pourrait toutefois bénéficier d’une certaine sûreté grâce à ses indéfectibles alliés. Par ailleurs, un repli communautaire ne serait que l’ultime variante du plan B (mis en œuvre en cas de partition de jure du territoire) et non la première. Même si ses troupes échouaient à reconquérir l’intégralité des régions du sud (limitrophes de la Jordanie) et du nord (à la frontière turque) contrôlées par des conseils locaux de la révolution syrienne formés, financés et équipés par les Américains, les Arabes et Turcs, aucun indice ne permet d’affirmer que le régime se rabattrait sur une stratégie d’ »alaouisation » ou d »‘épuration » ethno-confessionnelle des territoires placés sous son autorité. Un tel choix relèverait d’une vision à courte vue qui pourrait faire perdre au clan Al-Assad les dernières loyautés qu’il lui reste au sein de la bourgeoisie sunnite de Damas et des communautés chrétiennes et kurdes. Ce calcul lui serait fatal politiquement, car en se plaçant comme le président d’une communauté séparée des autres ou dominante, Al-Assad compromettrait le rebond politique qu’il escompte pour les élections présidentielles de 2014, d’autant qu’il a jusqu’ici conservé une rhétorique unitaire, même aux heures les plus difficiles pour son régime.

Carte des infrastructures gazières et pétrolières de la Syrie (2011).

Carte des infrastructures gazières et pétrolières de la Syrie (2011). [agrandissement possible en cliquant]

Alaouisme, intégrité nationale, croissant chiite et « gaz islamique » : enjeux, intérêts et dilemmes

