Le leadership américain par l’exemple : fondements théoriques, applications et perspectives en Irak et au Levant

CM89

La gestion chaotique de l’un des plus tragiques cas d’école géopolitiques de l’histoire

Le tragique et dévastateur conflit en Syrie est un cas d’école qui révèle « l’impuissance de la puissance » autant qu’il préfigure de nouveaux équilibres au Moyen-Orient. Le leadership de l’Amérique, en tant que perception de sa puissance, ressort singulièrement écorné de l’expérience syrienne. On le dit vacillant, d’aucuns allant jusqu’à affirmer que son déclin et son remplacement ne seraient qu’une question de temps. La rhétorique et le charisme rassurants de Barack Obama avaient permis un temps d’atténuer les incertitudes autour de ses choix mais, faute d’une vision et d’un plan d’action clairs et structurés, l’illusion n’a pas tardé à se dissiper. Oscillant entre l’hypothèse pessimiste d’une « fin d’ère américaine » au Moyen-Orient et celle du « reculer pour mieux sauter », l’état actuel, la formulation et les perspectives de ce leadership méritent que l’on s’y attarde. Aussi, souhaitant proposer une réflexion sur le concept de leadership qui s’inscrive à la fois dans une réalité géographiquement circonscrite et dans un champ d’application plus large, j’ai signé un article intitulé  « Leadership américain au Moyen-Orient : une relecture à l’aune du conflit syrien »* pour la revue « Confluences Méditerranée » qui consacre dans son dernier numéro trimestriel (N° 89, Printemps 2014) un dossier à la tragédie syrienne. Ce dossier à la tonalité géopolitique, composé de treize articles, explore les nombreux aspects de cette guerre qui laissent, hélas, peu de place à l’optimisme. La ligne éditoriale entend dresser un vaste panorama où la dimension humaine aussi forte que douloureuse n’est pas occultée, tout en restant dans une démarche d’analyse rigoureuse dans laquelle l’effort de distanciation n’est, il est vrai, pas toujours évident lorsque les consciences doivent appréhender l’innommable.

Du Levant à la Mésopotamie : les théâtres de la défaillance du leadership américain

Sur la photo : des manifestants syriens rassemblés le 13 septembre 2013 à Damas, tenant des banderoles et drapeaux lors d'un sit-in organisé contre le projet d'action militaire américaine. (crédit : AFP - Anwar Amro). Le revirement de Washington a eu un effet psychologique majeur au Moyen-Orient, dont il n'a fait qu'accentuer les divisions. D'aucuns arguant qu'un problème de crédibilité se pose désormais et ses effets se font sentir, notamment dans la manière dont la Russie a agi en Ukraine, sans craindre le camp atlantiste. Les pays arabes du Golfe anti-Damas ont été les premiers à exprimer leur mécontentement contre une décision ressentie comme un "trahison de la communauté internationale envers la rébellion syrienne" (selon les mots de prince héritier d'Arabie saoudite Salmane Ben Abdel Aziz"). Cette "perte de crédibilité" est présentée comme l'un des signes qui annonceraient le début du déclin du leadership américain global.

Des manifestants syriens rassemblés le 13 septembre 2013 à Damas lors d’un sit-in organisé contre le projet d’action militaire américaine (AFP – Anwar Amro). Le revirement de Washington a eu un impact psychologique considérable au M.O, ajoutant à la division et aux rancoeurs. On a pu lire qu’un problème de crédibilité se poserait depuis lors pour l’Amérique et se refléterait notamment dans l’attitude de la Russie en Ukraine. Les pays arabes du Golfe anti-Damas qui avaient vivement sollicité des frappes contre le régime syrien ont naturellement exprimé le plus fort mécontentement contre une volte-face ressentie comme une « trahison de la communauté internationale envers la rébellion syrienne » (selon le prince héritier d’Arabie saoudite Salmane Ben Abdel Aziz). Cette supposée perte de crédibilité est présentée comme l’un des signes du début du déclin du leadership américain moyen-oriental et global.

L’angle de traitement choisi dans l’article de CM confronte les principes et attributs classiques du leadership américain aux décisions prises par Washington depuis un an dans le dossier syrien, lequel a exacerbé la rivalité tendue entre les axes régionaux sunnite et chiite. La gestion des autres grands dossiers moyen-orientaux de 2013 que sont la crise égyptienne et le programme nucléaire iranien est également évoquée tant leurs connexions avec le premier ne manquent pas. Les éléments analysés doivent permettre de distinguer entre la part de réalité et de subjectivité dans les prédictions déclinistes sur le leadership américain. Dans le présent article, distinct mais complémentaire, l’accent est également mis sur l’invasion jihadiste en Irak, prolongement du conflit syrien et phénomène mettant une nouvelle fois le leadership américain à l’épreuve. Ce blog m’offre en outre l’espace pour explorer en détail, en portant un regard de généraliste des relations internationales, les fondements théoriques du leadership, concept fréquemment entendu ces deux dernières années dans les médias, afin d’en apprécier plus justement les applications et perspectives au delà d’une vision totalisante du négatif. En l’occurrence, il s’agit de cerner les contours du leadership américain tel que l’incarne Barack Obama, les choix qui en découlent et les circonstances qui en façonnent l’image et alimentent une confusion sans précédent dans la zone d’action concernée. L’enlisement de la Syrie et le risque élevé que l’Irak suive le même chemin mettent en relief les conséquences d’une stratégie dont la pertinence par rapport aux mutations géopolitiques de la région, aux logiques nouvelles de ses acteurs et aux signaux envoyés par ses sociétés pose question. Compte tenu des circonstances actuelles et de la gestion moyen-orientale laborieuse de leur gouvernement, les Américains sont les premiers à douter de sa capacité à assumer des responsabilités planétaires.

Comment expliquer le fait que la nouvelle définition du leadership introduite par B. Obama peine à convaincre et à opérer les transformations requises ? Le changement de style proclamé est-il seulement cosmétique ou a-t-il une réelle incidence sur la stratégie et la façon de concevoir la préservation des intérêts américains ? La puissance économique et militaire n’est évidemment pas la seule voie d’approche du leadership, et à ce titre, il est utile d’explorer ses autres facteurs. Le caractère de subjectivité, d’intangibilité et de relativité de ce concept fait qu’un même diagnostic critique (voire accablant) ne sera pas suivi de recommandations similaires d’un émetteur à l’autre. De mon point de vue, la distinction entre les concepts de puissance et de pouvoir, d’influence et de coercition, d’hégémonie et de leadership, ainsi que la compréhension des mécanismes de la légitimité du pouvoir à l’époque moderne, s’imposent comme un prérequis pour porter un regard ample sur cette réalité.

Redécouvrir le leadership, clé de lecture géopolitique : son architecture, ses facteurs et ses impondérables

Une étude menée par le département de psychologie du College of Saint Benedict and Saint John University (Minnesota) avait permis d'anticiper le style de leadership de B. Obama sur la base de son profil psychologique durant la campagne de 2008. Ce modèle prédictif le dépeint comme un "conciliateur confiant", un meneur ambitieux, doté d'une bonne dose de narcissisme adaptatif et d'une tendance à l’accommodation plus forte que chez la plupart des présidents. Les déductions révèlent une très haute confiance en ses propres idées et un vif désir de transformer la société. Une volonté et un activisme tempérés par une tendance à agir en bâtisseur de consensus et en arbitre au sein de son administration et entre les lignes partisanes. Parce que peu dominant, B. Obama est davantage animé par un besoin d'accomplissement que par le pouvoir à des fins personnelles, et se montre pragmatique dans ses efforts pour atteindre ses objectifs. Sa tendance conciliante favorise une propension à éviter les conflits et à rester à l'écart et au dessus de la mêlée dans les débats houleux. Infographie et détails de l'étude disponibles sur le site : www.immelman.us/news/barack-obamas-presidential-leadership-style

Une étude menée par le département de psychologie du College of Saint Benedict and Saint John University (Minnesota) avait permis d’anticiper le style de leadership de B. Obama sur la base de son profil psychologique durant la campagne de 2008. Ce modèle prédictif le dépeint comme un « conciliateur confiant », un meneur ambitieux, doté d’une bonne dose de narcissisme adaptatif et d’une tendance à l’accommodation plus forte que chez la plupart des présidents. Les déductions révèlent une très haute confiance en ses propres idées et un vif désir de transformer la société. Une volonté et un activisme tempérés par une tendance à agir en bâtisseur de consensus et en arbitre au sein de son administration et entre les lignes partisanes. Infographie et détails de l’étude disponibles sur le site : http://www.immelman.us/news/barack-obamas-presidential-leadership-style

Par trop souvent réduit à une expression basique de la concentration de la puissance matérielle, le leadership étatique est pourtant bien moins tangible que cela, et doit surtout être appréhendé comme la traduction, à effets aléatoires, d’une vision de soi, elle-même reliée à l’évolution d’une conception plus large, subjective et singulière du monde (la fameuse Weltanschauung théorisée par les philosophes allemands) que l’État leader souhaite voir concrétisée et adoptée (de préférence volontairement) par les autres acteurs placés derrière lui (ses suiveurs/subordonnés). Le pouvoir, corollaire de la puissance, est une capacité qui renseigne sur l’état du leadership. Le leader est en mesure grâce à son pouvoir d’affecter les choix des suiveurs quand bien même sa puissance économique faiblirait relativement (en cas de déclin de la croissance du PIB par exemple). Cette capacité, que Susan Strange nomme le « pouvoir structurel » (Structural Power), façonne l’économie globale mais ne peut être considérée comme uniquement liée aux ressources et facteurs de production (qui comptent certes parmi ses déterminants), puisqu’elle contient d’autres éléments qui la rendent attractive et non coercitive pour garantir le fonctionnement du système. C’est aussi essentiellement autour de cette forme de pouvoir d’influence que s’articule le fameux Soft power (« puissance douce ») théorisé par Joseph Nye et que l’on peut définir comme le pouvoir d’imposer sa volonté par l’attraction et le rayonnement des valeurs de l’Amérique (liberté, démocratie, droits de l’homme), de sa culture (cinéma, musique, littérature, sport), de son système universitaire, de son business et de ses innovations etc. Comme nous le verrons plus loin dans ce texte, le président Obama a une approche très imprégnée de ce pouvoir d’influence/puissance douce. Toutefois , nombre de ses choix ces trois dernières années s’en sont davantage éloignés, nonobstant une communication politique séduisante qui continue de mettre en avant sa personnalité sympathique et détendue; une « cool attitude » que ses adversaires sont d’ailleurs tentés d’utiliser contre lui, en imputant certaines contre-performances à son « côté paillettes »et à son tempérament en apparence frivole ou laxiste. Une perception contraire aux conclusions d’une étude psychologique de Barack Obama conduite en 2008 indiquant que son attitude masque une personnalité de leader actif et énergique complètement investi dans la réalisation de ses objectifs stratégiques. L’approche du leadership selon B. Obama est résolument complexe et ne comprend pas que le pouvoir d’influence dans son acception néolibérale vis-à-vis des autres États, mais aussi le pouvoir d’injonction, moins doux, plus ferme et davantage transactionnel, qui repose sur les sanctions et récompenses et suppose la possibilité d’employer la force pour renforcer la contrainte exercée.

Le leadership en géopolitique s’appréhende comme une réalité dynamique (le titre de leader passant d’un pays à l’autre au cours des siècles). Le "Cycle du leadership mondial" de G. Modelski constitue une sorte d’équivalent géopolitique du cycle économique de Kondratiev, mais il est plus long (correspond à deux cycles économiques successifs). Le cycle de Modelski dure entre 100 et 120 ans et se divise en 4 phases de 25 ou 30 ans. Crédit graphique : ian.muehlenhaus.com

Le leadership en géopolitique s’appréhende comme une réalité dynamique (le titre de leader passant d’un pays à l’autre au cours des siècles). Le « Cycle du leadership mondial » de G. Modelski constitue une sorte d’équivalent géopolitique du cycle économique de Kondratiev, mais il est plus long (correspond à deux cycles économiques successifs). Le cycle de Modelski dure entre 100 et 120 ans et se divise en 4 phases de 25 ou 30 ans. Crédit graphique : ian.muehlenhaus.com

La fin du leadership global de l’Amérique imminente ?

Pour développer une intuition rationnelle de la longévité du leadership américain, l’on peut commencer par se référer à des périodes hypothétiques calquées sur le cycle économique de Kondratiev. Ces instruments théoriques restent bien sûr indicatifs. Dans les cycles politiques/géopolitiques, les termes « hégémonie » et « leadership mondial » sont généralement utilisés indistinctement pour identifier le même phénomène politico-économique (car cela n’en altère la portée). En revanche, cette distinction, comme d’autres qui sont détaillées tout au long de cet article, apparaît cruciale pour une analyse qualitative plus juste du leadership. Au demeurant, ce point n’est pas le seul à faire du leadership un objet complexe ne reposant pas que sur des règles et paramètres mesurables et maîtrisables qui garantissent sa stabilité. Comme en économie, le hasard, l’aléatoire et le facteur humain (incluant les crises, guerres et innovations scientifiques) font passer le leadership/l’hégémonie par différentes alternances sur de longs cycles.

Qu’en est-il précisément de l’hégémonie/leadership global de l’Amérique ? Où se situe-t-elle dans le temps? Est-elle entrée dans sa phase descendante? Avons-nous déjà un pied dans le post-américanisme? Si nous nous basons sur le cycle hégémonique modélisé par le politologue américain George Modelski en 1983 et le superposons aux affirmations déclinistes du moment (indépendamment de tout jugement sur l’action et le bilan de B. Obama) et en partant du postulat que l’hégémonie/leadership américain a débuté en 1945 (date de la fin de la seconde guerre mondiale où elle assure un nouvel ordre mondial après le chaos), alors l’Amérique d’aujourd’hui approcherait de la fin de la troisième phase dite de « délégitimation du statut de leader mondial » et il lui resterait entre 30 et 50 ans de domination du système. Dans la troisième phase du modèle de G. Modelski (où nous nous situons), son projet géopolitique est largement adopté, l’économie de marché a triomphé, malgré l’apparition de quelques dissensions ayant tendance à croître mais qui sont loin d’être majoritaires. L’Amérique n’est pas encore arrivée à la quatrième et ultime phase du cycle (dite de « déconcentration de la puissance ») coïncidant avec l’apparition de défis et d’oppositions qui augmentent considérablement en nombre et en force, affectent véritablement sa puissance et remettent en question l’ordre mondial instauré au terme de ses victoires dans la première phase (celle des « guerres globales »/du « chaos international ») et de la consolidation de son statut de leader incontesté imposant au monde son projet géopolitique dans la seconde phase. Face aux changements de la quatrième phase qui s’achève sur son déclin, le leader est contraint d’utiliser significativement ses capacités matérielles, son pouvoir diminue et ses capacités globales le rendent vulnérable aux attaques [voir graphique ci-dessus].

Intangibilité et relativité de la perception du leadership

En dehors des indicateurs, l’analyse de l’état du leadership repose essentiellement sur un ensemble d’informations (principes et objectifs officiels et médiatisés) qui forment le projet d’un gouvernement et la traduction de ce même projet en actes (de diplomatie et de guerre) qui forgent son image. Le leadership américain que nous jugeons, comme tout leadership, est une réalité subjectivement créée par la communication politique et par la manière de mettre en scène la projection de puissance, l’influence diplomatique, le rayonnement culturel et la force de dissuasion (et de ce point de vue, la puissance médiatique de l’Amérique est un atout certain pour la diffusion de son influence). Cette démarche ne peut toutefois écarter totalement de son champ les intentions et les responsabilités cachées (tout au moins leur hypothèse) qui ne se recoupent pas forcément avec le discours public et avec ce que les médias officiels montrent du leadership, faussant ou biaisant ainsi le jugement de l’opinion. Il arrive qu’un objectif officiel atteint satisfasse une ambition cachée, mais ce n’est pas automatique ; ou qu’un but non atteint (présenté comme une situation d’échec) engendre en fait un résultat conforme à l’objectif non avoué. Il peut également arriver qu’un résultat, sans être négatif, ne glorifie pas le leadership sous la forme que le public a été conditionné à approuver/admirer. Dès lors, deux intentions distinctes peuvent tout à fait conduire au même résultat, mais l’une sera louée comme un « modèle de leadership » tandis que l’autre suscitera une relative indifférence voire des critiques acerbes sur sa forme. Tenter d’appréhender l’envers du leadership américain n’est pas chose aisée, et ne relève pas de la divination, du systématique soupçon de complot ou de l’accusation gratuite, mais de la déduction prudente de visées qui paraissent plausibles, sur la base de comportements, de révélations et de controverses répétés dans le passé et le présent, qui concernent des forces à la fois publiques et officieuses [nous parlerons de la « politique profonde » plus loin]. La puissance américaine s’est échafaudée au XXe siècle sur un système de surveillance et de renseignement gigantesque et sans équivalent comprenant des organismes gouvernementaux et une myriade de pseudopodes et relais. Les pratiques, interactions ou immixtions des forces/sphères officieuses avec/dans les officielles sont en général plus tardivement et parfois accidentellement révélées au grand public, à travers des documents déclassifiés, des fuites d’information provoquées, des dérapages, délations, divulgations de documents secrets (Wikileaks) et témoignages de « repentis » (affaire Snowden) etc. La difficulté croissante que l’Amérique éprouve à éviter les fuites et à contrôler l’information (cyberpiraterie/espionnage) alors que paradoxalement elle n’a jamais autant déployé de moyens de contrôle et de surveillance sur la planète, constitue l’un de ses défis géopolitiques du XXIe siècle. L’existence d’une dimension occulte derrière tout pouvoir ou État (et qui nourrit notamment l’imaginaire complotiste) constitue, dans notre démarche, la première difficulté dans l’appréciation complète et dans la prospective du leadership, tant celui-ci est le produit d’un ensemble d’actions, de collusions et d’événements, dont seule une partie est émergée. Ainsi, toute information transmise au public est supposée relative et incomplète après être passée par plusieurs filtres.

Risques liés à l’impression de faiblesse et enjeux de la définition de l’ennemi commun

Pour redonner confiance dans le leadership américain et resserrer les rangs autour de lui, le chef du Pentagone, Chuck Hagel a eu recours à la "désignation de "l'ennemi commun", l'Iran, décrit expressément par l'intéressé à ses hôtes ministres de la Défense du Conseil de Coopération de Coopération du Golfe (CCG). Une menace plus théorique que réelle mais qui justifie le renforcement de la coopération militaire entre les USA et les pays de la péninsule arabique AFP/POOL/Mandel Ngan

le chef du Pentagone, Chuck Hagel a appelé les pays arabes à l’unité contre l’Iran et les « menaces qu’il pose » selon l’intéressé entouré de ses hôtes ministres de la Défense du Conseil de Coopération de Coopération du Golfe (CCG) réunis à Djeddah le 14 mai 2014. photo: AFP/POOL/Mandel Ngan.

L’affaiblissement du leadership perçu par le public n’est pas forcément symptomatique d’une défaillance réelle du leader. Cette tendance peut toutefois, en perdurant, suffire à enhardir les rivaux et adversaires du leader, à semer le doute et à créer une crise de confiance chez ses suiveurs qui se répercute sur la cohésion de leur groupe. C’est précisément pour anticiper les effets indésirables d’une telle perception négative, souvent dangereusement auto-réalisatrice, que B. Obama, le secrétaire d’État John Kerry et le secrétaire d’État à la Défense Chuck Hagel ont augmenté la fréquence de leurs navettes dans les pays du Golfe ces derniers mois. Ils ont souhaité rassurer les régimes et leur réaffirmer la solidité de leurs intérêts stratégiques communs et de l’engagement américain à leurs côtés après la forte crispation engendrée par l’abandon du projet d’attaque contre Damas et l’accord intérimaire conclu entre l’Iran et les 5+1. Le leadership américain capitalise traditionnellement sur l’inquiétude qu’inspire cet « ennemi commun » désigné, qu’il soit russe, iranien, nord-coréen ou chinois, et sa diplomatie tend à forcer volontairement le trait pour créer un effet d’entraînement et, rapidement, un phénomène de groupe consolidé qui est la condition sine qua non à l’existence d’un leadership. La coopération militaire/l’armement est la réponse classique américaine qui matérialise la menace théorique qu’elle est censée prévenir ou contrecarrer, et maintient sciemment les tensions vives entre les pôles/camps impliqués. Chaque acteur est conforté dans sa logique auto-justificative par le dénigrement et la défiance que lui voue l’autre. Dans le monde hypermédiatisé, le leader doit être en mesure d’exploiter tout ce qui permet de préserver et de promouvoir une image nationale et internationale qui serve ses intérêts. Ce « tout » est une boîte à outils qui inclut à la fois la vérité et le mensonge (total(e) ou partiel(le)), et toutes les formes de manipulation, de propagande et de censure utilisées pour ne montrer que le meilleur du leader et le pire de l’autre. Vis-à-vis du public, il est fréquent que le leader justifie un mensonge, une dissimulation, une atteinte délibérée à la démocratie derrière l’excuse ou le prétexte de la raison d’État et de la sécurité nationale, pour mieux faire passer la pilule. Les médias, think tanks, groupes d’intérêts, leaders d’opinion participent à cette stratégie de dramatisation, de diabolisation ou de réhabilitation, selon l’objectif visé. Le « spectacle de la Terreur » dont l’équipe de George Walker Bush avait su exploiter les ficelles pour parvenir à ses fins en Irak en 2002, est l’un des exemples de propagande consistant à faire croire aux Américains qu’ils sont arrivés à un moment d’adversité extrême où il n’est plus seulement question de riposte ponctuelle puisque tout le système est supposé basculer (tipping point) et où seule la guerre (et la victoire) peut sécuriser leur patrie et permettre à leur leadership de retrouver son éclat et son autorité. La définition de l’ennemi est volontairement floue et élastique afin de ne pas restreindre le champ de manœuvre. Toutefois, les médias et la communication politique ne font pas de miracles et ne peuvent pas combler toutes les lacunes et masquer indéfiniment les défaillances, les mensonges et les échecs d’un gouvernement, d’une diplomatie et d’une stratégie, surtout à l’ère d’Internet, des médias sociaux et du journalisme participatif qui forment un espace mondialisé, instable et intrusif.

À West Point, B. Obama a resservi l'un de ses discours dans lequel il a plaidé pour un "nouveau style" de leadership traçant une voie intermédiaire entre l'interventionnisme du passé récent et la tendance forte, actuelle, à l'isolationnisme. Deux thèmes traditionnels de la vulgate conservatrice se sont invités : "l'exceptionnalisme" (terme jusqu'alors inédit dans sa rhétorique) auquel il a dit croire "de toutes les fibres de son être" [nb: pour le thème de l'exceptionnalisme US, voir l'article précédent sur ce blog] et, bien entendu, le "leadership" qui doit, selon lui, être guidé par les intérêts de base de la nation américaine autant que par la "dignité humaine" et qui ne conçoit l'usage de la force que de façon juste et proportionnée, quand cela est nécessaire (menace des intérêts vitaux de la nation), même si l'armée reste, selon lui "l'épine dorsale du leadership américain". Crédit photo: Kevin Lamarque/Reuters

À West Point, B. Obama a resservi l’un de ses discours dans lequel il a plaidé pour un « nouveau style » de leadership traçant une voie intermédiaire entre l’interventionnisme du passé récent et la tendance forte, actuelle, à l’isolationnisme. Deux thèmes traditionnels de la vulgate conservatrice se sont invités : « l’exceptionnalisme » (terme jusqu’alors inédit dans sa rhétorique) auquel il a dit croire « de toutes les fibres de son être » [nb: pour le thème de l’exceptionnalisme US, voir l’article précédent sur ce blog] et, bien entendu, le « leadership » qui doit, selon lui, être guidé par les intérêts de base de la nation américaine autant que par la « dignité humaine » et qui ne conçoit l’usage de la force que de façon juste et proportionnée, quand cela est nécessaire (menace des intérêts vitaux de la nation), même si l’armée reste, selon lui « l’épine dorsale du leadership américain ». Crédit photo: Kevin Lamarque/Reuters

Le style Obama face aux déterminants du leadership

Première puissance mondiale (et unique superpuissance globale à ce jour), l’Amérique de Barack Obama semble pourtant, à la lecture de nombreux commentaires et analyses pessimistes et alarmistes parus depuis 2012, peiner à réunir et à consolider un certain nombre de conditions et critères du leadership. Dans son discours prononcé à l’académie militaire de West Point le 28 mai 2014, Barack Obama a voulu contredire « ceux qui suggèreraient que l’Amérique est en déclin et que son leadership dans le monde s’amenuise ». Certes, comme l’a rappelé le président pour appuyer son propos, « l’Amérique a rarement été aussi forte par rapport au reste du monde », ses forces armées sont « inégalées », réduisant infiniment la probabilité d’une menace directe contre elle, son économie demeure « la plus dynamique du monde », ses entreprises sont « les plus innovantes », son indépendance énergétique s’accroît et son pays est le « centre d’alliances de l’Europe à l’Asie inédites dans histoire des nations ». L’Amérique est donc au moins assurée de rester primus inter pares pour les quinze ou vingt prochaines années dans la plupart des domaines, mais cela ne suffit pas nécessairement à maintenir une perception optimale de son leadership. Car une fois que cette image est créée et qu’elle détermine le comportement des suiveurs et du public, le leader doit se montrer à la hauteur de son rang. Le président Obama a tendance à réduire volontiers ce concept aux ressources et capacités, bien sûr déterminantes pour rester une grande puissance mais insubstituables à la dimension immatérielle et aux aspects psychologiques qui concourent à créer et à entretenir l’autorité d’une puissance globale, le respect et la confiance que lui portent ses suiveurs, et dont l’absence ou l’insuffisance peut donner l’impression d’un leadership affaibli en dépit de tous les atouts qualitatifs sus-mentionnés.

Des éléments essentiels et invariables forment en quelque sorte le quadrilatère du leadership dans les relations entre États : la vision, la stratégie, l’influence/persuasion et l’anticipation/adaptation. La source et condition fondamentale du leadership à travers laquelle il va se déployer est la vision (autrement dit la capacité de voir les choses de loin, plus loin dans le temps et l’espace, par laquelle le leader se démarque des autres acteurs). Mais tout aussi déterminante est la capacité du leader de transmettre clairement son projet pour créer un ordre durable qui matérialise sa vision, s’ancre déjà dans la réalité du présent et lui permet de conserver une longueur d’avance sur les autres dans les domaines essentiels de la puissance. Il doit être apte à faire constamment adopter ses préférences (qui peuvent être changeantes) en persuadant les suiveurs, avec plus ou moins de subtilité, que ce qui est dans son intérêt est aussi bon pour l’intéret général. Même si un leader a une vision claire du futur qu’il veut bâtir – postulat qui peut être librement discuté dans le cas de B. Obama -, il est toutefois naturel que subsiste un écart entre le monde tel qu’il le pense et ce que les suiveurs croient avoir compris de la vision qu’il leur communique. Le leadership est une construction permanente où l’adhésion du groupe n’est jamais définitivement acquise car les sociétés, leurs attentes, besoins et représentations du pouvoir évoluent eux-mêmes sans cesse. L’éthique et la communication sont autant de dispositions et de qualités inhérentes au leader (qui s’ajoutent au charisme inné chez le leader humain) que d’axes et moyens à travailler pour rester persuasif et maintenir la confiance et la cohésion.

L’expérience de B. Obama montre que l’appréciation d’une approche stratégique et décisionnelle peut changer d’une situation à l’autre, alors que ladite approche reste la même dans les deux cas. Ainsi, dans le Moyen-Orient de 2014 en ébullition (et aux relents d’anarchie), la vision de B. Obama est restée sensiblement identique à ce qu’elle était en 2008, sa personnalité également (il aura très peu bifurqué de sa ligne), mais sa popularité et sa crédibilité se sont pourtant considérablement érodées. « Obama I » puis « II » n’a pas proposé de vision dynamique dans la durée, n’a pas démontré sa capacité constante d’anticipation (des difficultés et des obstacles), d’adaptation situationnelle et de transformation – critère fondamental permettant au meneur de continuer à se ménager une position d’autorité consentie et son primat dans un environnement façonné à cette fin. Cette réalité n’est pas immuable puisqu’elle n’est pas à l’abri de facteurs de déclin internes et externes. Le leader doit par conséquent s’illustrer par son aptitude à prévoir l’évolution du système qu’il a forgé. Les événements du « Printemps arabe » jusqu’à l’incertitude irakienne peuvent tout à fait servir de cadre et d’illustration à l’application de ces principes de base dans un contexte de transformation brutale où une variable situationnelle bouleverse l’équilibre d’un système globalement sous contrôle du leader, tel un « effet papillon » où, par une relation de cause à effet, l’immolation d’un jeune tunisien désespéré aboutit à une déferlante jihadiste au Moyen-Orient, comme, près d’un siècle avant lui, le coup de pistolet d’un jeune serbe faisait basculer le monde entier dans la Der des Ders. Bien entendu, ces deux histoires sont différentes même si elles débutent par un acte de révolte d’un citoyen ordinaire contre un système oppressif. Elles se rapprochent encore davantage si l’on considère que toutes les conditions étaient déjà réunies pour une explosion de la violence et du chaos dans les deux contextes. Quand survient ce genre d’événement catalyseur, le leader ne doit pas uniquement s’atteler à en atténuer les effets indésirables, mais réfléchir aux moyens d’en tirer un avantage stratégique durable (capitaliser sur les tendances) et, dans la mesure du possible, de rendre la situation meilleure d’un point de vue moral que ce qu’elle était avant les bouleversements. En effet, à la différence du tyran qui ne s’en soucie guère ou peut s’en passer, le leader doit nécessairement préserver son ethos. Cette tâche n’est pas aisée car le leader se voit constamment soumis à un jeu d’équilibre entre la morale et les intérêts, et s’efforce à chaque étape de présenter à l’opinion publique et aux suiveurs un plan d’action conforme à l’éthique qui a contribué en grande partie à l’ériger en meneur et référent. La solidarité et la coresponsabilité constituent, avec le phénomène de groupe évoqué tantôt, l’autre condition sine qua non au leadership.

La communication d’Obama : idéalisme et performativité, parfois jusqu’au déni

Une des nombreuses caricatures où B. Obama est représenté en un nouveau Moïse, totalement indécis, ne sachant pas quelle direction prendre. L'oncle Sam, excédé pense "Voici venue la partie des 40 ans d'errance dans le désert". Une situation qui n'est pas évoquer la gestion de la crise égyptienne où Obama II semblait incapable de se positionner clairement par rapport au coup d'État des militaires et à la manière de traiter avec le pouvoir intérimaire du général putschiste Al-Sissi (auteur : Jerry Holbert pour le Boston Herald).

« Obama  guide la politique américaine à travers l’Égypte ». Il s’agit d’un des nombreux dessins satiriques parus ces dernières années où B. Obama est représenté en Moïse, mais totalement indécis. Ne sachant pas quelle direction prendre, celui-ci suggère « peut-être devrions-nous errer dans le coin.. ». L’oncle Sam qui le suit, excédé, pense : « voici venue la partie des 40 ans d’errance dans le désert ». Une situation qui évoque la gestion de la crise égyptienne de 2013 où Obama II semblait incapable de se positionner clairement par rapport au coup d’État des militaires et à la manière de traiter avec le pouvoir intérimaire du général putschiste Al-Sissi. Auteur : Jerry Holbert pour le Boston Herald.

l’agenda de politique étrangère du président Obama l’avantageait à ses débuts, suscitant dans son pays et à l’étranger l’espoir d’une nouvelle Amérique, et partant, de relations internationales (R.I.) rénovées, avant de très vite devenir son principal point faible. Le candidat de 2008, porté par l’élan de grandeur et par la fougue de ses supporters, se croyait, sans doute sincèrement, capable de relever les défis du monde avant de se confronter à la complexité de la réalité. L’ambition, trop forte au départ, a très rapidement viré au pragmatisme presque excessif. Le premier président américain noir, élevé en figure providentielle, n’a pas apporté la révolution escomptée et a été contraint de s’adapter brutalement à de nombreux et puissants facteurs limitatifs. Malheureusement, après l’adaptation, il n’a pas su se réinventer, ce qui lui a été bien plus dommageable. B.Obama avait voulu placer la barre trop haut avec ses discours truffés de références philosophiques et d’aphorismes bien sentis, empruntés à de grands personnages mais finalement répétitifs et sans grande prise avec le réel, et à côté desquels ses résultats diplomatiques ne pouvaient que faire pâle figure. Si ses discours officiels célébratifs ont gardé les mêmes envolées rhétoriques idéalistes qu’à l’époque où il était candidat, son action, quant à elle, s’est enferrée dans un réalisme des plus ternes et apathiques. Ce faisant, son talent d’orateur n’a plus suffi à convaincre, encore moins à ressusciter l’enthousiasme. Sa vision des R.I., à force d’être étirée et diluée pour obtenir la plus large adhésion, mais aussi à force d’essuyer des revers et déconvenues, a perdu en caractère, conviction et efficacité.

Chez B.Obama, le discours reste, contre vents et marées, optimiste et performatif (où le locuteur voudrait que l’action s’accomplisse par le simple fait de son énonciation) et a tendance à se substituer à l’action réelle. Qu’on l’apprécie ou pas, force est de reconnaître que le président est à l’aise dans cet exercice même s’il ne va, souvent, guère plus loin que ses procédés directifs et déclaratifs. Plus le monde se dégrade et plus ce discours, où le « dire » et le « faire » se confondent, paraît décalé. Bien plus inquiétant pour un leader à la tête de la première puissance  est le déni du réel dans lequel son emphase lénifiante finit par l’enfermer. Le président semble parfois ne plus vouloir voir les faits tels qu’ils sont ou préfère ignorer ceux qui ne collent pas à sa vision et à son intuition. Ainsi, répondant à la Maison Blanche le 11 juin 2014 à quelques questions adressées par des utilisateurs de « Tumblr », ce dernier a dit une phrase étonnante sur le même mode des discours d’autorité qui caractérisait sa communication de campagne et qui confine à l’angélisme, tant son auteur semble détaché du monde qu’il décrit : « le monde est moins violent qu’il ne l’a jamais été. Il est plus sain qu’il ne l’a jamais été. Il est plus tolérant qu’il ne l’a jamais été. Il est mieux alimenté que jamais. Plus éduqué que jamais ». Une déclaration qui intervient alors que les guerres, le terrorisme, la radicalisation/l’extrémisme, les persécutions religieuses, la misère et les crises humanitaires font rage en Ukraine, Syrie, Libye, Irak, Palestine, Afghanistan, Pakistan, Birmanie, Centrafrique, Mali, Niger, Tchad, RDC, Nigeria, Éthiopie, etc., et que l’Amérique a pris peu de mesures pour protéger ou atténuer les souffrances de leurs victimes civiles. Indirectement, ce discours est l’aveu d’une réelle panne stratégique qui ne se borne pas qu’au Moyen-Orient, d’un échec cuisant, d’une tétanie et d’un choix de fuir une réalité globale désormais incomparablement plus complexe et inextricable qu’en 2009.

Cheney 28-05-2014

« Barack Obama est un très, très faible président, certainement le plus faible que j’aie vu de mon vivant » a déclaré l’ancien vice-président néoconservateur Dick Cheney sur Fox News le 28 mai 2014, en réaction au discours du président à West Point. Très offensif, l’intervenant a affirmé que des gens au Moyen-Orient lui ont dit être « absolument convaincus que le leadership de B. Obama a dramatiquement réduit la capacité de l’Amérique à mener et à influencer dans cette partie du monde » […] « Nous avons un problème de faiblesse dont le centre se trouve à la Maison Blanche. » a-t-il ajouté. D. Cheney s’en est pris à sa décision de retirer totalement les troupes US d’Afghanistan en 2016 au lieu de négocier un accord pour maintenir des troupes dans le pays : […] « C’est stupide, imprudent, et ne fera que renforcer l’idée que nous sommes faibles, que nous avons un chef qui ne comprend pas les obligations et engagements des États-Unis à travers le monde et qui n’est pas disposé à les remplir […] Il [Obama] ignore totalement ce pourquoi nous avons été en Afghanistan, comme s’il n’était pas là quand a eu lieu le 11 septembre ».

Une variation attrayante mais infructueuse autour de la transformation

L’un des marqueurs de l’Obama’s Way est évidemment son rejet de l’idéologie et des méthodes des néoconservateurs de l’ère G.W Bush ayant abouti au déclenchement, sans nécessité ni base légale, de la seconde guerre d’Irak, première étape d’un vaste projet, purement théorique, de transformation ou démocratisation forcée de la région, dont les effets négatifs perdurent. Cette vision pétrie (ou ornée) de messianisme a été ressentie comme relevant d’un impérialisme agressif par les peuples du M.-O. En voulant se démarquer coûte que coûte de cette doctrine impopulaire à l’intérieur et à l’extérieur, par conviction profonde ou par démagogie [chacun est libre de porter le jugement qu’il souhaite], B. Obama a, en tous cas, adopté l’attitude inverse en défendant un « leadership amical » qui s’inscrit dans le réalisme politique, relativiste et progressiste. Ce qui l’a conduit en matière de diplomatie à s’appuyer sur un discours multilatéraliste présupposant l’abandon de toute volonté américaine de façonner le monde à son image, encore moins en utilisant la force. Mais cela constitue-t-il pour autant un gage d’amélioration du système? Qu’en est-il dans les faits?

En dépit de la grande place accordée à la coopération internationale, l’idée de transformation systémique en elle-même (sans parler des moyens de l’accomplir) n’est pas formellement abandonnée dans le discours de B. Obama (bien au contraire) mais une telle politique apparaît plus abstraite dans son exécution, moins directement et beaucoup plus lentement opérative et son rendement n’est pas toujours immédiatement évident. La transformation du monde doit être favorisée, dans l’optique d’un réaliste comme B. Obama, par les partenariats, le dialogue, le respect des différences culturelles et des souverainetés. Ce qui nécessite de consacrer plus de temps et d’efforts au dialogue et aux négociations qu’il n’en faudrait pour une transformation forcée et brutale, comme celle que les néoconservateurs ont privilégiée par le passé. Les É.-U., pour B. Obama, ont vocation à rester les meneurs, naturellement (via un smart power ou « puissance intelligente » qui est en quelque sorte une déclinaison rénovée, plus équilibrée et contextualisée, du soft power), en montrant explicitement la voie à suivre dès lors qu’ils s’efforcent d’exemplifier la morale, d’agir dans le respect du droit international, d’inspirer le monde en usant de leur puissance à bon escient, avec sagesse et discernement, au service des droits de l’homme, du progrès, de la démocratie et de la paix. Le smart power peut être considéré comme une idée qui induit une séquence ou une articulation des outils des soft et hard power, mais qui commence par déployer des moyens doux et séduisants avant de recourir à la force si les moyens précédents s’avèrent inefficaces. Bref, le smart power n’exclut aucune option, mais au contraire, intègre de nouvelles données du monde multipolaire et cet effort doit se traduire par des stratégies intégrales où la pratique de la diplomatie et l’usage de la force doivent toujours s’efforcer de rester rationnels et d’éviter les dérives idéologiques. L’idée de smart power a été émise la première fois en 2004 par Suzanne Nossel dans un article publié dans Foreign Affairs, avant de faire l’objet en 2006 d’une théorisation plus aboutie dans un rapport d’une commission du think tank CSIS élaboré par Joseph Nye et Richard L. Armitage et intitulé « A smarter, more secure America« . Bien qu’il appelle au « partage du poids et du prix du leadership« , B. Obama reste cependant convaincu (en considérant uniquement ses discours prononcés à l’intérieur) qu’aucune autre nation n’est en mesure d’accomplir cette tâche : « L’Amérique doit toujours montrer la voie sur la scène internationale. Si nous ne le faisons pas, personne ne le fera » (sic). Par les principes qui guident ses choix stratégiques et ses moyens « intelligents » mis en œuvre, l’Amérique doit redevenir non seulement une « puissance exemplaire » mais aussi une « puissance intelligente ». En théorie séduisante par sa modernité, sa tempérance, sa rationalité et son approche participative et tolérante, cette conception du leadership qui a tout pour rendre le monde meilleur n’a pourtant, en pratique, ni permis de pacifier ou d’améliorer la stabilité du M.-O. (les foyers de crise et de conflit que l’on y recense sont plus nombreux et sanglants que sous la présidence de G.W. Bush), ni fait avancer d’un iota le processus de paix israélo-palestinien, ni créé de dialogue constructif, amical, détendu et constant avec la Russie et la Chine; ni fait progresser la démocratie dans le monde par le dialogue, les échanges et l’incitation. Le leadership promu par le président Obama est-il le seul facteur en cause ? Quid des autres responsabilités et forces agissantes?

« Obama II » : leadership endurci, Kennan mis de côté

Il eût été judicieux que le président Obama ne retienne pas uniquement de la pensée éclairée de George Kennan les principes d’endiguement des adversaires de l’Amérique et de réduction de ses entreprises militaires à l’étranger, mais s’inspire aussi de la flexibilité, de l’adaptation et de la compréhension de l’autre dans la conduite de la politique étrangère (le véritable smart power en somme) que préconisait le célèbre penseur et théoricien des relations internationales. À sa décharge, le président ne semblait pas, à ses débuts, manquer de ces bonnes dispositions, traduites dans sa politique intérieure par une alternance dynamique entre la coopération et la compétition avec les congressmen en fonction de sa perception des moyens d’atteindre efficacement ses objectifs. Par dépit, et sous les coups de plus en plus violents d’une opposition qui aura rarement été aussi implacable envers un président en raison de ses valeurs très libérales, de sa politique économique de gauche et de sa réforme de santé, B. Obama a progressivement été amené à durcir son leadership. Sa manière de gouverner est devenue un peu plus solitaire et injonctive, B. Obama choisissant de légiférer de nombreuses fois par décrets présidentiels (executive orders), donc sans avoir à passer par le Congrès afin de faire progresser tant bien que mal certains projets systématiquement bloqués par les législateurs républicains. Sur la scène internationale, l’effort de coopération ou la « main tendue » à ses ennemis n’a pas été constant et concluant, car peu soutenu ou carrément entravé de l’intérieur, nonobstant l’amorce de négociations sérieuses avec l’Iran sur son programme nucléaire dont la réussite et, au delà d’une signature, sa pérennité après Obama II, restent hypothétiques. Ses difficultés à rester longtemps conciliant ont été proportionnelles à la force des courants contraires incarnés par les lobbies et particulièrement concentrés sur des sujets sur lesquels les résistances restent les plus fortes (Israël et la vente d’armes arrivent certainement en tête de liste). Ce faisant, la flexibilité et l’ouverture promues par B. Obama ont été à géométrie variable, son approche est devenue factuellement statique, « passive-agressive » et limitée en ce qui concerne le dialogue avec les ennemis de l’État hébreu et les relations avec la Russie. Pourtant, en 2012, le président tablait expressément sur un second mandat, pensant que sa reconduction lui octroierait « plus d’espace et de flexibilité » dans sa politique étrangère afin de favoriser une entente avec la Russie sur le contentieux de la défense antimissiles européenne (comme il l’avait glissé à l’oreille de son homologue russe Dimitri Medvedev, tandis qu’ils étaient inadvertamment enregistrés par un micro ouvert lors du sommet sur le nucléaire à Séoul, le 26 mars 2012). Force est de constater que la fin du monde bipolaire n’a pas arrêté l’expansion (ou du moins la perception menaçante) de la machine otanienne vers l’Est de l’Europe. La logique d’encerclement de nature à raviver le nationalisme russe susceptible à son tour de faire renaître une nouvelle guerre froide contre laquelle G. Kennan mettait en garde le leadership américain à la fin des années 1990, perdure. Jusqu’à la fin de sa vie, ce dernier ne cessa d’inviter ses compatriotes à mieux comprendre l’histoire et les ressorts psychologiques des Russes plutôt que de persister dans un rapport de force humiliant et contreproductif, bien qu’entrecoupé depuis vingt ans de quelques phases de coopération aux très maigres acquis.

Invité à l'émission de Jay Leno, "Tonight Show" le 25 octobre 2011, B. Obama a assuré n'avoir jamais employé l'expression "leading from behind" dont les médias se sont emparés et qui a été repris en chœur par les républicains pour ridiculiser l'approche multilatérale du président en politique étrangère. Le président a ajouté qu'en Libye, l'Amérique a, au contraire, "dirigé de l'avant, à travers les Nations Unies et l'OTAN". La Maison Blanche et le porte parole du National Security Council se sont fendus d'un communiqué apportant un démenti à l'affirmation du journaliste du New Yorker, Ryan Lizza (qui utilisa le premier cette expression dans un article paru en mai de la même année), selon laquelle ces trois mots lui auraient été soufflés par un officiel de la Maison Blanche. (crédit photo : AP/Susan Walsh)

Invité à l’émission de Jay Leno, Tonight Show, B. Obama assura n’avoir jamais employé l’expression « leading from behind » dont les médias se sont emparés (et qui fut ensuite reprise en chœur par les républicains pour mieux ridiculiser l’approche multilatérale du président en politique étrangère). Le président ajouta qu' »en Libye, l’Amérique a dirigé de l’avant, à travers les Nations Unies et l’OTAN […] Nous avons introduit la résolution des Nations Unies qui nous a permis de protéger les civils en Libye où (Mouammar) Kadhafi menaçait de les massacrer […] Ce sont nos extraordinaires hommes et femmes en uniforme, nos pilotes qui ont pris leurs systèmes de défense aérienne, mis en place une zone d’exclusion aérienne. C’était nos gens de l’OTAN qui aidaient à coordonner l’opération là-bas. » Crédit photo : AP/Susan Walsh.

Le leading from behind  : le contre-exemple du leadership aux yeux des anti-Obama

La tiédeur consensuelle et le minimalisme de B. Obama dans sa politique étrangère au Moyen-Orient et en Europe centrale fait partie des points qui enflamment le débat bipartisan depuis son élection. Le président Obama n’est pas que la cible de critiques émanant de figures intellectuelles et politiques de la droite conservatrice. Les néo-réalistes, néo-marxistes et néo-libéraux critiquent eux aussi, avec divers arguments, ses hésitations et promesses non tenues, mais ne nourrissent pas les mêmes attentes et ne préconisent pas les mêmes solutions en matière de PE que celles des néoconservateurs. En 2008, durant sa première campagne présidentielle l’opposant à John McCain, B. Obama fut décrit par le défunt Christopher Hitchens, fameux essayiste, journaliste et polémiste américano-britannique qui se revendiquait marxiste, comme « insipide, hésitant, sans tripes« . Celui-ci raillait fréquemment ses beaux discours très applaudis, mettant  notamment les lecteurs au défi de trouver une phrase mémorable dans son premier grand discours à l’étranger, prononcé à Berlin, le 24 juillet 2008. B. Obama, prévenait-il, ne pouvait en aucun cas incarner le changement puisque, en outre, il faisait partie du parti démocrate que le journaliste qualifiait de « parti du statu quo« . L’auteur le soutint néanmoins face à son rival républicain qualifié de « sénile ». Les néoconservateurs comme le très influent journaliste d’opinion  Charles Krauthammer – qui ne manque aucune occasion d’épingler sa « politique du retrait » -, n’ont cessé de vitupérer contre la faiblesse visible de l’action du président Obama, son manque d’autorité et de volontarisme, ses atermoiements et son mode d’intervention qui évite l’approche directe, dit du leading from behind (« leadership par l’arrière », « en retrait » ou « en coulisses » selon les traductions) inauguré par l’opération militaire en Libye et jugé oxymorique par les partisans de l’interventionnisme et de l’hégémonisme, ou tout simplement par ceux qui estiment que l’Amérique doit rester au premier plan, agir en meneuse et le faire savoir. C’est un journaliste du New Yorker, Ryan Lizza, qui a rendu célèbre ces trois mots dans un article paru le 2 mai 2011. Ceux-ci lui auraient été soufflés par un officiel de la Maison Blanche dont l’identité est restée anonyme. Considérant l’opération en Libye comme un grand succès politique et tactique pour l’Amérique, le président Obama s’était d’ailleurs félicité sur le plateau de l’émission Tonight Show du 25 octobre 2011 d’avoir pu organiser la communauté internationale, obtenir à la fois le mandat de l’ONU pour l’opération et l’implication des pays arabes. La mise à contribution de la communauté internationale avait permis, disait-il, de minimiser la contribution financière (s’élevant à un milliard de dollars) des États-Unis, par opposition au coût faramineux de l’aventure des républicains en Irak de plus de mille milliards de dollars. Et ce, sans avoir à déployer une seule troupe au sol et à déplorer le moindre soldat tué. Cette « recette pour le succès à l’avenir » (dixit B.Obama) combinant multilatéralisme et approche militaire à empreinte légère (small / light footprint), donc à coût humain et matériel réduit, bien qu’elle constitue un modèle rationnel et optimal d’action interarmées et internationale, n’offre pas la garantie de pouvoir être reproduite avec le même succès sur des théâtres beaucoup plus compliqués, comme la Syrie et l’Irak, qui nécessiteraient l’élaboration de concepts opérationnels adaptés et la coordination de composantes terrestres et aériennes (et l’Amérique ne possède pas, pour le moment, au sol d’alliés pouvant remplir cette tâche). L’État irakien, en très grande difficulté depuis juin 2014, n’a jusqu’à présent eu droit qu’à un plan d’assistance indirecte et pour le moins timorée, de la part de Washington, même si une action collective otanienne reste envisageable à courte échéance.

Barack Obama, réactivateur (malgré lui?) de l’occidentalisme défensif

Profitant du refroidissement des relations égypto-américaines durant la période intérimaire (post-Morsi) et le gel de la livraison des armes américaines à l'État égyptien, la Russie a engagé depuis novembre 2013 des négociations afin d'accélérer la coopération militaire et militaro-technique avec cet ancien partenaire de la guerre froide. Sur la photo : le maréchal Abdel Fatah al-Sisi s'entretenant avec le ministre russe des Affaires étrangères Sergeï lavrov et le ministre russe de la défense, Sergeï Shoigu, durant leur rencontre à Moscou en février 2014 où ils ont signé des contrats pour plus de 3 milliards de dollars pour 3 milliards USD (crédit : AFP)

Profitant du refroidissement des relations égypto-américaines et du gel de la livraison d’armes au gouvernement intérimaire dirigé par le Maréchal al-Sissi après le coup d’État du 3 juillet 2013, la Russie avait engagé des négociations dès le mois de novembre 2013 en vue d’accroître sa coopération militaro-technique avec le Caire. Sur la photo : Abdel Fatah al-Sisi s’entretenant avec le ministre russe des Affaires étrangères Sergeï Lavrov et le ministre russe de la Défense Sergeï Shoigu, lors d’une rencontre à Moscou le 13 février 2014 où ont été signés des contrats pour plus de 3 milliards USD, portant sur l’achat de divers armement, dont des avions de chasse Mig29M/M2, des hélicoptères et des systèmes de défense antiaérienne. photo : AFP

Le commentateur politique Charles Krauthammer se défend de l’étiquette de va-t-en-guerre que B. Obama cherche à coller à ses adversaires républicains interventionnistes en les décrivant « grotesquement comme des gens qui pensent que l’intervention militaire est la seule façon d’éviter que l’Amérique paraisse faible » (sic). Ce dernier accuse plutôt l’absence de réaction de Washington à la hauteur des pressantes demandes d’assistance militaire et de livraison d’armes émises par le président Petro Porochenko contre les séparatistes de l’Est de l’Ukraine et, auparavant, par la rébellion syrienne (l’Armée syrienne libre/ASL), la condamnant ainsi à être balayée par l’armée loyaliste et par les jihadistes. Il ne s’agit donc pas nécessairement de retomber dans un « scénario à l’irakienne » auquel le Congrès et l’opinion seraient de toute façon majoritairement hostiles. Les républicains russophobes qui livrent un diagnostic négatif similaire à celui de C. Krauthammer devraient pourtant admettre et a priori se réjouir que l’attitude de B. Obama vis-à-vis de la Russie, si elle n’est pas la plus démonstrative et virile de l’histoire américaine, permette toutefois de redynamiser l’OTAN, ramenée de nouveau à sa mission originelle d’indispensable bouclier assurant la sécurité collective – mission du reste tactiquement beaucoup moins coûteuse et risquée que les interventions hors sécurité collective, c’est-à-dire menées à l’extérieur de l’Europe (opérations de maintien de la paix) qui exigent des principes et moyens réformés et accrus. La façon dont B. Obama gère le problème ukrainien qui consiste à augmenter graduellement la pression sur la Russie mais sans atteindre le point de rupture est de nature à renforcer l’euro-atlantisme à la périphérie caucasienne en réaction à une Russie à cran face au « chiffon rouge » qu’on lui agite et replacée dans son rôle classique d’antithèse néo-soviétique faisant repoussoir au leader américain bienveillant et protecteur. Les sanctions contre la Russie, si elle venaient à se durcir, affecteraient bien entendu les deux camps (bien que plus lourdement la Russie) et ne serviraient qu’à pousser chacun d’eux à renforcer sa posture défensive et à alimenter perpétuellement une confrontation d’arrière garde, au seul bénéfice des Américains. B. Obama a dû se rendre à l’évidence que, à rebours de sa vision kantienne, l’Amérique a besoin d’un ou d’ennemi(s) ou de s’en construire, afin que sa puissance ne soit jamais perçue comme vaine. Sortir de cette dynamique teintée de paranoïa militariste signerait la fin de l’OTAN et le lent glissement de la suprématie militaire de l’Occident vers l’Est (jusqu’à la Chine). L’Europe ne peut, à elle seule, soutenir cette suprématie alors qu’elle peine déjà à bâtir sa défense commune. Sans l’impressionnante projection de puissance de l’Amérique qui rend sa géopolitique globale, son industrie militaire perdrait nettement de son prestige et aurait plus de difficulté à se positionner aussi avantageusement sur le marché mondial des armes face aux progrès militaires et à la concurrence croissante des BRICS. Le style de son leadership a beau emprunter une direction moderne, la puissance américaine continue d’obéir à une logique plus archaïque et de répondre à sa propre nécessité. Le président est dans une position où il doit tenter d’atténuer les contradictions et de concilier tant bien que mal les deux dimensions.

Sous Obama, la continuité assurée malgré les apparences

Le danger présumé que représente la Russie, acteur qui peut influer sur le cours de l’histoire, tant au Moyen-Orient (où elle entretient des liens étroits avec Téhéran et Damas) que dans sa sphère d’influence post soviétique/continentale, donne, aux yeux des néoconservateurs, toute sa raison d’être à la relance du programme de bouclier antimissiles européen auquel ces derniers sont fermement attachés. Une telle impasse, en s’éternisant, a néanmoins l’inconvénient de pousser la Russie à chercher de nouvelles voies vers son autonomie alimentaire, à diversifier et à approfondir ses échanges commerciaux, énergétiques et militaro-techniques avec des pays comme la Chine, l’Iran, l’Inde, le Brésil mais également avec des alliés arabes traditionnels de Washington comme l’Égypte de laquelle Moscou continue de se rapprocher depuis fin 2013. Face aux critiques internes, des plus pertinentes aux plus politiciennes et malveillantes, le président Obama reste impassible et garde une ligne de défense statique qui pourrait être qualifiée de facile, en se mettant dans la peau du « visionnaire incompris ». Il abuse volontiers de cette ligne et claironne non sans une pointe d’arrogance que s’il n’agit pas comme ses adversaires américains l’exigent, c’est parce qu’il « comprend mieux qu’eux le « sens de l’histoire » et se place du « bon côté de l’histoire » (expression à la définition sibylline et à l’occurrence élevée dans ses discours) et ne retombera pas dans le piège d’un nouvel engrenage militariste. Malgré la situation catastrophique du Moyen-Orient et la déception d’une majorité d’Américains vis-à-vis de la politique étrangère de leur président révélée par les sondages, B.Obama n’est pas encore désavoué et sa cote de popularité reste malgré tout plus élevée que celle des républicains. Ces derniers jouent pleinement leur rôle d’opposants en critiquant sa méthode (pour eux, jamais assez dure ni envers Poutine ni envers Téhéran et Damas) mais rien ne permet d’affirmer qu’ils soient en désaccord sincère sur le fond de sa politique étrangère, d’autant qu’aucun des piliers de la puissance américaine n’a été ébranlé durant ses deux mandats. La continuité d’une histoire ou destinée américaine qui transcende les lignes partisanes est assurée. Le mélange d’idéalisme et de réalisme dans le discours de B. Obama est censé être sécurisant et démagogiquement porteur, donnant le sentiment que le président agit sciemment pour préparer l’avenir quitte à déplaire et à devoir lutter contre tous pour y parvenir, alors même qu’il ne peut, en pratique, capitaliser à l’heure actuelle sur aucun succès tangible qui laisserait entrevoir à quoi pourrait bien ressembler cet avenir. Aucune perspective ne semble innovante et réjouissante. Ce dernier n’a plus d’illusion sur le monde et sur sa capacité (quand bien même il en aurait la volonté) à le transformer. Sa politique, essentiellement composée de choix tactiques et très rarement préventifs, en témoigne d’ailleurs depuis la fin de son premier mandat.

Le poids des logiques partisanes dans le jugement du leadership de Barack Obama

Dans ses nombreuses interventions sur Fox New et billets signés dans le Washington Post, C. Krauthammer étrille régulièrement la politique étrangère de B. Obama. Selon lui, le président attribue à tort les affirmations déclinistes à une mauvaise interprétation de l'histoire ou à des logiques partisanes, alors que la plupart des complaintes émanent des alliés de l'étranger qui n'ont que faire du débat interne (partisan). Leur inquiétude concerne leur propre sécurité, d'autant lorsqu'ils voient le président entreprendre plusieurs abdications, de Varsovie à Kaboul [in"Emptiness at West Point", WP, 29 mai 2014]. Krauthammer est également très critique de la situation actuelle de l'Irak qui s'est dégradée sous Obama et n'a pas su consolider les gains sécuritaires laissés en 2008 par G.W Bush et D. Petraeus [in "Abdication has a price, WP, 19juin 2014]

Dans ses nombreuses interventions sur Fox News et ses billets signés dans le Washington Post, C. Krauthammer étrille quotidiennement la politique étrangère de B. Obama. »le président attribue, selon lui, à tort les affirmations déclinistes de ses détracteurs à leur mauvaise interprétation de l’histoire ou à de la politique politicienne, alors que la plupart des complaintes émanent des alliés de l’étranger qui n’ont que faire du débat interne (partisan). Leur préoccupation concerne leur propre sécurité, et il s’inquiètent lorsqu’ils voient le président entreprendre plusieurs abdications de Varsovie à Kaboul » [in »Emptiness at West Point », WP, 29 mai 2014]. C. Krauthammer est également très critique de la situation actuelle de l’Irak qui s’est dégradée sous Obama, car ce dernier n’aurait pas su consolider les gains sécuritaires laissés en 2008 par G.W Bush et D. Petraeus [in « Abdication has a price« , WP, 19 juin 2014]

     Les républicains néoconservateurs farouchement anti-Obama qui critiquent sa vision du leadership semblent généralement se baser sur une construction conceptuelle erronée ou simpliste, ou usent d’arguments à l’honnêteté parfois douteuse. C’est le cas notamment lorsqu’ils feignent de confondre la retenue et la modération (pour lesquelles plaide B. Obama) avec l’isolationnisme – isolationnisme qui serait d’ailleurs tout à fait impossible à envisager par tout esprit raisonnable et ayant un minimum de conscience géopolitique, à plus forte raison par une grande puissance prépondérante dans le système international actuel. Par ailleurs, ce « néo-isolationnisme » dont l’administration Obama se défend, se trouve chez une frange de la droite dont la pensée se résume à « l’Amérique d’abord » et qui, d’après les médias, semble gagner du terrain dans le contexte actuel même s’il est encore trop tôt pour y voir un mouvement de fond qui fera renouer durablement l’Amérique avec sa plus ancienne tradition de politique étrangère (qui perdura du début du XIXe siècle jusqu’à la guerre 14-18, puis dans l’entre-deux-guerres). Le clivage n’est pas uniquement bipartisan (républicains versus démocrates) puisque les deux familles se scindent à l’intérieur entre les interventionnistes et isolationnistes. Chez les républicains, une frange de tradition jacksonienne et populiste a adopté cette ligne néo-isolationniste. Cependant, sur un certain nombre de questions et principes, les cloisons sont poreuses, et l’on peut trouver des traits du jacksonisme chez des néoconservateurs interventionistes. Cette frange dite isolationniste est représentée par des personnalités comme Sarah Palin, égérie du Tea Party, dont la base électorale possède une culture internationale quasi-nulle et s’intéresse peu ou pas du tout à ce qui se passe hors des États-Unis (néanmoins cela n’écarte pas chez ces jacksoniens néo-isolationnistes la volonté de maintenir une puissance militaire imposante et de clamer leur attachement aux armes à feu).L’accent sur la préférence nationale, l’identitarisme, l’immigration/la sécurité des frontières et l’indépendance stratégique rapproche le Tea Party du Front national présidé par Marine Le Pen. Mais la comparaison s’arrête là puisque les traditions, l’histoire de ces deux formations et la composition politique de leus pays respectifs ont, bien entendu, peu de choses en commun.

Symptômatique d’une baisse d’appétit pour les interventions militaires, fin 2013, les sondages donnaient la majorité des républicains du Congrès opposée ou hésitante (un nombre même supérieur à celui des démocrates pro-intervention) au projet de B. Obama d’engager des représailles militaires contre le régime de Bashar-al Assad. Pour Barack Obama, il s’agissait surtout de montrer qu’il respectait la procédure parlementaire, qu’il n’irait pas en guerre seul et sans concertation, mais qu’il était prêt à prendre ses responsabilités et à aller jusqu’au bout, même si son administration n’avait évidemment aucun intérêt à entamer une nouvelle guerre contraire à la stratégie de « désescalade » sur laquelle le président avait mis l’accent pour son élection. Il est toutefois difficile d’évaluer dans cette tendance idéologique (isolationniste) la part de conviction et la logique/posture partisane et d’obstruction dans laquelle les adversaires de B. Obama se sont placés, principalement pour lui faire payer sa politique sociale et budgétaire et son attitude jugée peu amicale envers Israël. En d’autres termes, que B. Obama veuille intervenir militairement ou s’abstenir de le faire, les républicains, prompts à l’accuser de tous les maux de l’Amérique et bien décidés à lui faire barrage, ne manqueront de saisir aucune occasion à cet effet, sauf s’il en va bien entendu directement des intérêts nationaux de base et si la sécurité des Américains est critiquement menacée.

Domination solitaire et multilatéralisme autoritaire : les confusions récurrentes

Sur le plan théorique, les néoconservateurs comme J. McCain (dont la ligne s’est durcie) ou Lindsey Graham, voient leur idéologie en recul. Ils entendent le leadership américain comme un statut exceptionnel obéissant essentiellement au principe de domination et de puissance, privilégiant l’action unilatérale et se focalisant sur le hard power (« puissance dure ») qui implique l’utilisation de moyens économiques et militaires pour imposer la volonté de l’Amérique et préserver ses intérêts à court terme, sans estimer devoir se justifier et rendre des comptes à qui que ce soit. Les tenants de cette vision « cow-boyesque » et solitaire sont plus enclins à vouloir imposer leurs valeurs et règles au monde qu’à partager leurs intérêts avec lui. De ce fait, ils confondent le leadership avec une hégémonie aux forts accents guerriers et parfois impérialistes, n’hésitant pas à éliminer un ennemi et à envahir son pays pour une durée déterminée (mais pas de façon définitive). À l’instar de la puissance impérialiste, la puissance hégémonique, même en étant globale, reste autocentrée et solitaire, dénuée d’altruisme, préoccupée par ses seuls intérêts et sa stabilité. En revanche, l’hégémonie se démarque plus nettement de l’impérialisme en ne cherchant aucune domination directe, fût-elle politique ou territoriale. Elle est supposée être créatrice de normes et d’institutions qui, à défaut d’une prétention à l’universalisation, garantissent la stabilité internationale. Rappelons à cet égard que l’Amérique est, depuis la fin de la seconde guerre mondiale, à l’origine d’institutions destinées à réduire le besoin d’action unilatérale telles que l’ONU et l’OTAN et les institutions de Bretton Woods (le Fonds monétaire international [FMI], la banque mondiale et l’Organisation mondiale du commerce [OMC]), même si elle peut tout à fait décider d’agir seule et de contourner exceptionnellement le système si elle estime que cela est dans son intérêt. Forte de son pouvoir, elle veille au respect des règles de l’ordre multilatéral dont elle est la garante (ou « gendarme »). La domination américaine est donc indirecte et ne cherche pas la maîtrise totale, mais instaure subtilement une culture de la soumission et une solidarité hautement conditionnelle qui n’est pas sans évoquer l’attitude de l’Allemagne vis-à-vis de ses voisins européens à l’heure où elle est la puissance dominante de l’UE.

Dans le langage courant, la nuance entre leadership et hégémonie est subtile. Au leadership, l’Amérique d’Obama emprunte certains caractères, parmi lesquels le phénomène de groupe et la solidarité qui en sont le socle, attendu que l’on ne peut réellement définir comme « solitaire » une Amérique qui manifeste le besoin d’obtenir, au préalable et à toutes les grandes étapes d’une décision à portée internationale, le consentement et/ou la mobilisation de ses alliés et des institutions internationales. Bien que B. Obama continue, comme ses prédécesseurs, de revendiquer un « leadership bienveillant », et de surcroît, souhaite le partager avec d’autres puissances responsables et volontaires, son pays ne se défait pas encore totalement de ses automatismes de superpuissance solitaire et du recours au chantage et à la rétorsion (sa politique des sanctions) par laquelle le président semble chercher à compenser son très faible goût pour le militarisme et l’engagement direct. B. Obama affiche une attitude plus courtoise, posée et réfléchie que celle, outrancièrement compulsive, belliciste et démonstrative de G.W Bush, et évite de faire trop vite et inutilement étalage de sa force, même s’il est conscient – et l’a d’ailleurs affirmé à l’académie de West Point – que l’armée reste l’épine dorsale du leadership américain. Par conséquent, sa diplomatie smart power n’a d’efficacité qu’en étant adossée à une puissance militaire et économique qui rend ses arguments encore plus persuasifs (c’est précisément le principe du pouvoir d’injonction cité plus haut). Si le président n’agit pas dans le souci de la conservation de l’hégémonie américaine, alors comment expliquer autrement sa volonté de rééquilibrage vers l’Asie qui est en soi une manifestation de l’inquiétude américaine face à la puissance chinoise menaçant sa suprématie? Mais encore faut-il que le président aille au delà de la déclaration d’intention pour nous permettre d’arrêter un jugement objectif sur ses desseins. Les accents hégémonistes américains actuels semblent mal assumés par l’équipe de B. Obama, alors que, théoriquement, un certain nombre d’éléments semblent indiquer que son approche endurcie du leadership cadre avec la définition de l’hégémonie au sens strict donnée par les néo-réalistes, qui implique la prédominance de l’Amérique dans les domaines économiques, militaires et technologiques, telle une force agissant dans l’intérêt de tous et assurant une indispensable fonction normative et régulatrice d’un système qu’elle maintient par la coercition. En somme, Si B. Obama n’est pas proprement un hégémoniste, il perpétue tout au moins le multilatéralisme autoritaire de l’Amérique – bien qu’avec un plus large sourire que ses prédécesseurs.

Transformationnel dans le discours, gestionnaire dans la pratique

À sa manière, et même s’il ne privilégie pas la force, le président Obama ne se montre pas moins courtermiste, à certains égards, que les interventionnistes chantres du hard power dans la mesure où il ne résiste pas à la tentation de recourir à des sanctions par lesquelles il cristallise les litiges et bloque toute perspective de construction d’une relation positive sur le long terme et basée sur le consentement spontané des autres. De ce fait, le président Obama a vraisemblablement glissé du leadership transformationnel et attractif, prégnant dans son discours (par lequel il manifestait le souci d’écouter et de contribuer à l’autoréalisation de ses suiveurs, se voulait inspirateur et motivateur à travers son influence, sa morale et l’éthique de réciprocité) à un leadership transactionnel, fondé sur un système relationnel plus « gestionnaire » et moins « visionnaire », plus strict et direct, voire mécanique, de récompense/punition et sur la négociation d’une chose contre une autre, dans lequel les rôles et attentes du leader et des suiveurs sont clairement établis, et ces derniers sont invités à faire preuve de responsabilité et à comprendre qu’ils ont tout intérêt à remplir leur part du contrat (autrement dit à satisfaire la volonté du leader) au risque de perdre la récompense perçue en contrepartie de leurs efforts, et plus encore, de subir des représailles. Élaborer une nouvelle définition du leadership moderne américain, expurgée de ses méthodes infantilisantes et des reliquats de la guerre froide, et la faire accepter par l’ensemble des Américains, demanderait sans doute du temps et une vision plus longue et moins contrainte que celle de l’actuel président. Mais, in fine, la question immédiatement utile ne se pose plus en termes de choix entre « leadership amical » et « politique hégémonique », entre « leadership transformationnel » et « leadership transactionnel », mais de capacité à rendre effectif chaque paradigme ou orientation choisi(e), quel qu’il soit. Ne pas « voir trop grand », ne pas faire de trop grands paris et projections pour n’obtenir in fine que des résultats qui ne seront, pour la plupart et dans le meilleur des cas, pas visibles avant très longtemps (à l’image de la majorité des choix qu’ont tendance à faire les présidents transformationnels); et ne pas non plus manquer d’ambition par une politique statique, comme ont parfois tendance à le faire les leaders transactionnels. La direction choisie importe finalement peu, pourvu qu’elle commence par être empruntée franchement pour espérer des résultats.

En 2007, dans un article publié dans la revue Foreign Policy "renewing american leadership", le président Obama présentait l'Irak comme point de départ de ce renouveau et affirmait que "pour renouveler le leadership américain dans le monde, nous devons d'abord mener la guerre en Irak à une fin responsable et recentrer notre attention sur le Moyen-Orient élargi". [...] "nous ne pouvons pas imposer une solution militaire à une guerre civile entre factions sunnites et chiites [...]. Il était alors question de produire une nouvelle dynamique politique et sécuritaire en Irak permettant de "concentrer l'attention et l'influence de l'Amérique sur la résolution du conflit permanent entre les Israéliens et les Palestiniens", négligé selon lui par l'équipe de G.W Bush. Entre 2007 et aujourd'hui, B. Obama a conservé quelques éléments dont l'idée qu' "à la fin, seuls les dirigeants irakiens peuvent apporter la paix et la stabilité réelle à leur pays". Ce dernier campe sur cet argument pour expliquer son refus d'apporter ou de privilégier une réponse militaire au problème de la division couplée au jihadisme et terrorisme que connaît l'Irak.

En 2007, dans un article publié dans la revue Foreign Policy  et intitulé « Renewing american leadership » (vol.86 juillet/août), le sénateur B. Obama présentait l’Irak comme le point de départ du  renouveau du leadership américain et affirmait : « pour renouveler le leadership américain dans le monde, nous devons d’abord mener la guerre en Irak à une fin responsable et recentrer notre attention sur le Moyen-Orient élargi […] Nous ne pouvons pas imposer une solution militaire à une guerre civile entre factions sunnites et chiites […] ». Pour lui, il était alors question de produire une nouvelle dynamique politique et sécuritaire en Irak permettant de « concentrer l’attention et l’influence de l’Amérique sur la résolution du conflit permanent entre les Israéliens et les Palestiniens », négligé selon lui par l’équipe de G.W Bush. Entre 2007 et aujourd’hui, B. Obama a conservé quelques éléments de sa vision dont l’idée qu’ « à la fin, seuls les dirigeants irakiens peuvent apporter la paix et la stabilité réelle à leur pays ». Ce dernier campe encore aujourd’hui sur cet argument pour justifier son refus d’apporter ou de privilégier une réponse essentiellement militaire au problème urgent du jihadisme et du terrorisme qui s’est additionné à la division politique en Irak.

 L’Irak, du retrait expéditif au « boomerang » : les bases du leadership jugées

L’exemple de l’Irak et de la percée spectaculaire et inquiétante des jihadistes de l' »État islamique en Irak et au Levant » (EIIL, rebaptisé « État islamique »/EI) en juin 2014, renvoie à des observations et hypothèses similaires à celles du conflit syrien (telles qu’exposées dans l’article de CM), s’agissant tout au moins d’apprécier l’attitude et la gestion manifestement attentistes et troubles de Washington. L’expansion du jihad, nouvel impératif sécuritaire pour le monde arabe, est de ces ironies dont l’histoire, malicieuse, est prodigue. Après avoir esquivé le problème syrien l’an dernier, c’est l’Irak qui vient se rappeler au bon souvenir de B. Obama, président de transition qui avait tout fait, dès son élection, pour que soit tournée cette page sombre de la politique étrangère américaine. L’ironie, en l’occurrence, est renforcée par un lien de causalité direct : c’est essentiellement la dégénérescence de la rébellion insurrectionnelle syrienne qui fait dramatiquement revenir l’Irak sur le devant de la scène médiatique. Mais les racines du mal sont, bien entendu, plus nombreuses et profondes. De la part de B. Obama, il n’y a jamais eu véritablement de stratégie en Irak ni même dans la région MENA. En effet, dès son arrivée à la Maison Blanche, ce dernier n’avait pour toute stratégie régionale qu’un objectif : sortir coûte que coûte d’une guerre coûteuse – qu’il a toujours jugée « stupide » – et mettre l’accent sur le processus de paix israélo-palestinien. B. Obama pensait sans doute qu’il pouvait être celui qui écrirait la dernière page de cette histoire en réconciliant les « deux fils d’Abraham ». Le retrait d’Irak, voulu tant par les populations irakiennes qu’américaines, s’ajoutait au nécessaire et prioritaire recentrage sur la politique intérieure pour sortir l’Amérique de la crise économique. Mais fallait-il pour autant concevoir une politique uniquement sur la réaction (à la politique de G.W Bush) et entièrement céder à l’opinion au risque que le chantier laissé en suspens ne se transforme en chaos? Ce n’est pas le principe de la désescalade en lui-même qui est jugé rétrospectivement par les observateurs critiques, mais le calendrier de retrait et la surestimation de l’aptitude de l’Irak en 2011 à prendre son destin en main, dans un contexte régional instable.

Ce dessin résume la situation irakienne en suspens telle que B. Obama la laissa en 2011 : une maison remplie de rivalités et de convoitises. En sortant, le président s'écrie à l'adresse des occupants des lieux (chats, chiens, oiseaux et poissons) : "J'me tire, comportez-vous bien". Sous la trappe, des chiens (symbolisant l'Iran) attendent le moment propice pour entrer.

Dessin humoristique résumant allégoriquement la situation irakienne telle que B. Obama la laissa en suspens en 2011 : une maison remplie de rivalités et de convoitises rampantes. En sortant, le président s’écrie à l’adresse des occupants des lieux (chats, chiens, oiseaux et poissons) : « J’me tire, comportez-vous bien ». Sous la trappe, des chiens (symbolisant l’Iran) attendent le moment propice pour s’introduire. Auteur : Robert Ariail, The State, 24 octobre 2011.

Deux leaderships, deux héritages, mais la même impasse en Irak

À la différence de son successeur et en dépit de ses nombreuses et grossières erreurs stratégiques (en plus de sa faute morale initiale), G.W Bush avait au moins tenté jusqu’au bout, avec l’obstination typique des leaders transformationnels, d’améliorer la situation catastrophique qu’il avait causée en Irak, en mettant en œuvre le plan Surge de 2007-2008 et la mise en place des milices sunnites irakiennes de la Sahwa (« Réveil » en arabe), tandis que B. Obama (dont la façon de gérer les guerres héritées et la volonté de réduire le budget défense lui valent d’être comparé par les historiens au président Eisenhower que l’on pourrait classer parmi les leaders transactionnels de l’Amérique) s’empressa de retirer l’intégralité des troupes américaines qu’il n’avait pas l’intention de laisser sur place. Il préféra mettre cette décision sur le compte de l’échec des (molles) négociations entreprises avec le gouvernement irakien de Nouri al-Maliki sur les conditions d’un accord de maintien d’un contingent d’une dizaine de milliers de soldats (les négociations butèrent sur la clause d’immunité juridique des troupes stationnées). En connaissance de cause, B. Obama laissa derrière lui, pour ne plus jamais vraiment se retourner, un feu couvant : un processus de réconciliation nationale inabouti, des acquis sécuritaires peu consolidés, un État peu fiable, particulièrement instable et en crise, un gouvernement corrompu aux penchants autoritaires et discriminants, une colère et une frustration légitimes et déjà palpables des sunnites irakiens dont la marginalisation avait commencé… En somme, du pain béni pour Al-Qaïda et, aujourd’hui, l’EI. Pour l’Amérique, le retrait s’est transformé en posture, donnant l’impression d’une fuite en avant et d’un déni de responsabilité alors que celui-ci aurait dû permettre de réinvestir le Moyen-Orient sur de nouvelles bases plus saines, volontaires et rationnelles.

Barack Obama, un leader dans l'embarras depuis qu'il est rattrapé par la situation en Irak, rejette la responsabilité sur les Irakiens. Lors de sa dernière conférence de presse sur l'Irak, le président s'est remarquablement contredit, à la surprise de son auditoire. À la question d'un journaliste qui lui demandait s'il regrettait de ne pas avoir laissé une force résiduelle en Irak en 2011, l'intéressé a répondu : "eh bien, gardez à l'esprit que je n'ai pas pris cette décision, elle fut prise par le gouvernement irakien". Pourtant, en 2012, le président s'attribuait encore le mérite de cette décision et l'assumait même ouvertement face à son adversaire Mitt Romney au cours d'un débat télévisé. Lorsque son adversaire lui demanda, juste après une phrase du président sortant dont il fut manifestement troublé : "Oh, vous ne vouliez donc pas un accord sur le statut [d'immunité juridique] des forces en Irak? [nb : condition du maintien d'une force résiduelle en Irak], B.Obama lui répondit :"Non, je n'aurais pas laissé 10 000 hommes là-bas, cela nous aurait liés et ne nous aurait certainement pas aidé au Moyen-Orient". B. Obama est dans l'embarras depuis que la situation en Irak le rattrape. Lors d'un point presse organisé le 19 juin 2014 au cours duquel il a exposé son plan pour l'Irak, le président s'est remarquablement contredit, à la grande stupéfaction de son auditoire. À un journaliste qui lui a demandé s'il regrettait de ne pas avoir laissé une force résiduelle en Irak en 2011, l'intéressé a répondu : "eh bien, gardez à l'esprit que je n'ai pas pris cette décision, elle fut prise par le gouvernement irakien". Pourtant, en 2012, le président laissait encore entendre un autre son de cloche, s'attribuant le mérite de cette décision. Quand, au cours d'un débat, son adversaire républicain Mitt Romney lui demanda (suite à une phrase du président sortant qui le troubla manifestement) : "Oh, vous ne vouliez donc pas un accord sur le statut des forces en Irak? [nb : ce statut est celui de l'immunité juridique posée comme condition par Washington au maintien d'une force résiduelle en Irak], B.Obama rétorqua :"Non, je n'aurais pas laissé 10 000 hommes là-bas, cela nous aurait liés et ne nous aurait certainement pas aidés au Moyen-Orient".

B. Obama est dans l’embarras depuis que la situation en Irak le rattrape. Lors d’un point presse organisé le 19 juin 2014 au cours duquel il a exposé son plan, le président s’est remarquablement contredit, à la grande stupéfaction de son auditoire. À un journaliste qui lui a demandé s’il regrettait de ne pas avoir laissé une force résiduelle en Irak en 2011, l’intéressé a répondu : « eh bien, gardez à l’esprit que je n’ai pas pris cette décision, elle fut prise par le gouvernement irakien ». Pourtant, en 2012, le président laissait encore entendre un autre son de cloche, s’attribuant le mérite de cette décision. Quand, au cours d’un débat, son adversaire républicain Mitt Romney lui demanda (suite à une phrase du président sortant qui le troubla manifestement) : « Oh, vous ne vouliez donc pas un accord sur le statut des forces en Irak? [nb : ce statut est celui de l’immunité juridique posée comme condition par Washington au maintien d’une force résiduelle en Irak], B.Obama rétorqua : »Non, je n’aurais pas laissé 10 000 hommes là-bas, cela nous aurait liés et ne nous aurait certainement pas aidés au Moyen-Orient ».

 Virtualités du discours d’Obama : cas de « l’État islamique en Irak et au Levant »

La décision prise par le président, fin juin 2014, d’envoyer en Irak 275 soldats « équipés » et 300 conseillers militaires – mais pas encore de troupes – d’une part pour protéger l’ambassade américaine à Bagdad, les consulats de Bassora et Erbil, et d’autre part pour assister les forces de sécurité irakiennes, marque une légère inflexion mais n’est pas encore le signe d’une volonté d’escalade dans la stratégie anti-terroriste qu’il promet laconiquement pour la région, encore moins d’aider un pays – que ses troupes avaient quitté sans gloire fin 2011 – à se relever de ses calamités. Cette mesurette laisse la porte ouverte à de nombreuses interprétations et interrogations laissées jusqu’ici sans réponses et entendues au sujet de l’origine de la soudaine puissance de l’EI et des intentions réelles de Washington. « L’épouvantail État islamique » – que ses adversaires décrivent comme étant monté de toutes pièces par le camp anti-Damas – a en tous cas réussi la prouesse d’apparaître, par sa communication huilée et ses exactions et conquêtes retentissantes, plus zélé, brutal, hégémoniste et criminel que son rival en Syrie, le jabhat al-Nosra, labelisé « Al-Qaïda ». Bien qu’il ne soit pas réputé pour être dans les petits papiers de l’Arabie saoudite (et a fortiori de Washington), il est difficile toutefois de nier que ce groupe jihadiste partage des objectifs immédiats avec Riyad et lui est de facto objectivement et conjoncturellement utile, dans la mesure où il met en difficulté l’armée du régime syrien autoritaire de Bashar al-Assad et celle du premier ministre irakien de confession chiite Nouri al-Maliki (lequel n’est, du reste, pas non plus spécialement apprécié par Washington et a vu s’effriter le soutien des chiites d’Irak à son égard). S’ils en ont la volonté, l’Amérique et ses alliés régionaux ont effectivement la possibilité d’endommager l’essentiel des capacités de « Daesh » (acronyme arabe de l’EIIL) par le bombardement aérien intensif de ses camps d’entraînement, stocks et convois localisés (à la manière du pilonnage effectué du 26 au 27 février 1991 par les avions d’attaque au sol A10 Thunderbolt II, hélicoptères Apache-M64 et chasseurs F16 qui avaient pulvérisé les unités de l’armée et la garde républicaine de Saddam Hussein). Cela dit, les islamistes en Irak opèrent aussi dans les villes, parmi les populations, ce qui rend plus compliqué de bombarder leurs positions sans faire des victimes civiles qu’ils pourraient être tentés d’utiliser comme boucliers humains. Des attaques contre les structures de la milice pourraient la pousser à revenir à une posture asymétrique et défensive typique de la guérilla, se mêlant aux populations, perpétrant des opérations coup de poing, attaques à la voiture piégée et assassinats ciblés par des tireurs embusqués etc. Le bombardement aérien à lui seul n’est assurément pas une solution suffisante pour mettre définitivement hors d’état de nuire l’EI. Le niveau d’organisation, d’équipement, les ressources financières (il est vrai, peu communs pour un groupe jihadiste) et le projet politique de l’EI sont certes présentés comme une menace à long terme pour les intérêts des monarchies sunnites (le royaume jordanien a lui-même, du fait de sa proximité et des menaces proférées à son encontre, des raisons de rester vigilant), mais celles-ci ne laisseront certainement pas ce groupe prendre trop d’ampleur, trop vite, sans contrôle ni limites. Pour l’instant, les régimes arabo-sunnites ne semblent pas pressés d’en découdre avec les jihadistes, et de leur côté, les combattants de l’EI n’ont aucun intérêt à franchir la ligne jaune en commettant des attentats dans ces pays et à voir subséquemment se liguer contre eux une coalition occidentalo-arabo-turque dirigée par les États-Unis – Turquie qui a d’ailleurs apporté un soutien financier et militaire notoire à ce groupe armé, en commençant par laisser ses combattants emprunter sa frontière pour se rendre en Syrie et s’en servir comme base de repli. Sa participation à une opération militaire reste d’ailleurs hypothétique, ce pour des raisons exposées plus loin. L’EI est dans le contexte actuel plus utile tactiquement qu’il ne constitue une menace effective pour la sécurité du camp atlantiste. Peu probable pour l’heure, le scénario d’un renversement du pouvoir irakien actuel par l’EI porterait, s’il venait à se réaliser, assurément un coup très dur au camp pro-Damas (ou « croissant chiite ») et rééquilibrerait sensiblement le rapport de force après les défaites accumulées par les combattants islamistes dans la « Syrie utile ». À défaut d’un changement politique radical, les régimes du Golfe pourraient éventuellement se satisfaire d’un compromis négocié portant sur la formation d’un gouvernement irakien d’unité nationale dirigé par un nouveau premier ministre plus ouvert, permettant aux sunnites irakiens de revenir plus équitablement dans le jeu politique. Aboutir à une telle sortie de crise, issue encore facilement envisageable en  2013, est un objectif qui paraît moins évident à atteindre aujourd’hui car, en amont de la problématique nationale, du souci démocratique et du partage équitable du pouvoir (secondaires si on les compare aux enjeux et objectifs géostratégiques et idéologiques de l’affrontement régional actuel), le sort de l’Irak est désormais étroitement lié à la guerre qui sévit en Syrie – « poumon de l’EI » – et reste largement tributaire des résultats des États arabes ennemis du régime syrien sur le champ de bataille. Même en cas de guerre ouverte contre l’EI, rien ne devrait être concédé ou facilité à Bashar al-Assad, pas même la possibilité d’une coopération militaire temporaire. Un changement de régime en Irak pourrait constituer une première concession appréciable du camp iranien envers le camp atlantiste mais pas forcément suffisante pour éteindre le brasier en Syrie.

Aperçu de l'étendue de la présence de l'EIIL/EI (ISIS ou ISIL en anglais). Le chef de l'organisation, Abu Bakr-al-Baghdadi, a proclamé la création d'un "califat" qui s'étend des territoires syriens du nord-ouest d'Alep à ceux de l'ouest de l'Irak (Ninive et une partie d'Al-Anbar). En Syrie, de nombreuses villes ont été conquises par l'EI, dont Rakka près de la frontière turco-syrienne où se trouve sa base principale et Deir el-Zor (Nord-Est) qui concentre de nombreux champs pétroliers. Cette manne financière et la prise de matériels lourds à l'armée irakienne ont favorisé son essor spectaculaire ces dernières semaines. En Syrie, l'EI veut asseoir son hégémonie, au détriment des autres groupes rebelles et jihadistes dont son principal rival, le front Al-Nosra, fidèle à Ayman al-Zawahiri (leader numéro un d'Al Qaïda) et qui a perdu le contrôle de plusieurs territoires à cheval entre la Syrie et l'Irak, au terme d'âpres et sanglants affrontements entre jihadistes qui semblent être en voie d'intensification. Carte : GlobalSecurity.org

Aperçu de l’étendue de la présence de l’EIIL/EI (ISIS ou ISIL en anglais). Le chef de l’organisation, Abu Bakr-al-Baghdadi, a proclamé la création d’un « califat » qui s’étend des territoires syriens du nord-ouest d’Alep à ceux de l’ouest de l’Irak (Ninive et une partie d’Al-Anbar). En Syrie, de nombreuses villes ont été conquises par l’EI, dont Rakka près de la frontière turco-syrienne où se trouve sa base principale et Deir el-Zor (Nord-Est) qui concentre de nombreux champs pétroliers. Cette manne financière et la prise de matériels lourds à l’armée irakienne ont favorisé son essor spectaculaire ces dernières semaines. En Syrie, l’EI veut asseoir son hégémonie, au détriment des autres groupes rebelles et jihadistes dont son principal rival, le front Al-Nosra, fidèle à Ayman al-Zawahiri (leader numéro un d’Al Qaïda) et qui a perdu le contrôle de plusieurs territoires à cheval entre la Syrie et l’Irak, au terme d’âpres et sanglants affrontements entre jihadistes qui semblent être en voie d’intensification. Carte : GlobalSecurity.org

La retenue de Washington, entre raisons officielles et officieuses

À la lumière de l’enjeu géopolitique prééminent de ce rééquilibrage pour le camp atlantiste/arabo-sunnite, le retour en force des jihadistes en Irak peut être difficilement envisagé, par tout spécialiste ou observateur avisé, comme un phénomène spontané, et son timing comme anodin. De nombreux rapports détaillés font état de connexions supposées entre l’EI et des services de renseignement (CIA, MI6, Mossad) qu’il paraît difficile de ne pas prendre en compte dans l’analyse générale de la situation même si toutes les informations fournies ne concordent pas et n’échappent pas aux exagérations du prisme de la théorie du complot. On y découvre néanmoins de nombreux faits et coïncidences qui ne peuvent manquer d’interpeller, comme la série d’évasions spectaculaires et minutieusement préparées de jihadistes dans trois localisations différentes durant le même mois de juillet 2013, en Libye, Irak et Pakistan qui auraient permis de libérer en tout 2000 djihadistes; ou encore des révélations sur Guantanamo, prison où l’instrumentalisation des terroristes par le Pentagone et la CIA est désormais connue : ceux-ci continuent de procéder à la libération d’islamistes leur servant d’agents doubles qui sont ensuite chargés de former et d’organiser des groupes jihadistes dans les principales zones de conflit, au terme d’un entraînement dispensé dans le camp secret de Penny Lane. En Libye, des révélations accablantes du New York Times, du site d’investigation RadicalIslam, d’un rapport d’enquête de la Commission des citoyens pour Benghazi (structure conservatrice indépendante) et de celui de la Commission des affaires étrangères du Sénat, avaient déjà mis en cause la passivité de l’équipe Obama, et de la secrétaire d’État Hilary Clinton en particulier, restées sourdes aux demandes de secours émises bien avant l’attaque par l’ambassadeur Christopher Stevens et d’autres membres de la mission diplomatique. Ce dernier y trouva la mort ainsi que trois autres américains. Ce scandale mit au jour l’aide militaire (directe ou indirecte) de la CIA à des groupes djihadistes agissant en Libye et en Syrie, dont la « Brigade du 17 février » dirigée par Abdelhakim Belhadj, chef historique d’Al Qaïda en Libye, ayant auparavant sévi en Afghanistan et en Irak. Il fut également question du détournement d’armes par le Qatar (dont le montant est estimé à 500 millions de dollars d’armes par la CCB ) destinées initialement aux rebelles libyens mais redirigées vers les jihadistes opérant en Syrie, avec l’approbation de Washington. Une opération officieuse – l’Amérique ne fournissant officiellement que les rebelles syriens dits « modérés » et uniquement en équipements défensifs – qui n’aurait pu être réalisée sans l’assentiment de Washington, selon Vali Nasr, ancien conseiller au Département d’État. Ce fait illustrerait le choix de l’administration Obama de soutenir jusqu’au bout les soulèvements dans la région en employant des substituts qui lui évitent de laisser son empreinte sur lesdites opérations, quand bien même les bénéficiaires de cette aide seraient des combattants ultra-radicaux ouvertement hostiles aux États-Unis et à l’Occident. Le jihadisme et le terrorisme islamiste n’ont, en effet, presque que des avantages : il sont moins chers à créer, à faire fonctionner et à équiper qu’une armée régulière, ne sont pas assujettis au droit international, la terreur qu’ils sèment déstabilise les États rivaux, provoque des bouleversements politiques et démographiques, et justifie les interventions et invasions humanitaires.

Le "Benghazi gate", scandale qui éclata après l'attentat terroriste perpétré contre le consulat américain de Benghazi le 11 septembre 2012, faillit être fatal à l'équipe Obama alors en pleine campagne présidentielle et qui avait d'abord réduit l'événement à un acte de vengeance d'une foule en colère après la diffusion sur Internet d'un film islamophobe parodiant le prophète Mahomet, avant d'admettre qu'il s'agissait d'une attaque préméditée. Gianluigi Gueroia/AP/Getty images)

Le « Benghazi gate », scandale qui éclata après l’attentat terroriste perpétré contre le consulat américain de Benghazi le 11 septembre 2012, faillit être fatal à l’équipe Obama alors en pleine campagne présidentielle et qui avait d’abord réduit l’événement à un acte de vengeance d’une foule en colère après la diffusion sur Internet d’un film islamophobe parodiant le prophète Mahomet, avant d’admettre qu’il s’agissait d’une attaque préméditée. Gianluigi Gueroia/AP/Getty images)

Le principe de la lutte inconditionnelle, préventive et globale officiellement déclarée de l’Amérique contre le terrorisme supposerait que des jihadistes de Daesh soient inlassablement traqués et éliminés de la même manière que les Shabaab, Al-Qaidistes ou Boko Haram partout où ces éléments s’implantent et s’organisent, sans attendre que des événements épouvantent l’opinion internationale pour réagir. La Syrie ne devrait pas faire, dans cette logique ou position de principe, l’objet d’un traitement différent même si les djihadistes de l’EI sur le terrain ont effectivement le même ennemi que Washington (le régime de Bashar al-Assad). La récente proposition du président Obama de création d’un fonds de partenariats de cinq milliards de dollars pour 2015 destiné à améliorer les capacités de ses partenaires en Afrique et dans la péninsule arabique engagés contre Al-Qaïda, dont 500 millions de dollars prévus pour entraîner et équiper l’opposition syrienne modérée (civile et armée) et lui permettre de stabiliser le contrôle de ses positions et de contrer les assauts des jihadistes, n’est pas tonitruante et euphorisante. Elle apparaît tardive et semble surtout viser à détourner l’attention du public de l’absence criante de volonté claire et de stratégie cohérente à ce jour envers l’EI et les autres jihadistes. Ces pis-aller annoncés par B. Obama ne font pas sortir la posture et les intentions des Américains de leur ambiguïté, que ce soit vis-à-vis de la Libye, de la Syrie ou de l’Irak. Débloquer des fonds ne peut rien produire de significatif si leur utilisation et leur destination ne sont pas contrôlées et ne s’insèrent pas dans un plan d’action structuré. En Irak, B. Obama ne semble vouloir faire plus et pouvoir faire moins que d’envoyer des forces spéciales, des conseillers et formateurs pour encadrer l’armée irakienne. Quant à l’option du bombardement contre l’EI, celle-ci n’est pas encore à l’ordre du jour bien qu’elle ne soit pas exclue par le président et semble inévitable à court terme. Tout porte à croire que cette annonce serve, à l’heure où est écrit ce texte, davantage à adoucir ses opposants républicains, lesquels trouvent dans l’évolution négative de la situation irakienne un prétexte pour renverser la vapeur et vilipender de plus belle la mollesse de son leadership, les atermoiements de sa politique régionale taxée de « capitularde » notamment vis-à-vis de Téhéran et de Damas, et à laquelle ils imputent le chaos actuel en Syrie et en Irak.

Les tiraillements en cause dans le vacuum stratégique américain

Un convoi de combattants de l'EI progressant dans un lieu inconnu de la province de Salaheddine (nord de Baghdad). Cette photo est issue d'un site web "Welayat Salahuddin" duquel sont extraites la plupart des photos violentes et dramatiques, notamment de soldats irakiens capturés et exécutés.

Un convoi de combattants de l’EI progressant à découvert dans un lieu inconnu de la province de Salaheddine (nord de Bagdad). Cette photo est issue d’un site web jihadiste « Welayat Salahuddin » duquel sont extraites la plupart des photos violentes et dramatiques qui ont été diffusées jusqu’à présent sur le web, notamment des scènes montrant des soldats irakiens capturés et exécutés.

Sur l’action à entreprendre en Irak, B. Obama est tiraillé. D’un côté, il ne souhaite pas entrer dans l’histoire comme celui qui aura « fait pire » que G.W Bush en ne faisant justement rien pour éviter le chaos qui se profilait et pour protéger les minorités ethno-confessionnelles (kurdes, chrétiennes, yazidies) de massacres et nettoyages ethniques. Le président veut sans doute éviter une redite du « Benghazi gate » qui le fragiliserait à quelques encablures des élections de mi-mandat. D’un autre côté, les Américains n’ont aucun intérêt à faciliter la tâche au gouvernement irakien en le sortant trop vite d’affaire sans contrepartie (pour l’essentiel, il s’agit d’obtenir un assouplissement significatif de sa ligne sectaire pour accélérer la transition). Bien qu’aucun élément n’indique que l’EI ait les moyens (ou qu’on lui laissera le temps) de prendre Bagdad et d’en faire la capitale de son « califat », ce groupe est néanmoins pris au sérieux par les Irakiens et leur voisinage levantin, fournissant à Washington un argument de négociation (bargaining chip) qui conditionne son assistance actuelle et future à l’acceptation par le pouvoir irakien du compromis précédemment évoqué. Les Américains se montrent d’autant plus prudents que : primo, le pouvoir irakien « appartient » au camp adverse, étant soutenu par l’Iran et soutenant lui-même le régime de B. al-Assad; secundo, bombarder les positions de l’EI risquerait de faire passer l’Amérique pour une « force aérienne agissant pour le compte des milices chiites ou pour un chiite dans son combat contre des Arabes sunnites » (dixit le général David Petraeus) creusant le clivage confessionnel et amplifiant la solidarité d’une frange croissante de sunnites irakiens et d’anciens du Baath envers les jihadistes. C’est la raison pour laquelle un accord politique chiites-sunnites en Irak doit être préalablement obtenu pour que les bombardements américains ou coalisés s’intègrent à une stratégie politique permettant la coordination des différentes factions irakiennes sur le terrain. Tertio, un écrasement de l’EI en Irak aurait un impact sur sa branche syrienne alors que celle-ci représente à ce jour le fer de lance de la rébellion islamiste en Syrie et sa dernière carte contre Damas. Par ailleurs, si l’Amérique décidait, sous la pression interne et l’émotion internationale suscitée par la progression fulgurante des jihadistes takfiris en Irak, notamment vers le Kurdistan, et par l’ampleur des crimes commis contre les minorités sur leur passage, d’attaquer des positions de l’EI par des frappes aériennes limitées mais suffisantes pour le freiner, l’opinion publique ne comprendrait pas qu’elle n’en fasse pas de même en Syrie. Mais attaquer l’EI en Syrie poserait du même coup l’Amérique en partenaire de circonstance du régime d’Al Assad et de l’Iran. Bien qu’inavouable, ce troisième motif de retenue d’une administration qui se démène pour ne pas être mise devant ses flagrantes contradictions, n’en est pas moins des plus plausibles. Si la réaction militaire paraît inévitable du fait de la gravité de la situation, nul ne peut dire si la stratégie américaine consistera à réduire le territoire de l’EI en Irak ou à l’éradiquer totalement des deux pays.

L’Amérique et l’Iran, l’improbable coopération

l'EI dans son camp d'entraînement à Ninive (province de Mossoul). Cette photographie est extraite d'un média islamiste "al-mustaqbal.net" soutenant ouvertement le jihad et louant l'action de l'EI (Nb : média à ne pas confondre avec le parti et média libanais éponyme ["Courant du futur"] de Saad Hariri).

l’EI dans son camp d’entraînement à Ninive (province de Mossoul). Cette photographie est extraite d’un média islamiste « al-mustaqbal.net » soutenant ouvertement le jihad et louant l’action de l’EI (Nb : média à ne pas confondre avec le parti et média libanais éponyme [« Courant du futur »] de Saad Hariri).

Si les Américains clament ne pas être opposés en principe à ce que l’Iran – qui a renforcé son emprise sur l’Irak depuis le retrait américain de 2011 – contribue à la stabilisation de son voisin et joue de son influence sur son gouvernement pour qu’il fasse des gestes d’ouverture vis-à-vis des sunnites, il est encore prématuré d’envisager une coopération bilatérale approfondie, d’autant plus que les forces fidèles à l’Iran sont précisément la cible de cette guerre par procuration régionale (et de ce point de vue, être amené à coopérer avec Téhéran signerait l’aveu de l’échec de la stratégie mise en œuvre et des limites de la puissance militaire américaine – autrement dit sa capacité à sécuriser la région et ses alliés par ses propres moyens). De leur côté, les Iraniens ne prennent pas au sérieux les discours et mesures anti-Daesh émanant des officiels américains puisqu’ils considèrent que les terroristes sunnites ont été envoyés par l’Occident, l’Arabie saoudite et la Turquie pour détruire la Syrie et avec elle, « l’axe de résistance ». Tant que la question du nucléaire iranien n’est pas tranchée, que les négociations sont en cours et que la guerre en Syrie se poursuit, aucun rapprochement significatif a fortiori une normalisation n’est plausible ni même souhaité par Washington, encore moins par le Congrès américain dominé par les républicains. Par ailleurs, aucun linkage entre les dossiers syrien et nucléaire n’est à l’ordre du jour. Un rapprochement politique et sécuritaire avec l’Iran chiite est peu compatible avec les alliances scellées par l’Amérique dans la région et sur lesquelles s’appuie depuis 60 ans son leadership. Par ailleurs, en l’état, l’absence d’une solution politique au conflit syrien à même de recréer une parité stratégique permettant au camp arabo-sunnite et atlantiste de relever la tête en Syrie, ne va pas pousser l’Arabie saoudite, le Qatar et la Turquie à arrêter de sitôt cette guerre d’usure et leurs actions indirectes de nuisance  contre les avant-postes iraniens. Rien ne permet de prédire que l’engagement de Téhéran, quant à lui, restera feutré jusqu’au bout. Pour l’Iran et les forces chiites de la région qui lui sont fidèles, l’Irak est désormais un enjeu stratégique et symbolique presque aussi important que la sauvegarde de la Syrie du clan alaouite des Al Assad, et ils ne semblent guère disposés à se laisser amputer de cette partie de l’espace de sécurité chiite (et berceau historique de ce courant de l’islam) sans réagir. Le déploiement discret au nord et à l’ouest de Bagdad d’experts militaires iraniens de la force Al-Qods (unité d’élite des Pasdarans spécialisée dans les opérations extérieures) et libanais du Hezbollah aux côtés de l’armée irakienne, des miliciens chiites irakiens et des peshmergas des régions kurdes depuis la prise de Mossoul fait l’objet d’insistantes rumeurs qui finiront sans doute tôt ou tard par être confirmées. Cette coordination des forces chiites et la fourniture d’armes par l’Iran ressemble à un secret de Polichinelle, eu égard à l’importance vitale que revêt la sécurisation immédiate de la capitale irakienne et du Kurdistan pour les intérêts iraniens. Téhéran voudra certainement éviter au maximum une belligérance directe pouvant être assimilée à une guerre des Perses » contre les forces sunnites et « pro-arabes » de la région. Un piège que Téhéran – et les chiites en situation minoritaire dans le monde musulman – ont toujours pris soin d’éviter, au Liban, en Syrie et en Irak, à renfort de discours qui entendent « déconfessionnaliser » le concept de résistance dans la région et qui revendiquent peu ou prou un rôle et un soutien iraniens d’ordre strictement politique, idéologique, logistique et matériel à tous les peuples qui résistent contre « l’oppression américano-sioniste ». Le scénario d’une participation directe de l’armée iranienne dans les combats en Irak et en Syrie contre le même ennemi extrémiste combattu par les puissances occidentales, a fortiori en coopérant avec elles à cette fin,  pourrait constituer un fait inédit pour les Iraniens depuis la guerre iran-Irak (1980-1988), et une source d’embarras pour le camp arabo-atlantiste. Mais alors que, depuis un an, le conflit syrien a atteint le dernier degré de l’anarchie et de l’absurdité, la géopolitique régionale n’en est plus à une anomalie ou incongruité près.

Le chaos irakien, produit combiné de la négligence, d’alliances contre-nature et d’un conflit structurant

Rassembler les forces politiques pour éviter l'implosion de l'Irak, c'est l'objet de la visite effectuée par le secrétaire d'État américain John Kerry. Ce dernier a rencontré les dirigeants du gouvernement de Bagdad ainsi que le président de la région autonome du Kurdistan, Massoud Barzani, à Erbil (photo). Ce dernier a appelé N.al-Maliki à démissionner, évoquant la situation actuelle comme une "nouvelle réalité et un nouvel Irak". L'offensive des jihadistes, la déroute et la fragilisation de l'armée irakienne ont permis aux combattants kudes de prendre le contrôle de secteurs disputés avec Bagdad qu'ils souhaitent intégrer à leur région autonome. Désormais leurs forces de sécurité contrôlent la ville multi-ethnique et pétrolière de Kirkouk et la progression vers l'indépendance totale du Kurdistan semble arrivée à un tournant (crédit photo : Reuters)

Rassembler les forces politiques du pays pour éviter son implosion, c’est officiellement l’objet de la visite effectuée par le secrétaire d’État américain John Kerry en Irak où il a rencontré les dirigeants de Bagdad ainsi que le président de la région autonome du Kurdistan, Massoud Barzani, à Erbil, le 24 juin 2014 (photo). Le dirigeant kurde a appelé N.al-Maliki à démissionner et a évoqué la situation actuelle comme une « nouvelle réalité et un nouvel Irak ». L’offensive des jihadistes, la déroute et la fragilisation de l’armée irakienne ont donné aux combattants kurdes l’occasion de prendre le contrôle de certains secteurs disputés avec Bagdad qu’ils souhaitent intégrer à leur région autonome. Désormais, leurs forces de sécurité contrôlent la ville multi-ethnique et pétrolière de Kirkouk, la « Jérusalem des Kurdes », et le mouvement vers l’indépendance totale du Kurdistan semble arrivé à un tournant de son histoire. Washington juge malvenu le projet kurde de référendum sur l’autodétermination qui ne ferait qu’exploiter un peu plus la situation de chaos, à l’heure où l’unité doit être la priorité pour l’Irak. Ce nouveau fait accompli ne serait pas sans évoquer ce qui s’est passé en Crimée. (crédit photo : Reuters)

La responsabilité de cet « Irak chaotique » est-elle uniquement imputable au leadership agressif de G.W. Bush? Depuis 2011, la faible implication américaine en faveur de l’amélioration du climat politique, du développement économique et de la sécurité de l’Irak (observation qui pourrait être également faite, toutes proportions gardées, au sujet de l’Égypte, de la Libye et du Yémen) s’est ajoutée aux manquements du gouvernement irakien qui ont contribué à faire le lit du mécontentement populaire. Le pouvoir personnel de N. Maliki aux tendances sectaires récolte certes ce qu’il a semé puisque, depuis sept ans, sa politique intransigeante a conduit en grande partie à cette situation de division et d’instabilité. Mais la responsabilité de N.al-Maliki ne peut, à elle seule, expliquer l’ampleur du phénomène « Daesh » dont il été indéniablement un attracteur mais pas nécessairement l’incubateur. Le grignotage de l’Irak par les jihadistes pourrait d’ailleurs ne rester que tactique et périphérique, sans atteindre les centres du pouvoir irakien. L’avancée des salafistes, profitable jusqu’à un certain point aux pétromonarchies du Golfe du fait de la pression que celle-ci exerce sur le « front du refus », finira sans doute par être stoppée d’une manière ou d’une autre, soit par ses propres sponsors soit par ses ennemis (pour un certain nombre de raisons pragmatiques expliquées précédemment), mais le choix du timing reste une inconnue. Il sera, à l’évidence, de plus en plus difficile en termes d’image publique pour les États concernés de ne pas officiellement et fermement condamner l’EI et de ne pas clamer dans les médias leur volonté commune de l’arrêter par des moyens militaires. Au cours de l’histoire, les principaux acteurs aujourd’hui impliqués dans le conflit syrien se sont plus d’une fois illustrés dans le rôle du « pompier pyromane ». La versatilité du statut d’ennemi est devenue la règle dans la région. La démesure de l’action criminelle de l’EI qui focalise l’attention des médias ne fait pas qu’oblitérer les autres dimensions du problème régional, mais laisse surtout s’insinuer l’idée que le degré de cruauté et de brutalité inégalé de ses miliciens fait de lui un « ennemi » des autres jihadistes opposés à Damas. La « guerre des drapeaux » à l’intérieur du conflit syrien ( beaucoup moins liée à des divergences morales qu’à des rivalités de pouvoir) laisse augurer d’une illusoire et tout aussi rampante et insidieuse « alternative jihadiste à l’EI » dont la préparation suppose la présence sur le terrain de « bons islamistes » entendus comme des « combattants fiables, honorables et compatibles avec l’Occident », en contraste avec les excommunicateurs sanguinaires ou « mauvais jihadistes et califatistes ». En matière de manipulation du phénomène islamiste via les médias, les possibilités et combinaisons sont nombreuses et les recettes éprouvées depuis les années 1990. L’Arabie saoudite, constatant le poids de l’islamisation de l’insurrection syrienne sur l’abstention occidentale d’attaquer Damas, avait procédé le 24 septembre 2013 à la création de « l’Alliance islamique », coalition de treize groupes islamistes et islamo-nationalistes proches de Riyad, dans l’espoir vraisemblable que cela pût aider les jihadistes en Syrie à se refaire une image et à faire contrepoids à l’EI. La barbarie de « daesh » et son lugubre drapeau noir servent de repoussoir à B. al-Assad – qui passe de tyran à « dernier rempart » contre la déferlante de hordes monstrueuses -, mais pourraient aussi potentiellement servir aux autres combattants et à d’éventuelles futures formations jihadistes en Syrie ainsi qu’à leurs sponsors dont l’image est ressortie ternie auprès des opinions occidentales. A contrario, il n’est pas à exclure que le vétéran Al Qaïda, emblème « old school » et franchise historique du jihadisme global, puisse à l’avenir décider de s’entendre avec son rival califatiste Daesh, une fois celui-ci affaibli par la coalition « croisée », afin de créer une « union sacrée ».

Caricature qui illustre la thèse défendue par le camp pro-iranien selon laquelle l'Amérique était informée des projets de l'EIIL et l'aurait laissé faire voire soutenu, à travers ses alliés saoudiens, turcs, qataris et kurdes irakiens. pouvait avoir été surprise par la montée en puissance de l'EIIL, au regard de l'importance des moyens que la prise de Mossoul. L'EIIL serait un "plan B" par lequel Washington espère tirer des dividendes politiques et les exploiter contre l’Iran et ses alliés.

Caricature représentant l’Oncle Sam avec sa marionnette à main incarnant « Daesh ». l’Amérique fait semblant de fouetter la bête qui mord la jambe de l’Iran, tout en s’écriant « méchant chien ». Ce dessin illustre la thèse défendue par le camp pro-iranien notamment par les médias du Hezbollah libanais (ce dessin est extrait du site Al Manar) selon laquelle l’Amérique était informée des projets et de la progression de l’EI mais l’aurait laissé faire voire soutenu à travers ses alliés saoudiens, turcs, qataris et kurdes irakiens. Le même média souligne que l’Amérique ne pouvait en aucun cas avoir été surprise par la progression et l’accroissement des capacités de l’EI, compte tenu de l’ampleur des moyens de renseignement et de reconnaissance terrestres et satellitaires dont elle dispose dans la région. L’EI serait, selon cette source, un « plan B » par lequel Washington espère tirer et exploiter des dividendes politiques contre l’Iran, après les revers des alliés de l’Amérique sur le front syrien.

Les nouveaux dilemmes posés par l’expansion du jihad

En tout état de cause, la responsabilité américaine, si elle n’est pas la seule, ne saurait être dégagée dans les processus internes et externes qui se sont croisés pour créer la confusion observée en Irak et au sein de laquelle se mêlent jihadisme, grand banditisme, sentiments rancuniers et mouvements revendicatifs, communautarisme religieux et tribal, nationalisme kurde, alliances contre-nature entre nationalistes sunnites laïcs (ex baathistes) et islamistes transnationalistes (califatistes), incompétence et faiblesse structurelle de l’appareil sécuritaire irakien etc. Le leadership américain est témoin d’un système régional (qu’il a bâti dans les années 1950) arrivant à épuisement. Le leadership américain n’est pas condamné à moyen terme, mais ses bases sont vieillissantes. À charge pour Washington d’empêcher (en considérant que cela soit dans son intérêt) que l’enracinement des salafistes et jihadistes ne transforme de façon effective les territoires qu’ils occupent en un nouveau sanctuaire à cheval sur deux pays ;  et au delà, de consentir un effort d’introspection plus profond, dépassant les seules questions relatives à la pertinence de l’engagement militaire ou de bombardements ciblés. C’est tout un paradigme qui est à repenser. À force de persister à ne pas adopter une position claire, constante et sans équivoque, en paroles mais surtout en actes, contre le jihadisme, indépendamment de l’extraction et de l’agenda de ses groupes, et de dédaigner d’assumer jusqu’au bout sa position de leader et sa responsabilité vis-à-vis d’un pays et d’une région dont elle a chamboulé les équilibres précaires et qui peinent à s’en remettre; l’Amérique a fini, par omission sans doute autant que par commission, par acculer les peuples concernés et la société internationale à devoir choisir entre les jihadistes obscurantistes et violents et les despotes corrompus et répressifs, qu’entre « la peste et le choléra », sans autre alternative crédible. Non seulement le leadership d’Obama n’a pas réussi à mobiliser mais il a suscité des divisions en Occident quant aux moyens de résoudre le problème qui ont débouché sur le blocage inextricable de la situation en Syrie. Il n’est pas interdit de considérer, avec le recul qui est le nôtre, que l’anéantissement du « Printemps arabe » en tant que processus n’est peut-être pas tant le fait de contre-révolutions brutales que du jeu – et de la logique du pire – d’une poignée d’États qui,  par leur soutien actif à la dérive extrémiste ou leur passivité complice, ont laissé se poser aux démocraties un dilemme fondamental prêt à se répéter dans la plupart des configurations orientales pendant encore longtemps. Leur comportement semble trahir leur crainte de voir un jour une révolution populaire, démocratique, culturelle et morale éclore et se propager. Les régimes orientaux (militaires et monarchiques) et les islamistes, alliés objectifs contre le progrès social, seront prompts à empêcher un tel scénario. Pour les Américains, désormais pris au piège de leur longue inertie, le choix n’est guère plus simple. Ils sont partagés entre la crainte de devoir réagir en conformité avec leur discours officiel et, par là même, de s’engager de nouveau dans le marécage irakien (ou dans un autre conflit dans la zone) et la certitude de plus en plus évidente, même si B. Obama a longtemps feint d’en minimiser l’urgence, qu’ils sont les seuls à avoir véritablement les capacités de freiner à moyen terme l’extension du jihad dans la région. Par conséquent, ils ne pourront indéfiniment rester dans l’évitement et dans l’approche indirecte et minimaliste comme c’est aujourd’hui le cas. Il n’existe pas encore de co-leader régional volontaire auquel l’Amérique pourrait déléguer une part de ce fardeau égale à la sienne. La Russie, même si elle observe de près la situation en Irak et se montre particulièrement concernée par la situation en Syrie, se trouve néanmoins dans une situation économique peu saine (situation que ses relations diplomatiques détériorées avec l’UE/OTAN n’arrangent guère) et n’a probablement pas envie de revivre un scénario lui rappelant sa guerre d’Afghanistan (généralement présentée comme son « Vietnam »). Néanmoins, elle pourrait décider en guise de revanche d’accroître son soutien militaire à Damas et à « l’axe du refus » dans son ensemble, de mener le cas échéant, par exemple, des raids aériens en Syrie (si cela s’avère nécessaire en dernier recours pour desserrer l’étau sur le régime de Bashar), d’équiper le gouvernement irakien en matériels plus sophistiqués et de lui fournir une aide technique. Ces mesures seraient susceptibles de faire franchir un nouveau palier à la politique régionale russe et à l’internationalisation des conflits qui y règnent. Symboliquement, il s’agirait pour Moscou d’une façon très opportune de marquer sa différence par rapport à Washington en montrant que la Russie est un « partenaire fiable » pour les Arabes, un « ami » dont ils n’auraient pas à douter de l’engagement constant aux côtés d’États aux prises avec le jihadisme et le terrorisme islamistes. Si Washington décidait d’étendre à la Syrie ses opérations contre l’EI et de les intensifier, il serait dès lors contraint d’armer simultanément les autres rebelles syriens afin de ne pas créer un vide qui favoriserait la reconquête des territoires par le régime de Damas au détriment de ceux-ci. En tout état de cause, l’hypothèse d’un affaiblissement de l’EI accompagné d’un renforcement des autres groupes armés ne résoudra pas la violence régionale et risquera fort de conduire à une surenchère des livraisons d’armes et à des interférences si Washington ignore la voix de ses adversaires et ne coordonne pas à long terme son action diplomatique et sécuritaire avec la Russie et l’Iran, mais encore la Chine. Un partenariat pragmatique est difficile à instaurer avec une Russie actuellement diabolisée mais reste la seule voie crédible pour obtenir l’éradication des jihadistes – un objectif qui ne peut ni être atteint à court terme ni se limiter à des frappes aériennes.

Le leadership irrésolu : un problème d’ordre pratique plutôt qu’idéologique

L’étude du leadership américain selon B. Obama, sous sa forme publique et tel qu’appliqué au Moyen-Orient, révèle assez tôt son absence d’identité et de caractère structurant. Cela se reflète par une approche qui semble hésiter entre l’éthique et la realpolitik et qui finit fatalement par se figer et échouer dans les deux domaines. Mais si ce leadership irrésolu, tanguant, cet « entre-deux », n’est ni transformationnel-idéaliste (à l’image du leadership du moraliste Woodrow Wilson, de l’anticommuniste Ronald Reagan ou de G.W Bush dont la politique fut qualifiée par Pierre Hassner de « wilsonisme botté ») ni tout à fait pragmatique et efficace puisqu’il ne conduit pas encore, à l’évidence, le président Obama et son équipe à prendre des mesures à la hauteur des problèmes qu’ils identifient; alors quel est-il ? que vaut-il ? où va-t-il ? où s’arrête la prudence et où commence l’attentisme et le laisser-faire ? Où et comment le leadership US peut-il puiser son identité, son sens, et in fine sa crédibilité et son efficacité ? Ce sont là des questions complexes, en partie philosophiques, auxquelles l’article de CM et celui de ce blog ont moins la prétention de répondre exhaustivement et définitivement que de proposer des pistes de réflexion qui trouvent dans la dégradation et l’extension de la conflictualité régionale un motif impérieux de rethéorisation et d’élargissement du concept. Mais une telle démarche n’a d’intérêt que si elle aboutit à la formulation de principes directeurs d’un leadership opérationnel et non uniquement analytique et conceptuel. Le problème du leadership de B.Obama au Moyen-Orient n’est pas, en ce sens, qu’idéologique et doctrinaire. Ce n’est pas parce que celui-ci est, dit ou fait le strict opposé de G.W.Bush qu’il en devient automatiquement un leader éclairé et prévoyant. Une vision réaliste peut être plus stérile ou contreproductive qu’une vision idéaliste-transformationnelle et inversement selon le contexte. La force du leadership n’est pas non plus déterminée par l’adoption de doctrines militaristes ou pacifistes, mais par la capacité du leader à identifier et à saisir à temps les opportunités constructives, à ne pas sacrifier le futur au temps médiatique (et à son ambition immédiate), et à l’inverse, ne pas faire non plus des plans sur la comète, en oubliant qu’un président est élu pour répondre d’abord aux attentes concrètes de ses électeurs dans un délai raisonnable, et non pas pour défendre une vision théorique du monde qu’il veut bâtir, trop éloignée et dont les retombées (hypothétiques) s’apprécieront peut-être dans la génération suivante, sans garantie. Enfin, en fait de méthode, le leader doit combiner l’attraction et la dissuasion dans une stratégie puisant dans une large boîte à outils de façon circonstanciée et souple. Un leader a la liberté de choisir de ne pas trancher doctrinalement, mais les réalités de la géopolitique contemporaine ne lui permettent pas de faire l’économie d’une vision stratégique et dynamique, et il doit pouvoir opter tantôt pour des politiques transformationnelles tantôt transactionnelles en s’adaptant aux impératifs du moment et aux moyens et marges dont il dispose.

Le président Obama possède deux qualités du leader : la prudence et l’intelligence contextuelle nécessaires pour interagir avec le monde actuel instable où les situations changent très rapidement. Mais comprendre son époque est une chose, agir en conséquence et efficacement en est une autre. Une prudence excessive et un irénisme dogmatique et démagogique ne sont pas toujours en phase avec toutes les situations de crise internationale, peuvent être interprétés comme de la pusillanimité (dévastatrice pour l’image du leader), et surtout, conduire au pire si la retenue et les compromis affichés sont surtout motivés par des calculs politiques à court terme et par le maintien d’un statu quo qui limite les risques en termes d’image, mais fait fi de risques potentiellement plus élevés. L’histoire en a montré plus d’une fois les conséquences. L’Irak est la démonstration que le leadership idéaliste-transformationnel radical et le leadership réaliste peuvent avoir tous deux des conséquences négatives dès lors qu’ils interviennent au mépris de la réalité, ou n’interviennent pas au moment opportun. En s’enfermant dans une logique très consensuelle et en se montrant incapable ou peu désireux de passer à la vitesse supérieure, B. Obama à oublié qu’il ne suffit pas en politique de se contenter de tenir une promesse, encore faut-il la faire fructifier et sans cesse ouvrir de nouvelles perspectives.

Peut-on véritablement parler d’échec du projet américain dans la région MENA ?

S'agissant de la situation régionale au Moyen-Orient, 63% des Américains considèrent que la stabilité des gouvernements est l'objectif le plus important, même au prix de moins de démocratie, et seulement 23% soutiennent que la démocratie est plus importante que la stabilité (39% des démocrates partagent cet avis contre 25% de républicains). En butte à de nombreux obstacles intérieurs et extérieurs, B. Obama n'a pas tardé à renoncer à l'idée d'améliorer la démocratie dans la région, sans que le reste de ses choix politiques n'apporte un gain de stabilité et de sécurité. (source : sondage du Pew Research Center d'octobre/novembre 2013).

S’agissant de la situation au Moyen-Orient, 63% des Américains considèrent que la stabilité des gouvernements est l’objectif le plus important, même si cela suppose moins de démocratie, contre 28% qui soutiennent que la démocratie est plus importante que la stabilité (39% des démocrates partagent cet avis contre 25% de républicains). En butte à de nombreux obstacles intérieurs et extérieurs, le démocrate B. Obama n’a pas tardé à renoncer à l’idée de promouvoir la démocratie, sans que le reste de ses choix politiques n’apporte un gain de stabilité et de sécurité. (source : sondage du Pew Research Center d’octobre/novembre 2013).

Il existe différentes façons d’interpréter et de qualifier les choix et motivations de Washington entre 2011 et 2014 en Irak et en Syrie : prévoyance, attentisme, amateurisme, couardise, impuissance, négligence ou encore cynisme… Chaque hypothèse ou jugement peut être défendue à l’aide d’arguments et d’exemples qui se tiennent. Tous les événements qui ont secoué cette région ne relèvent pas de la (seule) volonté de l’Amérique, mais tous ne peuvent pas non plus être présentés comme involontaires ou fortuits. Même dans une phase d’isolationnisme ou de désengagement apparent la part de machiavélisme ne peut être totalement écartée. Dans un espace arabo-musulman où l’Amérique possède de nombreux points d’ancrage et intérêts géostratégiques, où elle reste la grande puissance tutélaire, peu de choses ont été le fruit du hasard depuis la Seconde Guerre mondiale. Dès lors, l’idée qu’elle puisse laisser la situation lui échapper est peu plausible et crédible. En outre, la personnalité ainsi que les véritables intentions du président Obama restent un mystère pour les analystes qui ont toutefois su déceler assez tôt ses tendances opportunistes. Étant donné que la probabilité de trouver d’ici la fin de son mandat une issue à l’instabilité endémique du Moyen-Orient qui avantage l’Amérique et ses alliés reste faible, Obama II peut décider au minimum de contenir l’extension du conflit transnational en cours sans chercher à éteindre le feu. L’Irak de la période G.W. Bush n’était pas encore tombé dans le giron de l’Iran et il s’agit d’une donnée décisive dans la perspective et l’approche des décideurs et stratèges américains en 2014-2015. À cet égard, l’actuelle guerre par procuration dans la région a la vertu de maintenir une forte pression sur les adversaires pro-iraniens voire de les neutraliser et ce, avec un coût humain et matériel minime pour l’Amérique qui s’évite ainsi, comme par le passé, d’engager des centaines de milliers de GI’s en Irak et de contrarier son opinion publique qui garde un mauvais souvenir de l’expérience de ses boys dans ce pays.

Même si l’expression du leadership américain sous B. Obama est loin d’être la plus flamboyante de  histoire des É.-U., l’avantage stratégique et la position hégémonique étatsuniens demeurent. L’essentiel est sauf. Pour s’en convaincre, il suffit de constater qu’aucun des intérêts fondamentaux qui guident la politique américaine dans la région n’est affecté par la situation qui prévaut au Levant et en Irak : Israël, l’approvisionnement énergétique (la politique de « l’open door« ),  l’allégeance et la dépendance des monarchies arabes. L’État hébreu, principal allié de l’Amérique et ennemi héréditaire de l’arabisme, est de facto le premier et immédiat bénéficiaire de la guerre en Syrie, de la division des Arabes et des musulmans, du climat de chaos et des morcellements territoriaux à venir. Son plus farouche ennemi du Liban du Sud, le Hezbollah, est mobilisé à la frontière nord-Est du Liban et engagé pour une durée incertaine en Syrie contre les jihadistes salafistes ; politiquement, le monde arabe s’est détourné de la question palestinienne depuis l’éclatement du « Printemps arabe » même si ses médias s’émeuvent encore mollement à chaque incursion militaire sanglante de Tsahal dans la bande de Gaza. En somme, si l’objectif officiel de Washington a été la stabilité et la pacification du Moyen-Orient, alors il ne peut être qu’admis que son échec est patent ; mais si l’objectif officieux a été d’exacerber le clivage entre chiites et sunnites, de compliquer la tâche à l’Iran et à ses satellites, d’ouvrir la voie à la partition des pays en États-confettis radicalisés, alors celui-ci n’aurait sans doute pas pu mieux faire. Cette seconde hypothèse est sous-tendue par l’idée d’une dualité entre le discours officiel (ce qui se fait et se dit au niveau politico-diplomatique) et les objectifs cachés (évoqués au début de ce texte). Certains objectifs officieux ont probablement été atteints via des opérations clandestines de la CIA et des « guerres invisibles », sans éviter au leadership présidentiel de ressortir affaibli en raison de l’écart perçu entre les objectifs publics annoncés (démocratie et stabilité) et la réalité obtenue en Syrie, en Libye et en Irak. La perception de l’engagement américain à l’extérieur est celle d’un État qui n’est pas fondamentalement différent des autres puissances, car davantage guidé par ses intérêts égoïstes (plus nombreux et dispersés que ceux de la moyenne des États) que par ses principes moraux et internationalistes. Un État soumis à des pressions internes, composé d’intérêts et d’influences divers, puissants et contradictoires, qui s’est laissé happer par ses politiques de guerre successives et l’exaltation de la puissance militaire – sur lesquelles son  hégémonie s’est bâtie au XXème siècle – au point de ne pouvoir accepter l’évidence de leur décalage avec la réalité du système international et moyen-oriental actuel. Cet État s’est ainsi évertué à créer ou maintenir à l’extérieur les conditions destinées à empêcher l’affaiblissement du militarisme. Ce système conservateur auquel le président Obama s’est heurté n’est pas prêt à mettre fin de sitôt à ses stratégies, modes de domination et à certaines opérations secrètes qui contournent le Congrès et la volonté du peuple, sont discutables d’un point de vue éthique et pratique, et ont montré combien ils peuvent être dangereux et dévastateurs pour les pays et peuples qui les subissent. Cette tension entre le leadership présidentiel et le système s’est concrètement traduite par des compromis consistant, au niveau militaire, à abandonner l’interventionnisme massif à tout crin au profit d’un interventionnisme soutenu mais plus discret, et, au niveau diplomatique, à maintenir une attitude agressive ou coercitive envers les adversaires et compétiteurs, pour des résultats mitigés et qui n’ont pas amélioré le prestige et l’image de l’Amérique en Occident et au M.-O.

Le leadership US dans le monde arabe postrévolutionnaire : un retour à la case départ, mais en pire

À l'époque des premières manifestations pro-démocratie au Moyen-Orient et au lendemain de la chute de Hosni Moubarak en Égypte, le président Obama semblait encore croire au changement et aux réformes démocratiques. Lors d'une conférence de presse donnée le 15 février 2011, il avertit avec des mots mesurés les gouvernements (de Bahreïn, du Yémen et de l'Iran) de ne pas chercher à faire taire les citoyens par la force : "le monde change, vous ne pouvez conserver le pouvoir par la coercition. Cela est particulièrement vrai à l'heure où les gens peuvent communiquer par les téléphones intelligents et Twitter". Évoquant la révolution en Égypte, il réitéra le soutien américain à la liberté des peuples partout dans le monde, ajoutant : "l'histoire finira, rendant témoignage qu'à chaque tournant de la situation en Égypte, nous étions du bon côté de l'histoire "(crédit : Carolyn Kaster/AP)

Au lendemain de la démission contrainte de Hosni Moubarak en Égypte, le président Obama semblait encore croire au changement et aux réformes démocratiques. Au cours d’une conférence de presse donnée le 15 février 2011, il avertit avec des mots mesurés les gouvernements de Bahreïn, du Yémen et de l’Iran de ne pas chercher à faire taire les citoyens par la force : « le monde change, vous ne pouvez conserver le pouvoir par la contrainte. Cela est particulièrement vrai à l’heure où les gens peuvent communiquer par les téléphones intelligents et Twitter ». Il réitéra le soutien américain à la liberté des peuples partout dans le monde, ajoutant : « l’histoire prendra fin, rendant témoignage qu’à chaque tournant de la situation en Égypte, nous étions du bon côté de l’histoire »(crédit : Carolyn Kaster/AP)

Washington continue de miser sur des recettes classiques au M.-O., combinant la capitalisation sur les antagonismes interarabes et intermusulmans, les menaces musclées et les sanctions économiques dont l’effet dissuasif pourrait être plus relatif à mesure que des partenariats géopolitiques alternatifs et des marchés de substitution se consolideront. En somme, si le style du leadership a changé depuis G.W. Bush, l’on ne peut encore en dire autant du fond de la pensée stratégique américaine profondément imprégnée des principes de « diviser pour mieux régner » et de « la carotte et du bâton ». En Syrie, la menace de frappes de représailles imminentes a permis de pousser le régime syrien à se séparer de son arsenal chimique, évitant du même coup à B. Obama un engagement militaire aux conséquences imprévisibles. Mais cet épisode n’a pas enclenché une dynamique vertueuse et rien n’a été entrepris par la suite pour sortir la Syrie de la guerre.

La politique étrangère américaine souffre actuellement d’un manque de lisibilité résultant d’hésitations permanentes dans la phase transitoire actuelle et d’une polarisation de plus en plus grande de la vie politique, entre démocrates et républicains, modérés et militaristes, isolationnistes et interventionnistes (qui ne se recoupent pas), multilatéralistes et unilatéralistes. Le climat actuel, délétère, du Congrès ne lui permet pas de proposer un cap intelligible et fédérateur pour l’Amérique dans la région MENA. Le courage du changement n’a pas su totalement se matérialiser hors du discours : passé l’euphorie des promesses du « Printemps arabe », B. Obama n’a pas tardé à virer sa cuti et à reléguer aux oubliettes son éphémère soutien verbal à la « révolution démocratique » – ce « clair-obscur » duquel ont rapidement surgi les « monstres » dont parlait Antonio Gramsci. Son rétropédalage s’est traduit par un retour aux fondamentaux, autrement dit au soutien traditionnel, pragmatique (et cynique) de Washington aux autocrates arabes. Avec l’Irak, la boucle est en train d’être bouclée et la sentence est terrible : après deux invasions tragiques et six ans de « désescalade » qui n’ont non seulement pas aidé à faire avancer la démocratie mais ont ébranlé les équilibres, la région est revenue à la case départ, en pire : les tyrans classiques n’ont pas disparu mais coexistent désormais avec des jihadistes ultra-radicaux, plus nombreux, plus jeunes et mieux organisés qu’hier. Depuis deux ans, l’on entend moins B. Obama appeler à des réformes que promettre aux régimes du Golfe la protection indéfectible de l’Amérique, sans la conditionner à ces mêmes changements sociaux et démocratiques dont le monde arabe a tant besoin. B. Obama s’est montré bien plus calculateur et prudent qu’audacieux et transformationnel depuis l’époque de son héroïque discours du Caire, et son administration n’a cessé d’appliquer un double standard aux dictatures comme aux terroristes ; ce qui se traduit typiquement par une attitude consistant à rester silencieux devant la répression de Manama en mars 2011 et à vouer aux gémonies la même année les régimes de Tripoli et de Damas ; ou encore à combattre le terrorisme islamiste dans une certaines zones (Afghanistan, Pakistan, Corne de l’Afrique notamment) et à le laisser s’implanter et proliférer dans d’autres, sans s’empresser de le déloger.

Conclusion : le bilan d' »Obama II », tremplin vers un durcissement de l’approche hégémonique libérale classique ? 

Il ne saurait être décemment reproché à B. Obama d’avoir voulu instaurer un leadership « exemplaire » et « intelligent » pour l’Amérique, et lui éviter de nouvelles aventures militaires sans fin, mais plutôt d’avoir, par l’absence d’une stratégie structurée, réparatrice et préventive mise en œuvre à temps, rendu la violence inéluctable, accru les divisions et les incertitudes quant à l’avenir des peuples du M.-O. Pis, certains choix à courte vue sont de nature à semer les graines d’un anti-américanisme toujours plus radical. Pour autant, B. Obama n’est pas une exception dans l’histoire de la PE américaine puisque l’instabilité, l’incertitude et le manque de direction ont pu être ressentis à d’autres époques, masquant (mais sans enrayer) ses tendances stratégiques durables qui restent d’ailleurs à l’œuvre aujourd’hui. La Syrie et l’Irak ont été ou sont en passe d’être pour B. Obama ce que furent pour Jimmy Carter en 1979-80 la crise des otages américains en Iran (dont le fiasco de l’opération Eagle Claw destinée à les secourir) et la crise pétrolière mondiale : un moment test fatidique éprouvant sévèrement leurs limites de décideurs, au cours duquel le leadership de l’un et de l’autre a dû contrer une perception collective de l’affaiblissement de la crédibilité et du prestige des É.-U. Cependant, une telle perception n’a jamais sapé les bases de la puissance militaire américaine et lui a d’ailleurs redonné une impulsion sans précédent dans la période post-Carter. Ses répercussions variées desservent surtout politiquement l’image du président, de son administration et de sa famille politique, mais n’affectent pas un système faisant l’objet d’un consensus bipartisan et qui survivra à leur déroute. Si B. Obama devait connaître une sortie de scène comparable à celle de J. Carter, son ou sa successeur la Maison Blanche pourrait être incité à renouer avec une ligne de PE plus dure et et peut-être plus belliciste. L’ampleur, à cette échéance, de la tendance isolationniste chez les républicains et chez les démocrates déterminera alors l’orientation du futur leadership. En définitive, la politique menée jusqu’à présent par l’administration Obama II, sans être aussi désastreuse que celle de l’administration G.W. Bush, n’a pas vraiment convaincu et n’a pas connu, à ce jour, de véritable coup d’éclat. La part d’impuissance du président Obama face à de nombreux facteurs bloquants ne peut être minorée dans cet état de fait. Résister constamment aux initiatives aventureuses de la CIA, à la pression de ses cadres, des entreprises du secteur de la défense et des lobbies exige un leadership présidentiel fort. