L’administration Trump et l’enjeu de la restauration d’une politique étrangère bipartisane

Donald Trump donnant sa première conférence de presse en tant que président-élu, le 11 janvier 2017 (photo : AFP).

Donald Trump donnant sa première conférence de presse en tant que président-élu, le 11 janvier 2017 (photo : AFP).

Faut-il s’inquiéter du monde (de Trump) à venir ?

Depuis l’accession de Donald Trump à la présidence des États-Unis, une vigoureuse levée de plumes, des plus modérément alarmistes aux plus catastrophistes, s’est manifestée dans la presse internationale. Même chez les moins acerbes d’entre elles, le ton n’est pas à l’optimisme et à l’assurance lorsqu’il s’agit d’imaginer les prochains actes que posera l’administration Trump dans le domaine de la politique étrangère. Déjà nostalgiques du président sortant Barack Obama, les médias américains mainstream, l’élite intellectuelle, le gratin hollywoodien et leurs collègues de la gauche libérale européenne brossent en général de son successeur le portrait d’un populiste fruste, ignare, xénophobe, irrationnel, impulsif et imprévisible, apparaissant, par contraste, encore plus répulsif. Les qualificatifs d’imprévisible et de dangereux dont est fréquemment affublé Donald Trump sont généralement tenus pour synonymes sous le point de vue des relations internationales et de la stabilité mondiale. Dans l’absolu, la politique étrangère de n’importe quel président-élu avant sa prise de fonction est un objet qui déjoue les prévisions. Par exemple, en élisant le candidat George W. Bush qui tenait un discours non-interventionniste durant la campagne, l’électorat américain s’imaginait-il un instant que son pays entrerait dans plus d’une décennie de guerres interminables, inutiles et coûteuses?

Il n’est pas rare de trouver dans la presse internationale des billets dont les auteurs ne lésinent pas sur les simplifications qui les confortent dans leur a priori très négatif sur Donald Trump, au risque de frôler parfois la caricature manichéenne. Dans un récent éditorial du magazine « Jeune Afrique », B. Obama est présenté comme le « défenseur d’une conception du droit international guidée par la morale et la rationalité » tandis que le nom de Donald Trump est accolé à des mots et expressions beaucoup moins laudatifs tels que « ère de l’incertitude », « dictature de l’émotion et de l’instantanéité », « conspirationnisme », « confusion entre la vérité et le mensonge », « populisme », « imprévisibilité » (bis), « absence de recul », « ultraconservatisme » (cette dernière désignation étant certainement la plus discutable de toutes). Si les déclarations sulfureuses et/ou inélégantes faites en campagne et sur Twitter de Donald Trump n’en donnent pas une image reluisante et incitent, à juste titre, au scepticisme et à la vigilance, il convient toutefois de se garder de conjectures et d’extrapolations hâtives concernant un homme qui, somme toute, n’a encore aucune réalisation ou échec politique à son actif.

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Premier contact entre Donald Trump et Barack Obama à la Maison Blanche, le 10 novembre 2016, deux jours après la victoire du premier (photo : Reuters).

Il convient également de souligner que les guerres de Barack Obama, récipiendaire du prix Nobel de la paix 2009 prématurément décerné sur la seule foi de ses discours, n’ont pas toutes été plus « morales » ni moins meurtrières pour les civils que celles de son prédécesseur. Elles ont surtout été plus discrètes (ou moins visibles) et plus nombreuses, impliquant directement l’Amérique dans au moins huit théâtres, parmi plus de 160 pays où les forces américaines sont présentes, et jetant – ou du moins affinant – les bases de la « guerre permanente » (permanent war), à la fois préventive, multinationale à grande échelle et à l’empreinte plus légère (light footprint operations).