L’inscription du Baas syrien dans une perspective intégrationniste, réfractaire à toute idée de séparatisme sur des lignes confessionnelles, est l’un des rares principes ayant survécu à son dévoiement précoce vers l’autoritarisme répressif. L’imminence et l’ampleur alléguées d’un processus « d’alaouisation » ne font pas l’unanimité parmi les spécialistes. Les tenants d’une vision réductionniste qui postulait déjà bien avant la guerre l’unité organique entre le pouvoir syrien et l’alaouisme, sont actuellement les plus enclins à agiter cette thèse. Leur lecture pessimiste voudrait que la composition majoritairement sunnite de l’opposition armée prédestine les alaouites, minoritaires dans le pays, à une réaction politico-sectaire radicale. D’autres voix, plus nuancées ou mesurées, insistent sur la mixité confessionnelle qui subsiste à la fois au sein du clan au pouvoir, dans le soutien populaire à Bashar al-Assad, dans l’armée loyaliste et des forces paramilitaires qu’il a mises en place. Si l’armée reste encore, à ce jour, relativement mixte malgré les nombreuses défections de soldats sunnites, ses instances dirigeantes sont très probablement dominées par les caciques du Baas de confession alaouite, suppléés par des Pasdarans très impliqués dans les manœuvres, mais aussi par des conseillers militaires russes. « Tournant alaouiste » à venir ou non, le régime syrien ne saurait, par réalisme, se satisfaire longtemps des frontières de l’État alaouite tel qu’il exista entre 1922 et 1936, avant son intégration dans la Syrie, au risque d’ébranler les fondations du parti-État, sa légitimité, et de cautionner implicitement le fait accompli que constitue la superposition, à son désavantage, des fractures territoriales, politiques et confessionnelles. Ce réduit alaouite a l’avantage majeur de bénéficier du seul débouché maritime du pays, d’abriter la base navale russe de Tartous, d’autres installations militaires syriennes ainsi que des raffineries. Mais plus important encore demeure le rattachement de ce littoral à l’axe « Alep-Homs-Damas » qui traverse la « Syrie utile » et descend jusqu’à Deraa (au Sud), en bordure du plateau du Golan. La région de Homs est la principale voie d’approvisionnement entre les villes portuaires et les grandes agglomérations sur laquelle l’armée concentre actuellement ses opérations. L’une des villes de ce gouvernorat, Qousseir[4], reliant la plaine de la Békaa (Nord Liban) aux principales villes de l’ouest syrien, a été récemment le théâtre d’un opération menée par les forces du régime et les combattants du Hezbollah. La maîtrise/sécurisation de cette zone répond à plusieurs objectifs (dans le désordre) : protéger les habitants chiites des villages de Qousseir subissant des attaques, bloquer le flux d’armes et de combattants à la rébellion sunnite à partir du Nord Liban, permettre au régime de reconstituer ses forces et de repartir rapidement à l’assaut des axes encore tenus par la rébellion, en intensifiant et en améliorant la précision des bombardements. L’armée syrienne, qui s’était laissée déborder au début de l’offensive, revient à une stratégie plus rationnelle, économise désormais ses forces et les concentre sur les axes de la « Syrie utile », ratissant méthodiquement chaque quartier et ville à reconquérir. Le régime peut essayer de gagner du temps sur la scène diplomatique mais certainement pas se permettre d’en perdre sur le front. Quand bien même le régime créerait un État alaouite élargi, d’Ouest en Est, ce choix ne serait pas vécu comme une grande victoire par le régime, ni comme un fin en soi. Cette solution provisoire engloberait certes les zones les plus stratégiques en plus du fief alaouite (au nord du Liban, incluant Lattaquié et Tartous), mais les couperait de l’Irak et les éloignerait de l’Iran. Une telle perte impliquerait le renoncement au contrôle des principaux gisements de gaz et de pétrole situés au centre et au nord-est de la Syrie, ainsi qu’à un réseau de gazoducs dont le futur et prometteur « gazoduc islamique », voie d’acheminement de 110 millions de mètres cubes de gaz naturel iranien vers l’Europe destiné à passer par l’Irak, la Syrie, le Sud-Liban et le bassin méditerranéen. L’on comprend dès lors que, dans ce bras de fer, l’enjeu et les perspectives d’une « géopolitique du gaz chiite » entrant en concurrence avec un autre projet arabe du même ordre initié par le Qatar, troisième plus grande réserve de gaz de la planète (après la Russie et l’Iran), ne constituent pas une donnée mineure dans l’analyse des faits même si elle n’est pas la seule motivation de la Turquie et des monarchies arabes à vouloir se débarrasser de B. al-Assad. Les Turcs et les Qataris ambitionnaient, en effet, de construire un pipeline reliant leurs territoires et traversant la Syrie, et l’idée de placer à Damas un régime islamiste des Frères musulmans, confrérie proche idéologiquement et bénéficiant du soutien des deux gouvernements, était pour eux alléchante à plus d’un titre. Dans ce scénario idéal, le pipeline aurait été ensuite connecté au pipeline Nabucco pour desservir l’Europe en contournant le russe Gazprom. Cela n’aurait été que la première pierre d’un vaste réseau gazier au Levant et en Mésopotamie où l’intégration politico-économique des pays arabes se serait alors réalisée par les « tubes sunnites ». Dans ce système, le Qatar aurait été le premier fournisseur. Un projet contrarié par le refus de Bashar al-Assad de porter atteinte aux intérêts de son allié russe, et qui aurait pesé dans la décision du Qatar d’œuvrer à sa chute. Le fort potentiel gazier de la Syrie et de l’arc chiite n’a pas échappé non plus aux calculs de la Russie et du géant Gazprom, mais préserver le régime syrien offre surtout à Moscou, dans l’immédiat, la garantie que son monopole européen ne sera pas menacé par son rival qatari ou que ses revenus ne diminueront pas de façon substantielle.

Les Russes et les chiites, une histoire faite pour durer?

Le ministre-adjoint aux Affaires étrangères russes Bogdanov lors de sa visite au Liban. Face à lui, le secrétaire général du Hezbollah, Sayyed Hassan Nasrallah

Le ministre-adjoint aux Affaires étrangères russes Mikhaïl Bogdanov lors d’une visite au Liban le 28 avril 2013. Face à lui, le secrétaire général du Hezbollah, Sayyed Hassan Nasrallah (photo : Al Manar).

Avant de pouvoir envisager la maîtrise totale du territoire syrien et l’exploitation de ses réserves gazières et pétrolières, encore faut-il que l’armée loyaliste syrienne (ou ce qu’il en reste) commence par libérer intégralement la Syrie utile puis interdire durablement l’accès de la totalité de ses régions du Nord-Est aux rebelles et jihadistes et qui sont les plus riches en hydrocarbures. La difficile prise de Qousseir éclaire la ténacité de la rébellion et l’ampleur de la tâche qui attend l’armée et ses supplétifs, dont les effectifs ne sont pas illimités, sur un très vaste territoire. Même en cas d’accord de cessez-le-feu arraché au terme des prochaines rencontres diplomatiques organisées sous l’égide de Washington et de Moscou, la dynamique de renforcement militaire du régime syrien engagée par la Russie ne devrait pas s’arrêter, et même se poursuivre au-delà de la reconquête effective du territoire. Un statu quo ne sera probablement pas respecté à en croire les déclarations du régime, actuellement revigoré et rasséréné par l’accumulation de revers que connaît la rébellion. Moscou et Damas s’appliqueront à ne pas lui laisser le temps de se refaire. A l’heure actuelle, Damas ne peut empêcher les flux d’armes et de combattants salafistes traversant les frontières jordanienne, turque et irakienne, mais les flux provenant du nord (via la Turquie) vont probablement se tasser dans les semaines à venir car Ankara, sonnée par son récent attentat et devant faire face au mécontentement de son peuple, va certainement devoir prendre des mesures plus restrictives pour sécuriser la zone et réduire l’afflux de jihadistes et de réfugiés devenus une source de problèmes pour lui.
L’expérience de coopération globale que les Russes ont vécue avec les régimes chiite d’Iran [5] et alaouite de Syrie a été fructueuse et constante depuis treize ans en dépit de quelques petites fausses notes avec l’Iran, mais sans grande incidence. Son soutien politique lui a permis de continuer à tenir le rôle, certes parfois surfait, de « grande puissance protectrice ». La Russie, la Syrie, l’Iran et le Hezbollah partagent la même défiance ou détestation (réciproque) vis-à-vis du Qatar et de l’Arabie saoudite. La première accuse les monarchies du Golfe de propager l’islamisme radical dans la région, dans le Caucase et dans le monde; les autres de vouloir annihiler la résistance panarabe et islamo-révolutionnaire et de faire le jeu des sionistes et de l’Amérique en désignant l’Iran et les chiites comme des ennemis mortels, bien plus dangereux qu’Israël. Par-dessus tout, ces quatre acteurs sont liés par une même volonté d’endiguer l’hégémonisme américain et de contrecarrer ses projets dans la région. Tous les grands dossiers proche-orientaux ne revêtent pas la même importance aux yeux de Moscou. Par exemple, celui-ci s’est peu à peu désintéressé du problème palestinien et de la création d’un État indépendant dont il estime l’avenir définitivement compromis par la désintégration des territoires occupés, conséquence de la politique de colonisation accélérée et ininterrompue du gouvernement israélien. Même si les chiites sont conscients de conférer à Moscou un pouvoir de négociation qu’il n’aurait pas autrement et donc de représenter une monnaie d’échange pour lui dans ce Grand jeu régional, ils bénéficient en contrepartie d’un allié diplomatique et militaire de poids, à même de rééquilibrer la donne et de leur éviter d’être seuls dans leur combat. L’alliance est conjoncturelle, mais les intérêts communs sont suffisamment prééminents et équilibrés pour effacer ponctuellement les divergences et la méfiance relative qui anime chacun. Tout alliés qu’ils soient, le Hezbollah n’a jamais vraiment eu une confiance totale en Damas – ce qui est le cas de la plupart des dirigeants et partis libanais ayant gardé un mauvais souvenir de la longue et douloureuse période d’occupation syrienne au Liban – , et la Russie soutient l’Iran en restant vigilante vis-à-vis de l’évolution de son régime et de l’usage que celui-ci fera de la technologie nucléaire en voie d’acquisition. Moscou a choisi tacitement de s’allier avec les chiites, minorité confessionnelle longtemps marginalisée et persécutée au sein de l’Islam sunnite majoritaire, et ayant la particularité d’être, en Iran et au Levant, le fer de lance du concept de résistance islamique post-nasserienne contre Israël dans un espace arabe capitulateur. Le Hezbollah libanais a su capitaliser sur son titre prestigieux de « libérateur » du Liban du Sud en 2000 et de « tombeur » de Tsahal en 2006. Une image glorieuse qui sort passablement effritée de son soutien actif au régime autoritaire d’Al-Assad dans sa guerre contre-insurrectionnelle aux contours et à l’aboutissement encore incertains. L’implication tardive du Hezbollah en Syrie a, en effet, divisé les opinions arabes et lui a fait perdre beaucoup de sympathies dans la région. Il s’est agi d’une décision délicate mais essentielle à la survie de sa branche armée. Car privé de cet allié syrien qui concourt au maintien de ses capacités stratégiques, le Hezbollah se verrait contraint de renoncer à terme à ce qui fait sa particularité, sa force et sa raison d’être, ébranlant du même coup sa branche politique. Entre son existence et sa popularité à l’extérieur, sa Direction a, semble-t-il, choisi. La contribution du Hezbollah à une éventuelle victoire d’Al-Assad sur le champ de bataille (que d’aucuns semblent prendre pour acquise) pourrait rejaillir positivement sur Moscou, l’auréolant du statut de défenseur des minorités ethniques et religieuses d’Orient (notamment chrétiennes, oubliées, persécutées et menacés d’extinction) contre les complots de nations impérialistes occidentales prêtes à les sacrifier sur l’autel de leurs intérêts géopolitiques et économiques, sous le prétexte de libération et de démocratisation. Cette vision d’une « alliance russo-chiite résistant farouchement aux plans impérialistes américano-israélo-sunnites » permettrait à la Russie de revenir par la grande porte, même si, au delà de cet épisode « héroïque », elle devrait probablement poursuivre dans la région un agenda politique plus prosaïque.

