Les attentats de Paris et la réponse française : réflexion sur un impact géopolitique et médiatique particulier

Place de la République, Paris. Photo AFP

Place de la République, Paris. Photo AFP

Par exception, je choisis de m’exprimer plus personnellement sur les attentats qui ont meurtri la France le 13 novembre. Je le fais non sans émotion et, je l’espère, sans trop m’éloigner de l’impartialité à laquelle je me suis efforcé dans ce blog depuis sa création. Le présent article est consacré aux défis qui attendent la France, prise pour cible par les jihadistes, et à la position de son gouvernement sur le dossier syrien. L’aspect polémique qui a surgi ces derniers jours à propos de l’inégalité du traitement médiatique (ressentie par beaucoup comme le reflet d’un « deux poids deux mesures ») dont feraient l’objet les victimes du terrorisme selon qu’elles soient françaises, européennes, ou russes, libanaises et turques, est également abordé. L’on y retrouve d’ailleurs des considérations d’ordre géopolitique et philosophique. Ce texte, dans lequel l’attachement affectif n’exclut pas la franchise, me permet de souligner l’évolution globalement décevante de la politique extérieure française aux yeux de ceux qui saluaient –  j’étais de ceux-là – sa singularité et la voie médiane et indépendante qu’elle incarnait encore au début des années 2000, mais aussi les forces insubmersibles grâce auxquelles le navire français n’a jamais sombré et peut encore espérer retrouver son cap.

La France devant des choix cruciaux 

Lyon

Hommages rendus aux 130 victimes à Lyon. Photo : Jeff Pachoud/AFP

À l’heure où j’écris, et où est entré en vigueur l’état d’urgence depuis le 14 novembre, la France panse ses plaies, son peuple cherche à comprendre, à donner un sens, des mots, à la barbarie meurtrière d’une nuit de terreur. Ses images horribles hanteront longtemps les esprits. Les craintes et les interrogations aussi. Outre les questions cruciales, sociologiques et stratégiques, portant sur la nature de l’ennemi et les moyens de combattre le jihadisme et le terrorisme sans remettre en cause ou compromettre le modèle républicain que ces mêmes forces hostiles et nihilistes cherchent précisément à disloquer, il s’agit de savoir si le gouvernement français, au delà de la riposte militaire immédiate, justifiée du reste, révisera en profondeur sa ligne (très) idéologique et intransigeante qui, dans le conflit syrien, a consisté jusqu’à présent à rejeter en bloc toute coopération et coordination avec les Russes, a fortiori avec le régime de Damas, et à faire de la chute de sa bête noire, le président syrien Bachar al-Assad, la priorité de ses priorités. Faut-il s’attendre à une série d’inflexions de circonstance ou à un rééquilibrage plus audacieux de sa position officielle ? Les prochaines semaines le diront. À défaut d’un retournement d’alliance ou d’un changement de point de vue sur l’avenir politique de B. al-Assad, peu plausibles, il sera difficile pour le gouvernement français d’imposer le départ de ce dernier comme un préalable à tout accord, et encore moins de faire l’économie d’un certain degré de coopération avec les Russes que réclament instamment des personnalités de la droite et de l’extrême-gauche françaises dont l’appréciation de la situation semble largement partagée par l’opinion publique. Celle-ci réalise que la stratégie atlantiste de lutte contre Daesh en Syrie et en Irak a été inefficace puisqu’elle n’a pas entamé ses capacités de nuisance depuis un an. Elle découvre dans les médias des révélations et des critiques de magistrats et de responsables du renseignement français quelque peu embarrassantes pour l’exécutif. Il y a donc aussi, pour l’Elysée, un enjeu de restauration de la confiance et de la crédibilité.

Revenir à une analyse dépassionnée de la situation

Hollande ONU

À la tribune de l’Assemblée générale des Nations Unies le 28 septembre 2015, le président Hollande, refusant toute concession au régime de Damas sous prétexte de lutte anti-jihadiste, déclarait : « Bachar Al-Assad est à l’origine du problème, il ne peut pas faire partie de la solution […] Ce n’est pas parce qu’un groupe terroriste massacre lui aussi qu’il y aurait finalement une forme de pardon ou d’amnistie pour le régime qui a créé cette situation ». Photo : Craig Ruttle/AP.

Dans le fond, il ne saurait être reproché au gouvernement français d’avoir désavoué le gouvernement syrien, eu égard à la part de responsabilité morale et juridique de ce dernier dans le désastre humain de ces quatre dernières années. Sa responsabilité n’est toutefois pas unique, mais partagée par d’autres membres du régime, par son opposition, ainsi que par les gouvernements qui n’ont pas hésité à faire de la Syrie un abcès de fixation comme le Liban naguère, à sacrifier le peuple syrien pour atteindre leurs objectifs politiques. Nonobstant leurs justifications, les leitmotive « Bachar al-Assad doit partir » et « ni Bachar ni Daesh » ont fini par tourner sur eux-mêmes, par figer la position française et par lui faire perdre de vue la hiérarchie de ses impératifs sécuritaires. La centralisation sur Bachar al-Assad ou la personnification du problème syrien a empêché d’inscrire la réflexion et l’action dans une perspective plus large et pragmatique. Un parti-pris analogue, dont les postulats servent aussi à étayer les arguments anti-Assad, a également consisté, chez certains chercheurs français, tantôt à « sociologiser » la problématique, tantôt à tirer sur la corde émotionnelle et à abuser de la moraline en mettant l’accent sur la nature répressive du régime, sans toujours éviter la caricature, et sur la question de la démocratie dans le monde arabe, vieux serpent de mer, au détriment des causes originaires et des enjeux qui sont avant tout d’ordre géopolitique depuis (et avant même) le début du conflit syrien. Sans mise en perspective des faits actuels avec de nombreux facteurs tels que la guerre d’Irak de 2003 (et le basculement subséquent du pouvoir irakien en faveur des chiites), l’influence accrue de l’Iran dans la région, la victoire stratégique du Hezbollah libanais dans sa guerre contre Israël en 2006 (dont la résonance très profonde n’est, à mon sens, pas assez soulignée), la compétition commerciale aiguë entre des grands projets autour de l’exploitation du gaz dans la région, et, plus largement, la peur de l’Iran qui s’est emparée des régimes arabes du Golfe depuis plus d’une décennie et s’est accentuée au fil des avancées de « l’axe de la résistance », l’on ne peut expliquer pourquoi la Syrie a été le seul pays du « Printemps arabe » allié de l’Iran et du parti chiite libanais à avoir vu des manifestations de faible intensité déboucher en son sein sur un chaos généralisé et sur l’émergence de milices salafistes suréquipées. De Bachar al-Assad, beaucoup de dirigeants politiques, d’experts et d’observateurs en ont fait leur marotte, et par ce biais, ont procédé à la dichotomie de l’opinion publique française entre les pro- et anti-Bachar, autrement dit, et sans nuance, entre les « ennemis » et les « amis » de la Syrie. Cela n’est pas le reflet de la réalité et des sentiments bien plus complexes que suscite cette tragédie. À l’instar du problème « Israël/Palestine », la Syrie a été peu à peu réduite à un débat passionnel, moralisant et polarisant (autant au sein de la droite que de la gauche française) et, en fin de compte, stérile.