Ce choix stratégique a conduit, depuis 2009, à une réduction importante de l’effectif des soldats américains présents en Irak et en Afghanistan, le faisant passer de 180 000 à 15 000 hommes, et partant, à une importante diminution du nombre de morts au sein des troupes US. Mais les conséquences sécuritaires, politiques et sociales directes et indirectes ont été et sont encore désastreuses pour les peuples concernés. Les opérations militaires sont officiellement menées sous la bannière du « contre-terrorisme ». Le rôle prépondérant des forces spéciales, du renseignement américain et l’usage intensif des drones d’attaque dans celles-ci sont largement traités par les spécialistes des questions de sécurité et de défense depuis cinq ans. Conséquence directe de l’intensification des raids aériens et des « éliminations ciblées », le nombre de projectiles tirés en Afghanistan a connu une hausse de 40% (soit 1337 unités) en 2016, sur décision de Barak Obama, selon le Wall Street Journal. Des centaines de civils sont tués et blessés chaque année par ces attaques (voir les données fournies par le Bureau of Investigative Journalism).

Cette nouvelle manière de faire la guerre est assurément un héritage pérenne de l’ère Obama, laquelle, aussi fermement attachée à l’ordre libéral et démocratique soit-elle, demeure bel et bien l’une des moins pacificatrices qu’aient connues l’Amérique et le monde depuis 70 ans. L’extension des opérations n’a pas freiné celle du Jihad, ni réduit la menace terroriste mondialisée. Sur le plan diplomatique, les choix de l’administration Obama ont consacré le retour de la logique de containment (endiguement) qui a dégradé les relations russo-américaines à un niveau rarement atteint et a exhalé un parfum suranné de guerre froide. À force de s’entendre dire (et de lire) que le monde que prépare Donald Trump est incertain et dangereux, il semble que les commentateurs et le grand public occultent le fait que le monde que laisse derrière lui Barack Obama est déjà bien incertain et dangereux.

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Dessin humoristique reflétant une perception contrastée : Barack Obama appréhendant le monde fragile avec la délicatesse d’un expert, et Donald Trump, avec la rudesse inexpérimentée et maladroite d’un enfant (auteur : Kal, source : The Economist).

Dans ce contexte hautement disruptif et inflammable, le leadership global américain est plus contesté qu’il ne l’a jamais été. L’état et l’avenir du consensus bipartisan (bipartisan consensus) – démocrate et républicain – qui porte sur les principes sous-tendant la politique étrangère américaine et l’ordre international soulèvent des inquiétudes chez les élus et les think tanks américains internationalistes. Cette notion de consensus bipartisan est au cœur de notre analyse et son exploration nous donne l’occasion de lever quelques idées reçues, et par là même de relativiser certaines affirmations qui anticipent négativement une politique étrangère désormais à la charnière de deux époques, de deux mondes. Il s’agit ici de mettre en évidence que, indépendamment des critères portant sur la personnalité et les capacités intellectuelles d’un président et de la concordance des majorités (présidentielle et parlementaire), les mêmes contraintes institutionnelles, forces d’inertie et orientations idéologiques et axiologiques s’exercent plus ou moins fortement sur lui et sont tellement enracinées qu’elles paraissent immuables. Mais c’est toujours, en définitive, le courage en politique en dépit des conséquences personnelles –  une qualité morale rare – qui distingue les grands présidents et peut changer le cours de l’histoire.

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Le sénateur républicain Arthur H. Vandenberg (1884-1951) (au centre de la photo) est considéré comme l’artisan du consensus bipartisan dans le domaine de la politique étrangère américaine du XXe siècle. Il parvint en 1945 à convertir le camp républicain isolationniste à l’internationalisme au moment où les positions des congressmen des deux partis concernant le rôle de l’Amérique dans le monde étaient très polarisées. Il coopéra étroitement avec les présidents démocrates Franklin D. Roosevelt et Harry Truman. Il soutint au Sénat l’approbation du traité établissant l’adhésion des États-Unis à l’ONU, la doctrine Truman, le Plan Marshall et l’OTAN. Sur la photo, à la droite de Vandenberg, le secrétaire d’État James F. Byrnes, et à sa gauche, le président Truman. Source : www.trumanlibrary.org)

L’urgence du consensus bipartisan : craintes et exhortations des interventionnistes des deux bords

Le consensus bipartisan en politique étrangère a, depuis plusieurs décennies, présidé à l’adoption de mesures destinées à prolonger le « siècle américain » débuté au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Face à un Congrès majoritairement républicain qui lui était hostile et dont il redoutait le pouvoir de blocage, Barack Obama est devenu rapidement l’otage en quelque sorte de ce consensus jusqu’à ce qu’il finisse par marcher sur les pas de George W. Bush. Le consensus a continué d’être malmené durant la dernière campagne présidentielle, mettant au jour des divisions intestines et la polarisation stérile de l’espace politique qui ont contribué à accentuer la perte de confiance de l’opinion publique américaine envers ses élites. Ceci explique le formidable (et décisif) succès des idées antisystème respectivement portées à gauche et à droite durant les primaires par Bernie Sanders et Donald Trump.

Nous pouvons, avant d’aller plus loin, reprendre à notre compte la définition du « consensus bipartisan » que donne la spécialiste de politique étrangère américaine Ellen C. Collier (née en 1927) dans son ouvrage Bipartisanship and the Making of Foreign Policy : A Historical Survey, publié en 1991 et réédité en 2011 :

« On peut dire qu’un consensus bipartisan existe lorsque le président et la majorité des deux partis au Congrès, ou le Sénat dans le seul cas des traités, s’entendent sur une politique donnée. Il existait donc un tel consensus sur des politiques telles que l’endiguement initié par l’aide à la Grèce et à la Turquie en 1947, le Plan Marshall de 1948 et la loi sur les relations avec Taïwan en 1979. Un consensus bipartisan ne signifie pas nécessairement l’unanimité. Des politiques peuvent être soutenues par un consensus bipartisan et recevoir encore un nombre substantiel de votes d’opposition, comme dans le cas de l’aide à la Grèce et à la Turquie en 1947 » (version originale : « A bipartisan consensus may be said to exist when the President and the majority of both parties in Congress, or the Senate alone in the case of treaties, agree on a given policy. Thus a Bipartisan consensus existed on such policies as containment initiated by aid to Greece and Turkey in 1947, the Marshall Plan in 1948, and the Taiwan Relations Act in 1979. A bipartisan consensus does not necessarily mean unanimity. Policies may be supported by a bipartisan consensus and still have a susbstantial number of votes in opposition, as in the case of aid to Greece and Turkey in 1947″).

Aujourd’hui conscients des turbulences et adversités auxquelles est exposé le leadership américain dans le monde (fragilisation des alliances et des traités, poussée des nationalismes en Europe, en Russie, en Chine et en Turquie, affirmation des puissances non-occidentales remettant en cause l’ordre démocratique instauré et mené par l’Amérique), des élus et des personnalités des deux camps tirent la sonnette d’alarme et insistent sur la nécessité d’une approche bipartisane, plus proactive et de long terme des grands enjeux, enchevêtrés, de sécurité intérieure et de stabilité mondiale. Dans une tribune qu’elle a cosignée avec le républicain Stephen Hadley, ex conseiller à la sécurité nationale de George W. Bush, et Nancy Lindborg, présidente de l’United States Institute of Peace (USIP), l’ex-secrétaire d’État Madeline Albright considère que les divisions internes et les défis extérieurs actuels ne sont pas pires que ceux qui se posaient en Amérique au sortir de la Seconde Guerre mondiale. La nation américaine était alors pourtant parvenue à les surmonter en acceptant de jouer un rôle crucial dans la reconstruction de l’Europe.

Défenseuse patentée du principe de la « nation indispensable », Madeleine Albright estime qu’une politique étrangère bipartisane est « encore possible et plus urgente que jamais » à condition que les uns et les autres soient capables de mettre côté la politique partisane et décident de ne pas la laisser influer négativement sur les affaires étrangères. Le repli sur soi n’est clairement pas une option viable à ses yeux en dépit de la méfiance des Américains qu’elle juge, du reste, compréhensible vis-à-vis des engagements de leur pays à l’extérieur. Un état d’esprit comparable avec la logique isolationniste qui prévalait en 1947 au sein d’une population américaine fatiguée de la guerre. Elle souligne, en outre, que si toutes les politiques bipartisanes depuis 70 ans n’ont pas été des succès, les seules ayant échoué ont précisément été celles qui ont manqué d’une approche traversant les administrations et soutenue par les deux partis. Elle prend comme exemples d’échec la stabilisation de l’Irak, la prévention de l’armement nucléaire de la Corée du Nord et l’arrêt des atrocités en Syrie.

À l’instar des époux Clinton et au contraire de Donald Trump et de son « haut conseiller et chef de la stratégie » Stephen Bannon, nationaliste et contempteur virulent de l’élite mondialiste américaine et européenne, Madeleine Albright est une démocrate interventionniste internationaliste qui fait partie des inlassables promoteurs du nation building, processus destiné aux États fragiles du Moyen-Orient et d’Afrique, induisant, entre autres le renforcement de leurs institutions démocratiques, l’aide au développement et le renforcement des investissements dans les secteurs public et privé. Dans cet ordre d’idées, elle affirme que si l’Amérique se détourne des enjeux globaux, ceux-ci finiront par s’inviter à l’intérieur de l’Amérique.

Donald Trump entend renoncer à l’un des volets essentiels de la politique étrangère américaine, inhérent à la diffusion de ses valeurs dans le monde (objectif et devoir qui peut conduire à légitimer les ingérences politiques et les interventions militaires). Ce dédain exprimé par le nouveau président inquiète les liberal interventionists tels que Madeleine Albright et Hillary Clinton mais aussi d’autres républicains néoconservateurs tels que Robert Kagan, Max Boot et Eliot Cohen qui étaient d’ailleurs prêts à voter pour cette dernière pour faire barrage au non-interventionniste Donald Trump, car tous estiment que ces valeurs libérales démocratiques sont en grande partie corrélées à la préservation des intérêts américains à l’extérieur.

Le sénateur Lindsey Graham, qui fait partie des républicains les plus sceptiques et inquiets vis-à-vis des orientations de Donald Trump en politique étrangère, rappelle à sa façon la nécessité de ne pas laisser les logiques partisanes avoir raison de l’intérêt national. Il s’émeut de la réaction de certains de ses copartisans qui célèbrent les actes de piratage informatique, imputés par la CIA au gouvernement russe et qui auraient contribué à la défaite d’Hillary Clinton. Il affirme que ceux qui se réjouissent de cette ingérence étrangère commettent une grave erreur et ne sont pas des patriotes, rappelant au passage que, lorsque Wikileaks rendit publiques des informations embarrassantes pour l’administration G.W. Bush et susceptibles de mettre en danger les troupes américaines stationnées en Irak, la plupart des démocrates condamnèrent cet acte hostile aux intérêts nationaux américains. Plus généralement, la tendance consistant à relativiser l’influence négative de la Russie ou à l’exonérer de toute responsabilité dans cette affaire déplaît fortement aux conservateurs et libéraux interventionnistes antirusses du GOP et du parti démocrate.

La condamnation de ce que Lindsey Graham perçoit comme un manque patent de patriotisme supra-partisan rejoint à quelque chose près le plaidoyer de Madeleine Albright pour le retour au consensus sur les questions internationales. Dans l’un comme dans l’autre cas, l’on ne retrouve cependant pas de volonté proclamée de remettre, via ce consensus, la relation russo-américaine sur de bons rails mais plutôt, au contraire, un appel conjoint plus ou moins explicite au maintien des constantes de la politique étrangère US, parmi lesquelles la défiance naturelle vis-à-vis de Moscou, acteur que nombre de législateurs américains ont intériorisé comme un adversaire fourbe et qui ne peut en aucun cas être considéré comme amical. Le consensus souhaité n’intègre pas à ce jour les prémisses nécessaires à l’élaboration d’une plateforme politique commune innovante, ni de propositions originales tenant compte des changements constatés dans le monde, mais se conçoit plutôt comme une entente de principe en vue du maintien impératif du statu quo international en vigueur depuis 70 ans.

Lindsey Graham est ulcéré par la perspective d’un changement de paradigme et est prêt à tout pour conserver ce statu quo, à telle enseigne qu’il utilise le prétexte de l’ingérence russe présumée pour justifier son intention de voter de nouvelles sanctions bipartisanes ciblant durement les secteurs financier et énergétique les plus vulnérables de la Russie. Le camp pro-Trump, quant à lui, est de plus en plus sur la défensive face aux assauts répétés de la communauté du renseignement, des médias et des républicains antirusses qui entendent forcer le président-élu à se raviser et n’hésitent pas, pour ce faire, à questionner publiquement son patriotisme. Cette épreuve de force qui suscite l’irritation et la crispation des pro-Trump risque de raidir leurs positions et de les inciter à s’éloigner par moments des principes et des pratiques, qui paraissent certes désuets mais qui, selon leurs adversaires républicains traditionnels, déterminent depuis toujours la crédibilité américaine à l’extérieur.

Symptomatique des luttes en cours, la polarisation du Congrès ne recoupe pas seulement le clivage entre républicains et démocrates mais se fait entre, d’une part, républicains et démocrates, réalistes et modérément réalistes, soutenant un consensus bipartisan en politique étrangère synonyme d’orthodoxie interventionniste  internationaliste garantissant la préservation et le renforcement perpétuel des institutions internationales libérales héritées de la Seconde Guerre mondiale, et d’autre part, une frange de républicains et de démocrates qui sont, sinon en quête d’une nouvelle voie du moins prêts à reconsidérer certains aspects de la politique étrangère de façon plus pragmatique sans renier pour autant sa continuité. Dans l’ensemble, les pro-Trump et « pro-russes » jugent qu’une guerre des nerfs et une détérioration continue des relations diplomatiques avec Moscou relèvent d’une posture d’arrière-garde et improductive à l’heure où l’affirmation d’ordre diplomatico-militaire de la Russie sur la scène internationale (à la faveur de coups d’éclats qui vont du rattachement de la Crimée à la reconquête d’Alep) ne peut plus être ignorée, et où les défis prioritaires de l’Amérique sont, notamment aux yeux des nouveaux conseillers à la stratégie et à la sécurité nationale Stephen Bannon et Mike T. Flynn, l’islamisme, l’expansion militaire et économique de la Chine et la menace que font peser l’Iran et ses satellites sur Israël et les pétromonarchies du Golfe.

Donald Trump donnant sa première conférence de presse en tant que président-élu, le 11 janvier 2017 (photo : AFP).

Donald Trump lors de sa première conférence de presse en tant que président-élu, le 11 janvier 2017 (photo : AFP).

L’administration Trump et le Congrès : des luttes d’influence interne et externe dont l’issue déterminera le processus décisionnel et le consensus bipartisan

Si le vœu d’une restauration du consensus bipartisan pour une politique étrangère plus cohérente et efficace, considéré en tant que tel, est de bon aloi, cependant la fréquence des révélations présentées comme compromettantes sur les liens de Donald Trump avec les Russes n’est pas de nature à créer dans l’immédiat les conditions propices à l’unité des républicains, au  rapprochement bipartisan et à un dialogue détendu et constructif entre les courants transpartisans. L’opiniâtreté de Donald Trump le pousse à balayer systématiquement d’un revers de  main toute accusation de collusion avec Moscou et à résister à ceux qui veulent le voir rentrer docilement dans le rang en renonçant à un possible réchauffement des relations avec la Russie de Vladimir Poutine. Ce haro sur Trump tend à prendre une ampleur politique et médiatique telle que le républicain Newt Gingrich redoute que le président et son administration finissent par céder et par devoir prendre à contrecœur des décisions que « Trump tout comme la gauche détesteront ». C’est une opinion que semble partager le chef de la majorité républicaine au sénat Mitch McConnell, à tout le moins en ce qui concerne le souhait de Trump de coopérer avec la Russie sur certains dossiers sécuritaires clés. Le sénateur McConnell se montre pessimiste sur ses chances et, tout en rappelant que ce souhait n’est pas inhabituel pour un nouveau président puisqu’il fut notamment nourri par George W. Bush, déclare : « les espoirs du président-élu Trump de s’entendre avec la Russie seront rapidement défaits » (« President-elect Donald Trump’s hopes to get along with Russia will be dashed pretty quickly »). Approuvant les conclusions du rapport de la communauté du renseignement sur l’ingérence russe dans les élections, Mitch McConnell affirme que « les Russes ont été naïfs de penser qu’ils pourraient tirer avantage de l’élection de Trump ».

Suspecté d’être l’ami intime de Vladimir Poutine (comme Barack Obama naguère d’être un crypto-musulman), ce qui en ferait potentiellement le « cheval de Troie » des Russes à Washington, Donald Trump est également vu comme n’ayant aucun respect pour les institutions internationales créées au lendemain de la Seconde Guerre mondiale (l’ONU, les institutions de Bretton Woods et l’OTAN) garantes d’un ordre libéral démocratique. L’anti-mondialisme qu’on lui impute va naturellement à l’encontre d’une longue tradition internationaliste et interventionniste bipartisane, et va de pair avec l’accusation de connivence avec Moscou lui-même hostile à ces institutions qui assurent l’hégémonie globale atlantiste.

Si, dans les mois à venir, Donald Trump confirmait son mépris pour l’architecture du système international actuel, ne fût-ce que par un très faible activisme diplomatique et la quasi-absence d’initiatives marquantes contre laquelle le Congrès et les checks and balances (contre-pouvoirs) ne pourraient rien, ce serait déjà de sa part un signal redonnant force à tous les partis d’opposition européens souverainistes, nationalistes et identitaires qui gagnent du terrain et veulent substituer le protectionnisme au mondialisme, sortir de l’Europe, protéger leurs frontières, lutter contre l’immigration et la pénétration culturelle de l’islam en Occident et réviser en profondeur les termes de leurs accords commerciaux et stratégiques avec l’Amérique qu’ils jugent léonins ou attentatoires à leur souveraineté.

Les désaccords idéologiques et politiques entre les deux grands partis américains et les deux courants transpartisans (orthodoxe interventionniste d’un côté, hétérodoxe sans être isolationniste de l’autre) sont moins nombreux et insurmontables que ce que pourrait laisser penser le tapage médiatique actuel, ou à tout le moins sont-ils insuffisants pour faire dévier la politique étrangère américaine de sa ligne orthodoxe et remettre ainsi en cause l’ordre international actuel. Les deux principaux débats polarisants dans l’immédiat sont les relations commerciales avec la Chine et le cyber-piratage russe. Le premier ne va, dans tous les cas, pas entraver l’entente bipartisane autour de la mise en œuvre du projet du « pivot » stratégique vers l’Asie, initié par Barack Obama et auquel Donald Trump pourrait donner forme dans une approche « faucon » consistant à renforcer les alliances militaro-stratégiques avec les pays de l’ASEAN et la présence navale américaine en mer de Chine méridionale, à resserrer les liens de Washington avec Taïwan, remettant ainsi en question le principe d’une seule Chine qui, depuis le siècle dernier, conditionne les relations sino-américaines. Quant à la seconde dissonance interne, celle-ci pourrait s’estomper après que les démocrates auront digéré leur échec électoral et, surtout, que les rêves d’entente avec Vladimir Poutine se seront dissipés. Donald Trump réalisera alors qu’il ne sera pas en mesure de lutter constamment avec le Congrès prêt à tout moment à voter de nouvelles sanctions contre Moscou pour miner toute tentative de rapprochement.

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À gauche, le général Mike T. Flynn, conseiller à la sécurité nationale, et à droite, Stephen Bannon, haut conseiller et chef de la stratégie

De la composition de l’administration Trump se dégage une détonante mixité idéologique. Cependant, il est probable que les dissensions entre l’approche des questions internationales empreinte d’idéalisme, d’islamophobie, de conspirationnisme anti-islam et de racisme telle que promue par les éminences grises et idéologues de la Maison Blanche Stephen Bannon et Myke T. Flynn et l’approche du secrétaire d’État Rex Tillerson et du secrétaire d’État à la Défense James Mattis, internationalistes pragmatiques, s’aplaniront sous le poids de l’orthodoxie interventionniste majoritaire a priori nettement plus favorable au second tandem. Les deux conseillers susmentionnés, malgré des profils et des parcours très différents, ont en commun d’être convaincus par l’idée d’un inexorable affrontement historico-cosmique entre l’Occident judéo-chrétien et l’islam et s’accordent sur le bien-fondé d’une alliance de revers, prioritaire, avec les Russes contre cet « ensemble civilisationnel » menaçant le « monde chrétien libre » (et « blanc », de préférence, chez Bannon).

La capacité à s’imposer du général James Mattis – dont la relation avec le général Mike T. Flynn connaît déjà quelques fausses notes – sera déterminante dans les orientations de l’administration Trump sur les questions de sécurité et de défense. Le prochain chef du Pentagone, qui est par ailleurs plus gradé que Mike Flynn, est aussi plus classique et ne partage pas la vision originale et, sur bien des points, fantasmée de son rival de la Maison Blanche. Pro-Otan inconditionnel, très sceptique à l’égard de la Russie qu’il a accusée de vouloir briser l’Alliance atlantique  et a qualifiée de « menace numéro un » pour l’Amérique lors de son audition de confirmation au Sénat, il devrait pouvoir compter durant son mandat sur le soutien des establishments républicain internationaliste et libéral interventionniste car il est l’un des plus dignes représentants et serviteurs de cette orthodoxie (comme l’est le général David Petraeus – voir mon article précédent) sur laquelle repose le consensus bipartisan et dont les attendus demeurent la consolidation de l’OTAN, le maintien de l’antagonisme vis-à-vis de la Russie, le recours au changement de régime (regime change) à travers le soutien aux  mouvements révolutionnaires dits « démocratiques » en Europe de l’Est et au Moyen-Orient, et la réaffirmation des alliances avec Israël et les régimes arabes du Golfe contre l’Iran.

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À gauche, Rex Tillerson, nommé secrétaire d’État, et à droite, le général James Mattis, nommé secrétaire d’État à la Défense.

Quant au secrétaire d’État Rex Tillerson, son tempérament et ses idées ne semblent pas non plus, d’après ce qu’il a montré jusqu’à présent, le pousser à remettre en cause les fondamentaux de la politique étrangère américaine. Lors de son audition de nomination le 11 janvier devant la commission des Affaires étrangères du Sénat, ce dernier a probablement dû faire contre mauvaise fortune bon cœur en assurant aux sénateurs suspicieux que « la Russie et les États-Unis ne seront probablement jamais amis » (une affirmation de toute façon difficilement contestable dans l’état actuel des choses, que son émetteur en soit sincèrement convaincu ou non) car, a-t-il ajouté,  les deux « ne partagent pas le même système de valeurs ». Pragmatique et conciliant, il a néanmoins exprimé le vœu que l’Amérique puisse traiter avec la Russie en la percevant comme un adversaire hostile et un partenaire occasionnel plutôt que comme un ennemi à tout point de vue. Sans surprise, Rex Tillerson a aussi plaidé pour une ligne plus dure envers la Chine et l’Iran. Au sujet de l’accord sur le nucléaire signé avec le second, dit « JCPOA » (Joint Comprehensive Plan of Action), il a modéré les propos antérieurs de Donald Trump qui promettait de le « déchirer », mais a assuré qu’il travaillerait à renforcer les termes de cet accord pour accroître la pression sur l’Iran et la surveillance de ses activités.

En définitive, le consensus à restaurer en politique étrangère devra être tout autant intra-partisan (républicain) dans un premier temps et tout au long du mandat de Donald Trump que bipartisan. Bien que bénéficiant en principe du réalignement politique, son administration sera rapidement amenée, bon gré mal gré, à renoncer à certaines de ses prétentions hétérodoxes de départ comme y fut contrainte l’administration Obama, et à poursuivre sur la voie du compromis dominant, autrement dit une sorte de juste milieu entre réalisme et idéalisme sur lequel s’entendent les écoles interventionnistes internationalistes de la politique étrangère américaine, l’une d’héritage wilsonien et l’autre néoconservatrice. Il faut, à cet égard, reconnaître au président Obama (lequel, à défaut d’avoir été un président courageux, a été in fine un très fidèle et actif défenseur de l’orthodoxie qu’il critiquait dans ses premiers discours) d’avoir cristallisé autour d’une nouvelle synthèse plus rationnelle mais en rien révolutionnaire et restant foncièrement militariste ces deux visions interventionnistes. Toutes deux ont en commun de se croire – le réalisme américain ayant bien entendu ses limites –  une destinée mystique qui est de mener l’histoire à sa fin.

Chady Hage-Ali


Je profite de la publication de ce premier article de l’année 2017 pour vous adresser, chers amis et visiteurs qui êtes de plus en plus nombreux à suivre avec intérêt ce blog depuis bientôt 4 ans, tous mes vœux de santé et de bonheur et mes chaleureux remerciements.

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Publié dans Asie, Défense & sécurité, Diplomatie, Europe, Politique étrangère américaine, Proche Orient, Théories et concepts des relations internationales
4 comments on “L’administration Trump et l’enjeu de la restauration d’une politique étrangère bipartisane
  1. Anthon dit :

    Meilleurs vœux également à vous Chadi.
    Et donc, s ‘en est pas fini de la « destinée manifeste » des U.S ??
    En tout cas, je trouve la fin de mandat d’ Obama, vraiment pitoyable, dangereuse et irrationnelle. Le dernier épisode de la sex-tape de Trump en Russie, est assez consternante.
    A ce demander si Trump ne va faire de vieux os ?!

    Félicitations pour cet article de rentrée ainsi que pour l’ ouvrage auquel vous avez contribué : « l’exceptionnalisme politico-religieux aux Etats-Unis ». J ‘ y ai beaucoup appris et finalement l’ affaire de savoir qui a influencé qui (politique/religion) n ‘est pas aussi simple qu ‘il n ‘y paraît. J ‘ai aussi beaucoup aimé l’ article de Nathalie Dupont sur la relation cinéma/religion.
    Petit regret : quelques fautes d’ impression (?), surtout dans les 2ers chapitres.

    Au fait, à quand un article sur Trump et la religion ?

    Bonne continuation

    Anthon

    Aimé par 1 personne

    • Stratpolitix dit :

      Mes meilleurs voeux Anthon. Merci pour votre commentaire.
      L’idée ou la croyance fondatrice, elle, n’est bien sûr pas morte. La « destinée manifeste » n’en est, finalement, que l’un des avatars temporels. L’exceptionnalisme lui a survécu et il restera toujours quelque chose de l’hubris ou de la morgue américaine. Les propos méprisants d’Obama sur la nation russe, traduisant son amertume et son incapacité à digérer la défaite cuisante des démocrates, nous en ont d’ailleurs donné un aperçu.
      Je partage votre opinion s’agissant de cette sortie de scène pour le moins consternante. Avec l’acharnement anti-Trump, l’on commence à tomber dans le scabreux et l’on se demande bien où cela va s’arrêter. Voilà un homme (Obama) qui avait pourtant l’intelligence, l’entrain, les idées et les circonstances propices pour devenir le Roosevelt de notre époque, mais qui a montré beaucoup moins de courage politique que d’arrogance. Il a finalement été très faible face au Congrès sur les questions de politique intérieure (par exemple, il aurait pu entreprendre dès 2009 une réforme du secteur financier alors que les démocrates contrôlaient encore les deux chambres du Congrès).
      Incapable finalement de leadership face au pouvoir législatif puis face aux compétiteurs internationaux sur la plan diplomatique, Il a fini par se rabattre sur le contre-terrorisme et sur sa guerre préventive, permanente et invisible où il s’est senti le plus fort ou le moins en danger, finissant par endosser le costume de « va-t-en-guerre » en Irak et Afghanistan qu’il avait conspué chez George W. Bush. Il y a quelque chose de désespérant ou de tragique dans un tel gâchis.

      Merci beaucoup pour vos gentilles paroles sur l’article et sur l’ouvrage. J’avais été le premier à avertir le responsable du comité scientifique de la présence de ces coquilles, deux jours après avoir reçu l’ouvrage et l’avoir lu intégralement. Malheureusement la totalité des ouvrages avait déjà été imprimée…
      J’espère qu’ils feront plus attention pour les prochains opus de leur collection qui reste de grande qualité. Je me demande encore comment ces fautes ont pu échapper à leur vigilance. Enfin, errare humanum est (c’est aussi vrai pour les rédacteurs que que les relecteurs).
      Un article sur Trump et la religion, j’y pense. Et même très sérieusement. J’ai quelques idées et pistes. Mais la foi n’est pas une préoccupation pour le nouveau président et les nombreux chrétiens qui ont voté pour lui ne l’ont pas fait parce qu’il a touché cette corde-là. Je me laisse le temps de la réflexion. Mon objectif étant de pouvoir proposer aux lecteurs quelque chose d’intéressant et de consistant.

      Bonne continuation également Anthon
      Chady

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