Le spectre de la contagion syrienne et de l’expansionnisme chiite au Liban

L'armée libanaise a dû déployer ses troupes pour mettre fin aux combats de rue qui ont éclaté à Tripoli (Liban du Nord) depuis le 19 mai entre des sunnites pro-opposition syrienne du quartier de Bab el-Tebbaneh et des alaouites pro-Damas de Jabal Mohsen, faisant 20 morts et une centaine de blessés (photo : Press Tv).

L’armée libanaise a dû déployer ses troupes pour mettre fin aux combats de rue qui ont éclaté à Tripoli (Liban du Nord) le 19 mai 2013 entre des sunnites pro-opposition syrienne du quartier de Bab el-Tebbaneh et des alaouites pro-Damas de Jabal Mohsen, faisant 20 morts et une centaine de blessés. Ces accrochages violents sont la conséquence de l’importation du conflit syrien au Liban (photo : Press Tv).

La Russie soutiendra-t-elle Damas jusqu’au bout, quelle que soit l’évolution de la situation, au mépris de la réalité? Moscou est en train de tenter l’un des plus importants coups de poker de son histoire contemporaine, mais reste un acteur pragmatique, comme nous l’avons dit plus haut. Ses prochains choix seront cruciaux, car susceptibles d’influer sur la physionomie géopolitique du Levant, en particulier du Liban, pays pouvant être le plus sévèrement touché par de brutales métamorphoses. Un constat s’impose : défaite ou victoire (tout au moins militaire) du régime d’Al-Assad, la polarisation de la société libanaise est à son apogée. Rien ne sera plus comme avant (ou avant longtemps) entre les Libanais chiites pro-Hezbollah et sunnites « quatorze-marsistes » en confrontation politico-idéologique et parfois physique dans ce conflit. Des Libanais sunnites, dont on ignore le nombre exact, combattent en Syrie aux côtés des rebelles syriens contre l’armée syrienne et ses renforts du Hezbollah. Le divorce est sur le point d’être consommé, et le climat politique libanais, déjà exécrable depuis presque une décennie, d’en être que plus durement et durablement affecté. Si, d’aventure, le régime syrien se voyait dans l’incapacité de reprendre ultérieurement les zones du Nord et du Sud-ouest de la Syrie contrôlées par les rebelles (hypothèse que le progression actuelle de l’armée syrienne et la reprise des principales villes du centre semble atténuer), le poussant à se rétracter, et qu’au même moment, la guerre syrienne s’invitait au Liban, se propageant des quartiers pauvres de Tripoli à l’ensemble du territoire malgré les efforts des parties locales pour contenir la contagion ; alors les options les plus « modérées » ou les moins radicales s’amenuiseraient considérablement pour tous les acteurs du conflit. Un État syrien baas-alaouite constitué des territoires déjà reconquis par les forces régulières syriennes, entourant le Liban au Nord, à l’Est et au Sud-Est, ne relèverait peut-être plus du fantasme mais bien d’une nécessité de survie pour le régime de Damas. Mis au pied du mur dans son propre pays, un Hezbollah aux aguets pourrait aussi décider d’opter pour des choix sécuritaires drastiques en créant son propre État au Liban (hypothèse au demeurant fort peu probable, sauf éclatement d’une guerre civile féroce et sans issue évidente opposant chiites et sunnites). Ce nouvel État à l’intérieur du Liban viendrait alors doubler ladite « ceinture syro-alaouite ». Les chiites, lourdement armés et exerçant un contrôle accru sur une bande allant de Tyr jusqu’à la Plaine de la Békaa, pourraient être tentés de créer une contiguïté territoriale avec le Nord-Ouest syrien après avoir empêché la fermeture des lignes d’approvisionnement majeures pour le Hezbollah (Homs et Damas) et interdit l’utilisation de la région du Liban du Nord (les localités de Wadi Khaled au Nord-Ouest et Aarsal au Nord-Est entre autres) comme base arrière pour les rebelles syriens jouissant de l’appui de Libanais sunnites du Nord. Dans cette hypothèse, des  déplacements/échanges de populations  pourraient advenir dans une optique de séparation définitive et d’homogénéisation, de même que le Liban ne serait probablement pas épargné, pendant cette transformation du pays, par des violences à caractère confessionnel et sectaire comme celles survenues dans les quartiers majoritairement sunnites du Sud de Baniyas, en pays alaouite, où des milices loyales à Bashar al-Assad ont été accusées de se livrer à des exécutions ethno-religieuses. À défaut d’une consolidation du « croissant chiite » régional, cassé pour le moment de facto, se formerait une double ceinture, syro-alaouite à l’extérieur des frontières libanaises, libano-chiite à l’intérieur. Le Liban se réduirait alors comme une peau de chagrin. Ce qu’il resterait à terme comme portion neutre et indépendante de ce minuscule pays serait à peine plus vaste que le Petit-Liban d’avant 1920. De cette recomposition resserrée et radicalisée, les communautés chrétiennes seraient évidemment les grandes perdantes, et leur avenir fortement hypothéqué, d’autant plus que la frange sunnite modérée, majoritaire dans le pays, servant de « tampon » et non (encore) engagé dans ce conflit à la fois politico-confessionnel et armé, perdrait inévitablement du terrain au profit d’une pensée et de groupes sunnites radicaux que l’Arabie saoudite et le Qatar – qui n’auraient plus rien à perdre – soutiendraient et armeraient de plus belle contre les chiites. Dans cette configuration chaotique, les transits d’armes russes à destination des Syriens et des Libanais chiites seraient grandement facilités et renforcés, au grand dam d’Israël et de Washington.

Contagion syrienne, haines et divisions sectaires : le réalisme libanais à toute épreuve ?

La « colonisation chiite rampante », menée pour le compte de Téhéran, n’est pas une accusation récente de la part des opposants du Hezbollah libanais. Depuis 2007, des leaders chrétiens et druzes appartenant au Mouvement du 14 mars alertent fréquemment l’opinion contre les achats massifs d’énormes superficies de terrains par des businessmen chiites opérant sous des pseudonymes dans les cazas (districts) d’Aley, de Jezzine et du Chouf situés au Sud-Est de Beyrouth et qui présideraient, selon eux, à un plan de « jonction » envisageable à terme entre « l’Etat Hezbollah du Sud » et la Békaa, via la formation d’une ceinture chiite traversant les régions concernées [6]. En cas de situation de guerre civile ou d’apparition d’un double front (nord et sud) susceptible d’accentuer l’enclavement des forces du Hezbollah, le mouvement chiite pourrait tirer profit de la dynamique d’expansion géographique qu’il a enclenchée depuis des années, lui permettant de s’assurer un large contrôle du territoire, donc une profondeur stratégique entre les deux possibles lignes de front. Nonobstant les déclarations et hypothèses catastrophistes et paranoïaques, bien souvent politiquement motivées, il est permis de penser, à la fois sur la base des données qui structurent la société libanaise, de l’état des rapports de force, des informations reçues et de la communication émanant des deux camps en guerre en Syrie, que le régime de Bashar al-Assad a de grandes chances de survivre aux événements, quel que soit le scénario envisagé, et que le Liban ne devrait pas sombrer, malgré les tensions actuelles, dans une guerre civile. Sa population ne le souhaite pas et a tiré des leçons de son douloureux passé. La discorde est bannie des esprits et du vocabulaire des Libanais, d’autant que le déséquilibre des forces militaires entre sunnites et chiites pro-Hezbollah tournerait très vite à l’avantage des seconds. Le Liban, ne se relèverait sans doute pas d’une nouvelle guerre civile, de surcroît dans un contexte de surimmigration syrienne. Se soulever contre le « parti de Dieu » est un risque trop grand, une décision suicidaire que la communauté libanaise sunnite n’appuierait probablement pas (s’étant jusqu’à présent gardée d’encourager la violence sectaire et de mettre de l’huile sur le feu dans les moments de tension paroxystique). La grande majorité des sunnites habitant les agglomérations comme Beyrouth, Tripoli ou Saïda est pacifique et ne s’est pas, à ce jour, laissé happer par la « tentation salafiste » exercée par des religieux marginaux comme Ahmad al-Assir et des groupuscules dont la présence est résiduelle. Pour le Hezbollah, l’ouverture d’un second front intérieur libanais alors que ses combattants sont encore engagés en Syrie pou une durée indéterminée est l’un des pires et moins souhaitables scénarios guerriers. D’une part, au regard du symbole désastreux et de la dénaturation que cela représenterait pour un mouvement qui s’est structuré autour du patriotisme et de la solidarité arabe contre un seul ennemi commun, le « régime sioniste » ; d’autre part, pour des raisons purement stratégiques car en occupant plusieurs fronts simultanément, sa milice pourrait payer cher sa dispersion. Son entrée en guerre en Syrie a été une décision dictée par la nécessité et prise sans enthousiasme. Plus sa belligérance perdure, plus les pertes de l’organisation s’allongent et plus la concentration de ses forces et l’unité de son commandement – qui ont été des facteurs de son succès militaire sur le front le plus intense et risqué, la frontière sud avec Israël – sont retardées au profit de son ennemi juré, Israël, lequel peut être tenté de le prendre à tout moment par surprise. Quant à la Syrie, indépendamment de l’étendue du pouvoir du clan Assad et de la viabilité du système de gouvernement de demain (pays anarchique et morcelé, État centralisé ou fédération), la Russie pourrait choisir de sanctuariser le (ou les) territoire(s) de son allié en le plaçant sous son parapluie militaire, gênant ainsi un peu plus les plans de Tel Aviv, de Washington, d’Ankara et de Riyad. Mais à terme, les bénéfices que tirerait la Russie en soutenant un régime paria, bunkérisé dans une Syrie ingouvernable, isolé de la scène internationale, ployant sous le poids de très probables nouvelles sanctions occidentales et d’un embargo, harcelé par des factions rebelles et par le terrorisme, ne contrôlant qu’un peu moins de la moitié de son territoire, sans ses principaux gisements énergétiques exploitables, vaudraient-ils que Moscou s’obstine, s’isole de l’Occident et sacrifie son image internationale ? Il semblerait, toutefois, au vu de la tournure des événements, que la Russie soit encore très loin de ce cas de figure et qu’elle continuera d’adapter sa réponse en fonction de ses impératifs, de combiner diplomatie et soutien militaire, sans remettre en cause la ligne sur laquelle Vladmir Poutine semble intraitable : car lâcher le régime syrien équivaudrait, dans tous les cas, à une abdication face à Washington à laquelle ce dernier se refuse.

Chady Hage-Ali

Stratpolitix

[1] Zbigniew Brzezinski, Le grand échiquier, Paris, éditions Hachette Littérature, 2000.

[2] Jacques Sapir (dir.) et Jacques Piatigorsky (dir.), Le Grand Jeu, enjeux géopolitiques de l’Asie centrale, Paris, éditions Autrement, 2009, voir : <http://www.cairn.info/grand-jeu-xixe-siecle–9782746710887-p-161.htm>.

[3] Il s’agit d’un concept large, héritier du droit d’ingérence et précisé dans le rapport de la CIISE, sur lequel les États-Unis, l’OTAN, la France et la Grande Bretagne justifièrent leur intervention contre la Libye.

[4] pour en savoir davantage sur les relations entre la Russie et l’Iran, voir l’ouvrage de Clément Therme, Les Relations entre Téhéran et Moscou depuis 1979. Ed. PUF, 2012.

[5]Nadéra Bouazza« Syrie: Qousseir fait planer le spectre d’un statu quo », L’Express, 20/05/2013, <http://www.lexpress.fr/actualite/monde/syrie-qusair-fait-planer-le-spectre-d-un-statu-quo_1250254.html>.

[6] Christians, Druze question Hezbollah’s controversial land purchases, Ya Libnan, 04/01/2012, <http://www.yalibnan.com/2012/01/04/christians-druze-question-hezbollah%E2%80%99s-controversial-land-purchases/>.

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Publié dans Défense & sécurité, Diplomatie, droit international, géostratégie, Proche Orient
One comment on “Moscou et Washington : le « nouveau Grand Jeu » réactivé en Syrie
  1. Anonyme dit :

    Madame/ Monsieur,

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