L’importante question de l’alternance et du système politique de la Syrie de demain ne manquera pas d’être posée en temps voulu et, comme il est souhaitable, d’être souverainement jugée par le peuple syrien dès que les conditions sécuritaires permettront le retour des millions de réfugiés et l’organisation d’un scrutin, éventuellement sous contrôle international. Aux Syriens seuls de décider si, dans le processus démocratique ultérieur – si celui-ci survient dans dix-huit mois tel que le prévoit la feuille de route de Vienne, ils souhaiteront conserver ou non à la tête de leur pays un président dont le patronyme reste malgré tout associé à la période la plus sombre de leur histoire. L’on ne peut écarter la possibilité que leur choix puisse être moins dicté par leurs affects que par le principe de réalité, c’est-à-dire par le besoin de reconstruire avant tout leur pays et de conserver un système, certes vicié et contestable, mais ayant toutefois fait ses preuves en garantissant la stabilité et la pluralité confessionnelle avant la guerre. Auquel cas les Syriens pourraient porter leur choix sur une alternative prudente à B. al-Assad, à savoir un autre membre du sérail et haut gradé de l’armée nationale comme l’ont fait leurs voisins égyptiens en élisant le maréchal Al-Sissi en mai 2014, soit un homme à poigne, laïc et implacable envers les islamistes. Pour Téhéran et Moscou, le maintien de B. al-Assad en tant que visage du régime n’est pas nécessairement une fin en soi, même si l’attachement des Iraniens à la famille Al-Assad reste fort depuis le début des années 1980. Par conséquent, une solution politique sans B. al-Assad est envisageable à condition que ses parrains aient l’assurance que, au terme d’une transition politique graduelle, la structure du pouvoir actuel – qui est clanique, oligarchique, sécuritariste, confessionnellement mixte et ne se résume donc pas à la famille Al-Assad et à l’alaouisme – soit maintenue, et partant, leurs intérêts géostratégiques dans le pays et la région. Le régime et ses parrains pourraient favoriser l’instauration d’un gouvernement d’unité nationale et un pluralisme limité moyennant de possibles concessions faites à l’opposition démocratique syrienne.

Hollande-Poutine G20 2013

Vladimir Poutine et François Hollande au sommet du G20, le 6 septembre 2013 à Saint Pétersbourg. Photo : AFP / Eric Feberberg

En attendant ces développements, encore hypothétiques, le gouvernement français ne peut faire moins que d’envisager une approche plus ouverte et flexible sur le plan militaire, sans que cela ne le contraigne, sur la scène diplomatique, à infléchir drastiquement sa position lors des prochains rounds de négociation sur la Syrie. D’autant plus qu’elle trouvera, en face d’elle, un front russo-syro-iranien rasséréné par les derniers revirements de l’histoire ; d’où un délicat jeu d’équilibre que l’on imagine peu confortable pour le Quai d’Orsay. Aujourd’hui, davantage que des effets de sa politique extravertie ponctuée d’interventions militaires aux fortunes diverses (l’opération hasardeuse et déstabilisatrice en Libye, l’opération nécessaire et globalement saluée au Mali), la France pâtit d’une politique arabe brouillonne, sans identité, et d’un positionnement mal défini dans les théâtres syrien et irakien. Dans cette zone instable, Washington et Moscou, l’Arabie saoudite et l’Iran se livrent une guerre d’influence sans merci mais dans laquelle on comprend au moins clairement quels sont les motivations et les buts de ces États rivaux. Difficile, en revanche, de cerner la place et le rôle de la France sur cet échiquier, le cap et les objectifs militaires et politiques qu’elle a jusqu’à présent poursuivis, s’évertuant péniblement à peser sur les affaires régionales sans parvenir à sortir de son statut d’acteur secondaire aligné sur Washington. La France s’est sans doute trop mise en avant, sans avoir les moyens de ses ambitions et sans apparaître pour autant moins dispensable tout au long du conflit. Elle n’a pas su mettre en avant ses vrais arguments reposant sur ses vrais avantages et ses spécificités. Je reviens sur ce point plus loin.

Le premier grand défi : accorder de très nombreux violons

préparation d'un rafale 15 novembre

Préparation d’un chasseur Rafale avant un départ en mission au dessus de la Syrie en novembre 2015. Photo : ECPAD/AFP

La France des grandes valeurs est celle à qui le monde entier rend aujourd’hui hommage, même si l’on ne peut que reconnaître que son message et la perception de ses valeurs et principes ont été pour le moins brouillés par sa diplomatie ces trois dernières années. Le gouvernement français n’a plus le choix : il lui faut désormais œuvrer à une plus grande unité, clarté et cohérence dans sa politique étrangère. La lutte anti-terroriste et anti-jihadiste est un vaste chantier, impliquant de multiples mesures. Combattre « l’État islamique »/Daesh et les autres groupes jihadistes salafistes à l’extérieur de l’Hexagone et en Europe exige de ne pas limiter ses efforts à l’action militaire, bien qu’il s’agisse d’un volet essentiel appelant l’effort conjoint des nations et forces impliquées en Syrie et en Irak afin d’aboutir à la formation d’une unique coalition. Pour que celle-ci puisse voir le jour, les acteurs sunnites et chiites, arabes, turcs, kurdes et iraniens doivent parvenir à s’entendre et à consentir des compromis. Ce qui est peu probable au regard de la montée des tensions entre l’Iran et l’Arabie saoudite, les chiites et les sunnites, et entre la Turquie et les Kurdes. En Irak, en particulier, le rapprochement politique entre chiites et sunnites irakiens, actuellement au point mort, devra être effectif avant de pouvoir espérer une reconquête totale et une sécurisation durable des territoires des provinces d’Al-Anbar et de Ninive actuellement contrôlés par Daesh. Cette réconciliation à l’échelle locale mais aussi régionale est certainement le chantier politique le plus compliqué (et pour l’heure compromis) mais aussi l’un des plus déterminants. La mise à l’écart des sunnites irakiens du jeu politique irakien et les exactions commises à leur encontre par les milices chiites comptent parmi les facteurs initiaux ayant contribué à aggraver la situation interconfessionnelle et à donner au discours de Daesh une portée significative sur certaines populations sunnites livrées à elles-mêmes. Outre les fonds et les armes en provenance des pays arabes du Golfe et de Turquie, L’EI tire parti depuis le début de deux facteurs : d’une part, des rancœurs et des souffrances des sunnites qu’il a exploitées pour gonfler ses rangs, d’autre part, de l’intérêt que les grands acteurs du conflit peuvent trouver à endiguer son expansion mais pas forcément à le détruire.

Moscou et Damas ont, tout au moins jusqu’aux récents attentats perpétrés contre les Russes et les Français, négligé l’EI et principalement concentré leurs raids sur les autres groupes armés rebelles et jihadistes dans le but prioritaire de sanctuariser la « Syrie utile » (les grandes villes de l’Ouest du territoire) et de s’assurer que le régime syrien se pose de facto aux yeux du monde en dernier rempart possible contre Daesh. Paradoxalement, l’EI a permis au gouvernement syrien de prolonger son existence. Celui-ci a largement profité de la barbarie médiatisée de Daesh pour mieux apparaître aux yeux du monde comme le seul interlocuteur « civilisé » dans le conflit. Quant à l’Arabie saoudite, à la Turquie, au Qatar et à Israël, ils ont, pour des raisons diverses et particulières, idéologiques et/ou très pratiques (sécuritaires et économiques), un intérêt objectif à ce que le « chaos contrôlé » soit maintenu et à ce que les deux grands États arabes syrien et irakien restent fractionnés ou affaiblis, incapables de redevenir des États forts et fédérateurs en position de poursuivre leur rapprochement politique avec l’Iran et d’approfondir leur intégration économique, en partenariat étroit avec la Russie, dans le domaine du gaz et du pétrole. Pour le gouvernement turc, Daesh (auquel la Turquie a servi de point de transit crucial depuis plus de deux ans pour ses jihadistes vers le nord de la Syrie) n’est pas la menace numéro un mais plutôt les indépendantistes kurdes (PKK et PYD) au Sud-est anatolien, au nord de la Syrie et du nord de l’Irak. Pour Israël et l’Arabie saoudite, Daesh et les autres groupes armés salafistes coalisés tels que le Front al-Nosra, Ahrar al-Sham et Jaysh al-islam constituent une épine dans le pied de l’Iran et du Hezbollah et entravent la consolidation du tant redouté « croissant chiite. » La question est de savoir comment la France et les Occidentaux pourraient convaincre l’Arabie et la Turquie, plus que n’importe quels autres protagonistes, de s’engager pleinement contre Daesh dont l’idéologie est une émanation de la doctrine d’État de la monarchie saoudienne. Qu’auraient d’ailleurs à gagner en contrepartie les régimes sunnites de la péninsule arabique à déployer leurs troupes, peu réputées pour leurs qualités guerrières et leur expérience du reste, contre une entité qui, de surcroît, leur apporte objectivement plus d’avantages stratégiques que d’inconvénients pour le moment? Comme la Turquie vis-à-vis des Kurdes, l’Arabie saoudite a fait de la neutralisation des groupes rebelles chiites houthis pro-iraniens au Yémen et de la fin du régime de Damas ses deux priorités.

Les mesures et les attitudes équivoques des États révélées par les médias [j’invite à cet égard les lecteurs à écouter le contenu d’une édifiante émission radiophonique de France Inter ] font de plus en plus clairement apparaître le conflit syrien, en particulier la montée en puissance des jihadistes de l’EI, comme – n’ayons pas peur des mots – une immense et froide machination. En matière de géopolitique, faut-il le rappeler, aucun phénomène n’est, historiquement, le fruit du hasard, rien n’est jamais entièrement spontané, exceptionnel ou accidentel, ni cette « sale guerre » ni encore moins la « monstrueuse créature Daesh » à l’expansion fulgurante. Derrière la formation et le développement de toute milice organisée ou acteur asymétrique, a fortiori jihadiste, se sont toujours cachés, au cours de l’histoire, un ou plusieurs État, des services secrets, des groupes d’intérêts, des bailleurs privés et des technocrates influents. Si la créature Daesh est encore en vie et aussi bien structurée, ses hommes, aussi bien payés et armés, ce n’est pas du seul fait de sa puissance de feu – largement surfaite quoique inédite pour une organisation jihadiste -, de son effectif généralement évalué à quelque 30 000 combattants, de ses fonds issus de la contrebande et des trafics, et de la cristallisation des tensions interconfessionnelles (même s’il n’est pas niable que ce dernier aspect compte dans l’équation), mais surtout parce que les acteurs et camps ou axes impliqués, bien qu’à des degrés divers, y ont trouvé plus ou moins leur compte jusqu’à présent. La campagne russe devrait probablement démontrer qu’avec une réelle volonté, une stratégie et des moyens, Daesh ne constitue nullement une menace militaire insurmontable.

Un enjeu immédiat et à moyen terme pour l’Europe

le PM britannique David Cameron, le président français François hollande et la chancelière allemande Angela MerkellAP Photo Geert Vanden Wijngaert

Le PM britannique David Cameron, le président François Hollande et la chancelière allemande Angela Merkel à Ypres, le 24 juin 2014. AP Photo: AP/ Geert Vanden Wijngaert.

Des potentialités se présentent donc sur le plan diplomatique, mais aussi de grands obstacles. Reste à savoir si la volonté politique et le pragmatisme suivront et surtout s’ils dureront du côté de Paris après le choc des attentats. L’engagement militaire de la France dans la région ne doit plus seulement être un simple prétexte pour montrer ses muscles, pour exister à tout prix sur la scène diplomatique, pour promouvoir son armement auprès de clients arabes du Golfe et décrocher des contrats juteux. En somme, si elle escompte des gains sécuritaires et diplomatiques durables, si elle souhaite retrouver son aura et agrandir ses perspectives, la France n’aura d’autre choix que d’élaborer une véritable stratégie intégrale – ambition  qui, bien entendu, n’excèdera pas ses capacités – et de ne plus se limiter à des actions tactiques. Cette stratégie aura impérativement besoin du concours des alliés européens et américains pour s’accomplir. La diplomatie française a la lourde tâche de rapprocher ses vues de celles de la Russie et de l’Iran tout en consolidant ses alliances actuelles. L’Union européenne, dans son ensemble, sans exclure les petits pays membres, a évidemment une carte à jouer et a l’occasion de prouver qu’elle est consciente que sa sécurité collective ne peut plus être éternellement déléguée au même groupe restreint d’acteurs. La question de la défense européenne est d’autant plus actuelle que, pour l’heure, on ignore quelle sera la place/le degré de participation de Washington dans la coalition en Syrie. Acceptera-t-il d’envoyer ses troupes au sol et pas seulement quelques centaines de soldats des forces spéciales pour superviser les opérations ? Rien n’est moins sûr. L’on imagine mal Barack Obama revenir sur la dynamique de désengagement militaire qu’il a enclenchée alors qu’il entre dans sa dernière année de présidence et qu’il est peu probable que les démocrates veuillent appuyer une décision qui pourrait mettre leur futur(e) candidat(e) en difficulté. De la même manière que l’on peut douter que Washington veuille agir dans un sens susceptible de faciliter la tâche à son ennemi russe, de lui laisser le champ libre dans la région, ou se résolve à le laisser s’unir aux Français et éventuellement aux autres grands pays européens pour prendre ensemble la tête de cette coalition. Le consentement américain reste la clé. Sans réelle volonté de sa part, le projet de grande coalition unique s’évanouit et l’on peut s’attendre, à la place, à une coordination lâche ou à une conjonction limitée entre les forces engagées. La dépendance des Européens en matière de défense vis-à-vis des Etats-Unis reste décidément considérable et réduit fortement la marge d’action des premiers. Mais pourront-ils encore longtemps temporiser ? Le pourrissement  du conflit syrien continue de fragiliser l’Europe et met au jour ses lacunes et ses défaillances dans la gestion des réfugiés, la lutte anti-terroriste, le renseignement, la protection des frontières extérieures et la coopération intergouvernementale autour de ces mêmes sujets. La situation ne fait qu’apporter de l’eau au moulin des anti-européens, des populistes et des eurosceptiques. La crise de confiance dépasse allègrement les frontières de l’Hexagone.

Le constat amer des décisions erronées et des occasions ratées

L’on ne peut que regretter que, sur le plan politique, la France, qui a été au cours de son histoire une puissance médiatrice de premier ordre, ait choisi dès le départ de prendre position pour un camp contre l’autre en Syrie au lieu de mettre à profit sa neutralité, son expérience, sa connaissance des Orientaux et de leurs dynamiques sociologiques, ses multiples talents et compétences pour rassembler les acteurs régionaux dont une partie est à l’origine de la création des groupes jihadistes salafistes et leur donne les moyens de prospérer. Sur le terrain, où ont pullulé et se sont implantés ces éléments, se mélangeant aux populations, les choses sont désormais plus délicates à résoudre. C’est presque une évidence dont conviennent tous les experts : frapper fort les installations de l’EI dans son centre névralgique situé à Raqqa (Syrie du Nord) affaiblira sûrement ses capacités offensives mais ne suffira pas à éliminer totalement le jihad en Syrie et n’endiguera pas la progression de son idéologie tant que les grandes puissances occidentales ne dissuaderont pas ses principaux sponsors régionaux de poursuivre son financement et son équipement, et tant qu’une offensive terrestre menée par une coalition incorporant des Arabes sunnites, chiites et de Kurdes, ne sera pas programmée pour achever le travail. La présence de contingents orientaux  à cet effet sera nécessaire pour éviter que la guerre contre Daesh ne soit perçue comme une agression occidentale dirigée en particulier contre les sunnites, susceptible de les pousser à une résistance solidaire aux côtés des jihadistes. À ce niveau encore, la réconciliation, tout au moins l’esquisse d’un projet politique viable au principe accepté par toutes les parties, reste un prérequis. La fin du Daesh n’empêchera pas d’autres groupes d’émerger sur ses ruines et le jihad de continuer à muter, à métastaser, tant que ses racines ne seront pas détruites.

Il faut souligner que si l’EI monopolise l’attention des medias, il n’est pas plus dangereux que les groupes plus ou moins affiliés à Al-Qaïda envers lesquels la diplomatie française a semblé afficher une attitude que d’aucuns qualifient de « complaisante » depuis près de trois ans, toujours dans l’optique prioritaire de provoquer la chute du régime syrien. Il est, à ce propos, encore fréquemment reproché au ministre français des Affaires étrangères Laurent Fabius une déclaration datant de décembre 2012 dans laquelle il estimait que le Front al-Nosra « faisait du bon boulot sur le terrain ». Il est difficile de penser que l’intéressé pût ignorer à ce moment-là l’origine de ce groupe, ses allégeances, sponsors et ramifications. Toujours est-il que depuis, ce dernier s’est ravisé. Le 5 octobre dernier, sur les ondes de la radio française Europe 1, il a admis que ce groupe devait aussi figurer parmi les cibles à « taper. » Ces organisations partagent entre elles la même idéologie radicale et mortifère et, tandis que l’on cherchait à établir des catégories artificielles, à « séparer le bon grain de l’ivraie », autrement dit à sélectionner les salafistes « modérés » ou « fréquentables » dans une masse insurrectionnelle nébuleuse de moins en moins lisible, et que, de bonne guerre, l’on fournissait des armes, officiellement aux membres de l’Armée syrienne libre, mais qui finissaient entre les mains du Front al-Nosra, celles-ci continuaient de grignoter des pans de territoires, de recruter et d’étendre leur influence et leur idéologie.

Les certitudes sécuritaires ébranlées

EGYPT-FRANCE-LEBANON-RUSSIA-ATTACK

La pyramide de Kheops, en Égypte, illuminée le 15 novembre avec les drapeaux russe, libanais et français en hommage aux victimes des différentes attaques. Photo : AFP/ Khaled Desouki.

Je reviens à présent sur la dimension médiatique et psychologique des attentats de Paris. L’on ne compte plus les analyses et les commentaires sur Internet dont les auteurs, aux intentions certainement honnêtes, déplorent ou s’indignent que le monde, avec force, se montre et se dise solidairement « français » alors que d’autres pays et peuples, dont les pertes et le chagrin causés par la violence terroriste islamiste sont tout aussi considérables, n’ont pas (eu) droit à un tel élan d’empathie et d’identification. La fameuse « loi du mort-kilomètre » est l’une des raisons invoquées mais elle n’est pas la seule et ne peut pas non plus servir d’excuse. L’objet de certains plaidoyers pour une égalité de traitement et de symétrie est de bon aloi, bien que ne soit toujours évité l’écueil de la « comparaison victimaire » parfois déplacée et biaisée. Dans d’autres commentaires, une logique sous-jacente mêlant une vision discutable de l’équilibre et un esprit revanchard voire talionique, semble affleurer. Classique et prévisible, elle consiste en quelque sorte à considérer que les morts et les blessés ne doivent pas toujours être du côté des peuples les plus faibles et opprimés, orientaux et africains, et qu’il est, par conséquent, « normal » que les Occidentaux, dont le confort matériel et les avantages résultent de l’impérialisme, de l’interventionnisme et des intrigues sournoises et malveillantes de leurs gouvernements, goûtent un peu à la souffrance quotidienne que ces derniers infligent à l’extérieur. En somme, qu’ils boivent le calice de l’humilité et de la justice – justice qui avait déjà été, dans une toute autre lecture, présentée comme immanente par certaines figures chrétiennes conservatrices ou radicales américaines pour expliquer la raison des attentats du 11 septembre 2001. Elles y voyaient une rétribution divine, non pas pour les souffrances des peuples d’Orient soumis aux guerres, occupations et embargos meurtriers, mais au contraire, pour une attitude américaine jugée laxiste ou trop irénique et tolérante envers l’islam et les musulmans, à l’intérieur et à l’extérieur des États-Unis.

Vingt quatre heure avant Paris, c’est le quartier de Burj el-Barajneh, à Beyrouth, qui était frappé de plein fouet par des attaques kamikazes à la ceinture explosive faisant 44 morts et 239 blessés. La différence de l’impact psychologique et médiatique des quatre plus récents attentats (en incluant le crash, le 31 octobre, d’un avion russe dans le Sinaï causé par un engin explosif artisanal et ayant fait 224 morts, et le double attentat à la bombe survenu le 10 octobre à Ankara, et ses 102 morts) n’est pas fondamentalement liée à l’appréciation de la valeur des vies humaines fauchées par ces attaques, comme de nombreux commentaires qui participent à la polémique le laissent entendre ou l’affirment. En disant cela, il ne s’agit pas non plus, de mon point de vue, d’écarter la possibilité plausible qu’un quartier de Beyrouth majoritairement musulman, présenté avec insistance dans les médias comme un « fief du Hezbollah chiite », ait pu peser défavorablement sur le jugement du citoyen occidental lambda. Et l’on peut le déplorer. Force est de constater également que les hommages et les marques de sympathie ont été d’une bien moindre ampleur et chaleur envers les victimes turques et russes dans les médias occidentaux et sur Internet. S’agissant spécifiquement de la Russie, ce traitement n’est sans doute pas étranger à une « campagne antirusse  » qui s’est accrue, du côté américain et otanien, depuis le début de l’intervention militaire russe en soutien à Téhéran, à Damas et au Hezbollah. En plus des sanctions, les procédés de dénigrement voire de diabolisation ont pour but d’isoler la Russie de Vladimir Poutine et d’affecter l’image d’une nation que le secrétaire d’État américain à la Défense Ashton Carter plaçait, au début du mois de novembre, en tête des « menaces pour l’ordre mondial », devant la Chine et « l’État islamique. »

Cependant, les États-Unis ne peuvent plus ignorer que la Russie est devenue, tout au moins temporairement, le « maître du jeu »qui donne le la au Moyen-Orient, au point que des États arabes, majoritairement peuplés de musulmans sunnites, comme l’Égypte et la Jordanie, se tournent de plus en plus vers elle, et que les visites diplomatiques se multiplient, y compris celles des Saoudiens mécontents et inquiets de voir Moscou sauver la mise à leurs ennemis et rééquilibrer le rapport de force. Quant à la côte de popularité de Vladimir Poutine, celle-ci est au plus haut en Russie et a aussi augmenté ces derniers mois auprès des opinions publiques occidentales, y inclus un grand nombre d’électeurs français de droite et d’extrême droite. Les tendances à la mise à l’index d’un européisme (de droite comme de gauche) ayant sacrifié la démocratie sur l’autel de la mondialisation économique et accepté sans résistance le régime d’austérité ; la désaffection vis-à-vis des institutions européennes que les classes populaires et moyennes jugent coupées de la vie sociale, soumises aux lobbies et au grand capital financier ; le phénomène plus général de droitisation des esprits observé en France ainsi que les liens étroits du gouvernement russe avec le parti du Front National, lequel continue de gagner du terrain à chaque scrutin national et européen, expliquent en partie le respect ou la fascination qu’exerce une Russie poutinienne, s’affichant fière, souveraine et « virile », sur des citoyens français désabusés qui ne partagent pas tous nécessairement les idées xénophobes de l’extrême-droite française ni ne voient le président russe comme un grand démocrate. Au delà du jugement sur la personnalité de V. Poutine et la manière dont il dirige son pays, l’on peut interpréter cette tendance « pro-russe » – dont la rhétorique n’est pas toujours épargnée par les exagérations et la paranoïa conspirationnistes -, davantage comme la traduction d’un refus de se plier à ce qui est perçu comme l’expression d’une pensée unique ou d’un diktat des groupes d’intérêts et des médias français au service d’un « ordre idéologique américain ». Certains hommes politiques français ont compris le phénomène, ont pris la température du peuple et ont, en conséquence, opportunément réajusté leur discours en faveur de la Russie et de son chef.

Les attentats de Paris ont saisi le monde, incomparablement plus que ceux survenus au Moyen-Orient, parce qu’ils se caractérisent à la fois par leur ampleur inédite et leur localisation inhabituelle, même s’il y a eu un précédent en janvier de cette année. Qu’une grande capitale internationale soit ainsi touchée en plusieurs endroits est un événement qui fait vaciller un symbole de la puissance et ébranle les certitudes sécuritaires. Le 13 novembre marque résolument une rupture dans l’histoire de la France susceptible d’avoir une incidence majeure sur le cours des événements géopolitiques mondiaux, alors que dans les pays orientaux, les très fréquentes pertes humaines liées aux attentats font sinistrement partie de l’ordinaire du quotidien et leurs effets, par un rapide tassement, modifient très peu les paramètres d’une région habituée aux turbulences. Bien entendu, cela ne constitue pas, une fois encore, une excuse à l’indignation à géométrie variable et aux doubles standards dont la critique reste fondée et juste. L’on peut faire plusieurs lectures du traitement particulier dont la France bénéficie, en rappelant la dimension géopolitique et ses implications majeures susmentionnées, mais aussi et surtout le fait que la France n’est pas seulement un pays, un État-nation comme un autre, mais qu’elle est aussi perçue comme une grande idée, une vision du monde à elle seule. Chacun s’approprie l’idée de la France comme il le désire. Réalité nationale mais aussi supranationale, pôle civilisationnel, centre d’un monde francophone qui n’est pas aussi apathique qu’on ne le pense, il est dès lors naturel ou à tout le moins compréhensible que des peuples issus de l’espace culturel ou de la périphérie francophone, dont les institutions sont l’héritage de la France coloniale, continuent de se référer à celle-ci, à ses décisions, de s’en inspirer, d’observer son évolution, de compatir à ses peines, de la critiquer quand elle tend à déroger à ses principes et à ses engagements.

La France toujours inspirante et attendue malgré tout

Drapeau-Arc-de-TriompheThinkstock

Le drapeau français flottant à sous l’Arc de Triomphe. Photo : Thinkstock.

La France n’a jamais laissé ses alliés et ses rivaux indifférents. Même si son rayonnement politique et culturel n’est plus ce qu’il fut jadis, même si elle est désormais considérée comme une « puissance moyenne », elle continue d’incarner une conception singulière, tempérée, de la puissance et de l’autorité, une identité longtemps marquée par la survivance ou le souvenir de la « troisième voie gaullienne » qui s’efface au profit d’une tendance marquée à l’alignement atlantiste depuis huit ans et d’un social-mercantilisme exacerbé qui l’amène à serrer la main et à fermer les yeux sur la nature, guère plus démocratique que celle du régime syrien, et les agissements de régimes arabes dont elle est pourtant, par essence, opposée à l’idéologie obscurantiste, totalisante et rétrograde, celle-là même qui menace l’Asie, l’Europe et l’Afrique et qu’ils propagent de l’autre main. La France est-elle sortie globalement gagnante de cette nouvelle orientation de sa politique étrangère ? L’aspect pécuniaire vaut-il que la France y perde sa sécurité, sa crédibilité et, éventuellement, une certaine forme d’honneur ? Cela ne veut pas dire qu’une solution radicale soit la plus sage, que la France doive rompre tout lien sans discussion ni conditions, tirer un trait sur des débouchés considérables (elle n’en a pas vraiment la latitude) mais plutôt signifier fermement ses exigences, aux côtés des pays de l’EU, en matière de respect des droits de l’Homme, de lutte contre l’extrémisme et de financement du terrorisme international, et ne pas hésiter à prendre des mesures concrètes et graduelles. La France, les Européens mais aussi et surtout les Etats-Unis ne sont pas forcés d’aller aussi loin que la très courageuse Suède qui n’a pas hésité en mars dernier à rompre son accord de coopération militaire avec Riyad, important partenaire commercial de ce petit pays de l’UE, pour marquer son opposition avec les « méthodes moyenâgeuses » de la justice saoudienne (dixit son audacieuse ministre des Affaires Étrangères). Ils peuvent néanmoins faire comprendre fermement au royaume wahhabite ainsi qu’au Qatar ce qui est exigé d’eux dans ces domaines susmentionnés que l’Occident ne peut plus se permettre de mettre au second plan ou d’imposer à certains pays et pas à d’autres. L’attitude de la Turquie, membre de l’OTAN, aspirant à l’adhésion à l’UE, dont le peuple a certainement le plus à perdre dans le virage islamo-populiste opéré par son président Recep Tayyip Erdogan, pose également problème. Des clarifications s’imposent alors que pèsent de très lourds soupçons sur ses connexions, son support et ses transactions avec l’EI.

La France d’hier savait s’illustrer par un réalisme moral à l’équilibre tenable, dénué des outrances du messianisme et de l’aventurisme américains et ne sacrifiant pas totalement ses valeurs sur l’autel de ses seuls intérêts commerciaux. En bref, par son bon sens et sa pondération. La France d’aujourd’hui brandit les restes d’un discours moraliste devant s’appliquer, en théorie, à toutes les nations, tandis que son jugement et son attitude s’en éloignent avec un évident cynisme et n’ont jamais été aussi intéressés et partiaux au Moyen-Orient. C’est une France à la situation économique peu reluisante, poussée dans une certaine mesure par la nécessité, mais surtout  – c’est le point le plus handicapant pour elle – dépourvue de vision et de souffle, tournant le dos à son ambition de grandeur sur laquelle s’est bâtie sa politique étrangère depuis près de 60 ans et sans laquelle, selon son théoricien originel, le Général de Gaulle, « la France ne peut être la France ». Dans sa manière d’aborder un monde arabe où elle fut, sauf en de rares épisodes (je pense à la Campagne d’Égypte, à la guerre en Syrie en 1920, à la crise de Suez et à la guerre d’Algérie), toujours grandement appréciée et respectée pour sa politique équilibrée, sa position d’arbitre impartial même sans être la puissance la plus influente, la France n’a jamais été aussi atlantiste (suiviste) et « obamienne » (opportuniste) qu’à l’heure actuelle.

Pourquoi la France, sans être, à proprement parler, exceptionnelle et exempte de tout reproche, continue-t-elle d’occuper une place « spéciale » dans les esprits et les cœurs ? Parce que, en dépit de ses récents errements et erreurs qui concernent sa politique moyen-orientale et russe, elle nourrit toujours un imaginaire empreint de liberté, d’équité, de pluralisme, de raffinement et de générosité. Parce que l’on ne perd jamais l’espoir qu’elle se retrouve après s’être perdue. Parce que, lors des attentats de Paris, ce sont certes une réalité concrète, des existences humaines et un mode de vie qui ont été essentiellement et sauvagement ciblés, mais aussi la France en tant qu’aspiration à l’universel et son idée séminale, résumée dans la devise de sa nation, qui ont été à la base de bien d’autres constructions sociopolitiques occidentales et non-occidentales. On ne dira pas assez et sans la moindre idéalisation ou idolâtrie que, pour beaucoup d’entre nous, c’est une figure maternelle remplissant une fonction référentielle qui a été touchée.

Chady Hage-ali


 

France InterSur les origines de Daesh mais aussi du conflit syrien, écouter en streaming l’émission « l’Enquête –Daesh: autopsie d’un monstre » du 20 novembre 2015, proposée par France Inter, qui recueille les avis d’intervenants de grande qualité. Consulter également le Résumé de l’émission .

 

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Publié dans Défense & sécurité, Diplomatie, France, pouvoirs et religions, Proche Orient
8 comments on “Les attentats de Paris et la réponse française : réflexion sur un impact géopolitique et médiatique particulier
  1. Anthon dit :

    Bonsoir
    très bonne analyse (à mon humble avis).
    « Parce que l’on ne perd jamais l’espoir qu’elle se retrouve après s’être perdue » …. dites-vous … mais pfff … on a quand même l ‘impression que le bout du tunnel; est encore loin !! Et très franchement avec le large boulevard maintenant ouvert à l’ extrême droite (merci Sarko/Hollande et consorts) y’ a vraiment de quoi désespérer pour un moment.
    Cdt

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  2. Stratpolitix dit :

    Je vous remercie Anthon. En effet, il n’y a pas de quoi être transporté d’un fol enthousiasme (c’est le moins que l’on puisse dire). Mais consolons-nous en nous disant que la France a traversé des périodes bien pires, a connu la terreur des révolutions, les massacres et les génocides, les guerres et l’occupation, pour en sortir plus forte. À bien des égards, sa trajectoire ressemble à celle de la beaucoup plus jeune Amérique (les correspondances entre les deux ne manquent pas d’ailleurs). C’est peut-être ce qui explique la rivalité et la fascination qui ont longtemps ponctué leurs relations dyadiques. Elles se complètent, s’équilibrent, c’est d’ailleurs la raison pour laquelle il me paraît d’autant plus souhaitable que la France retrouve l’indépendance et le caractère (certains diront l’âme) qui lui font désormais défaut. Entre les États-Unis et la Russie, il faut une troisième voix(e), et la France est la mieux placée pour tenir cette position sur le continent européen. Ce n’est pas seulement une question de capacité, mais surtout de volonté. La France reste après tout une puissance dotée de la dissuasion nucléaire et de capacités de projection dont nous connaissons les limites mais qui lui permettent toutefois de rester la première armée d’Europe.
    La France est entrée dans une période d’incertitude et les responsables politiques français devraient se méfier : si la peur et l’insécurité ne sont pas jugulées et s’ajoutent au climat social délétère, à la montée du racisme et de la xénophobie, cela pourrait faire très mal. À en juger leur attitude hier à l’hémicycle, on peut considérer qu’ils n’ont pas vraiment pris la mesure de la situation et de l’humeur du peuple. Je crains malheureusement que le phénomène de droitisation de la société française ne soit irrésistible, et le meilleur moyen de conjurer la tentation des extrêmes, ce n’est pas de poursuivre aveuglément une politique sociale-libérale mais, au contraire, d’opposer au FN un souveranisme ouvert et clairvoyant, hélas encore mal représenté en France. Je suis d’accord avec vous, les deux dernières présidences porteront la responsabilité d’une victoire du Front national qui est loin, très loin, de relever du fantasme. Bien cordialement. Chady

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  3. Anthon dit :

    Merci Chady
    je sais que vous êtes bien occupé .. mais si je puis me permettre une dernière chose … je n’ ai qu ‘une lecture très superficielle de votre blog (je vais me rattraper car les articles sont vraiment passionnants) mais il me semble que vos analyses, sur le fond, se rapprochent beaucoup des constats faits par des gens comme T. Meyssan, M. Collon, J.M Vernochet et d’ autres de diverses nationalités qui écrivent dans les sites « alternatifs » et qui eux aussi mettent en évidence, les causes géopolitiques telles la « balkanisation » du Proche Orient (voire de l’ Europe (ex-URSS notamment)), les alliances coupables entre occidentaux et pays du golfe, le soutien plus ou moins direct à Al Quaïda, l’ E.I , …… et « l’incompétence » (complicité) de l apolitique étrangère française actuelle.
    Or, cette « pensée alternative » est « diabolisée » et le seul fait de l’ évoquer, vaut fin de non-recevoir au prétexte de « conspirationnisme » et autre « esprit mal intentionné ».
    D ‘où mon questionnement : que pensez-vous de ces « penseurs non-alignés » et n’ avez-vous pas peur d’ être aussi rangé dans cette catégorie ?
    Encore merci
    Cdt

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  4. Stratpolitix dit :

    Je vous en prie Anthon, je vous réponds avec plaisir.
    La question que vous me posez est pertinente mais je n’y ai jamais réfléchi. Je manque peut-être de recul par rapport à la manière dont mes écrits peuvent être interprétés. Quoi qu’il en soit, j’assume toujours ce que j’écris, et lorsque j’écris des choses qui peuvent être mal accueillies et déplaisantes pour certains (on ne peut pas plaire à tout le monde), ce n’est pas délibéré. Mes intentions ne sont nullement malveillantes. Quand j’émets des hypothèses qui me paraissent plausibles, je le précise aux lecteurs, j’utilise le conditionnel et j’argumente autant que je le peux. En général, j’évite d’être trop catégorique. Je ne me montre plus ou moins affirmatif que lorsque j’ai l’assurance que des éléments et faits vérifiables m’autorisent à l’être ; qu’ils peuvent être, au minimum, difficilement réfutés et qu’il est, dès lors, inutile de se montrer frileux, de tourner autour du pot et de refuser d’appeler un chat un chat.

    Très sincèrement, je n’ai jamais lu d’ouvrages ou d’article écrits par les personnages que vous avez cités. Il n’y a pas du tout de mépris de ma part. Ils ont leur public et leurs inconditionnels. Je sais que beaucoup de vidéos ou d’extraits d’émissions où ils sont intervenus circulent sur les réseaux sociaux et YouTube, j’en ai vu quelques extraits, mais je goûte peu le parti pris idéologique et le prisme à travers lequel ils voient le monde. C’est d’ailleurs ce qui semble leur être principalement reproché. Certes, l’intention n’est jamais parfaitement neutre, mais lorsqu’elle pousse à tourner les faits dans le but d’incriminer systématiquement le même État ou groupe d’États, comme l’attend leur public, cela nuit à la crédibilité à la fois des auteurs en question et de leurs idées. Ils n’ont pas toujours tort sur tout ce qu’ils avancent, reconnaissons-le (s’il n’y avait que du faux, la mayonnaise ne prendrait pas), mais malheureusement, ils tombent souvent dans l’exagération, le rocambolesque, le tout sensationnel et émotionnel. J’espère que vous ne me trouverez pas manichéen en lisant plus attentivement mes articles, auquel cas je me remettrai très sérieusement en question (rires).

    Je ne reproche pas fondamentalement à la France d’entretenir des relations commerciales avec les pays du Golfe. Elle aurait tort d’ailleurs de s’en priver vu la conjoncture actuelle. En revanche, je pars du principe que si l’on prétend, dans le discours, mener une politique basée sur des considérations moralistes plutôt que réalistes, si l’on met un point d’honneur à incarner, à défendre indéfectiblement ses valeurs, à refuser de faire des compromis sur celles-ci au profit de ses intérêts, alors il faut être cohérent dans ses actes, autrement dit choisir scrupuleusement ses amis et couper les ponts avec tous les pouvoirs despotiques et répressifs, sans exception, à défaut de les combattre. Mais c’est incomparablement plus difficile et coûteux à appliquer pour un État que pour un être humain, même si ce n’est pas forcément impossible. Peu de pays, en l’occurrence et à plus forte raison la France d’aujourd’hui, même en le voulant, ne pourraient se le permettre.

    On sait que les dirigeants démocrates, philanthropes et amoureux des droits de l’Homme ne sont pas légion dans la région concernée (il n’en existe pratiquement pas). Les gérontocraties du Golfe ne tolèrent aucune contestation de leur pouvoir absolu et leur répression n’est ni plus ni moins féroce que celle d’un dictateur syrien alaouite (Hafez puis Bachar al-Assad) ou irakien sunnite (Saddam Hussein) lorsqu’ils se sentent menacés. Je trouve suspecte cette obsession sur B. al-Assad mais je ne conteste pas les crimes et exactions multiples dont son régime s’est rendu coupable avant même le début de la guerre (et avant même qu’il ne succède à son père). Je ne peux nier que ce régime ait lui-même instrumentalisé auparavant les jihadistes en les laissant traverser ses frontières pour rejoindre l’Irak à l’époque où le pays était sous occupation militaire américaine. La Syrie mérite certainement un meilleur avenir, mais pour le moment, Bashar al-Assad est le président élu (on pourra discuter de la manière) de ce pays, et il faut faire preuve de pragmatisme et de prudence car le pousser vers la sortie dès maintenant, alors qu’il n’y a pas d’alternative démocratique sérieuse et que les islamistes n’ont pas été mis hors jeu, est suicidaire. On voudrait créer une « Libye bis » qu’on ne s’y prendrait pas autrement. Je condamne surtout le « deux poids deux mesures » et l’hypocrisie, et c’est peut-être, je le reconnais, la seule ligne constante dans mes propos (et mes actes). Aujourd’hui, vous pourrez trouver dans mes textes des éléments ou idées similaires à ceux de personnalités politiques aussi différentes que F. Fillion, M. Le Pen, J. L. Mélenchon, en plus des essayistes et journalistes polémistes que vous avez cités au sujet de la politique du gouvernement Hollande, de l’engagement français et occidental en Syrie, des sources de financement de l’EI etc. Suis-je forcément partisan ou admirateur de l’un ou de l’autre de ces individus ? Je vous répondrai non. Aucun, franchement, ne m’inspire. Sont-ils tous conspirationnistes? partiaux? malhonnêtes ? Chacun est libre d’en juger.
    Merci encore pour vos réflexions qui nourrissent le débat.
    Cdt.

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  5. Stratpolitix dit :

    J’ai également oublié de préciser ma vision du rôle de l’Amérique qui, je crois, m’éloigne des cercles complotistes anti-impérialistes/anti-américanistes forcenés (même si, en esprit, je ne me range pas, bien sûr, du côté de l’impérialisme, quelle que soit sa source). Je pense que mon tempérament et mes idées – et les lecteurs le ressentiront peut-être -, me rapprochent d’une pensée souverainiste (de droite, de centre ou de gauche, cela importe peu à ce niveau), en un mot gaulliste. Je ne suis pas anti-américain, bien au contraire, et je pense que l’équilibre des forces, l’indépendance de la France et de l’Europe peuvent conduire l’Amérique à modifier sa mentalité, d’abord dans son propre intérêt. Il n’est jamais sain que le pouvoir, dans n’importe quel domaine, ne soit pas partagé, ni contesté. L’Amérique a toujours été une force innovante dans tous les domaines, courageuse, volontaire, anti-impérialiste, malgré ses grands paradoxes et ses épisodes coloniaux ponctuels. L’Amérique n’a pas toujours été perçue comme le « Grand Satan » régional. Dans les années 1910-1920, l’Amérique et le président Woodrow Wilson, chantre du principe d’autodétermination, étaient même perçus comme les « défenseurs des opprimés » et les populations arabes et arméniennes étaient majoritairement favorables à un mandat américain, plutôt que britannique ou français au lendemain de la Première Guerre mondiale et de la chute de l’Empire ottoman. Même les Perses voyaient Washington comme un potentiel grand partenaire économique. Bref, cette image positive a bien changé depuis… La dérive hégémoniste des Etats-Unis est finalement récente à l’échelle de l’histoire, je ne pense ni n’affirme cependant qu’elle soit irréversible.

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  6. Anthon dit :

    Merci Chady pour ces éclaircissements et compléments.
    Recevez tous mes encouragements à poursuivre sur votre lancée et à rédiger des écrits aussi sérieux, enrichissants et argumentés.
    Bon W.E

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    • Stratpolitix dit :

      Je vous en prie. Tout le plaisir est pour moi Anthon. Je sais que ce sont des sujets délicats, « touchy » et qu’on a vite fait d’être rangé dans des catégories, et vous m’offrez l’occasion de préciser les choses. Un grand merci pour vos encouragements. Au plaisir de vous relire. Bon week end également,
      Cdt

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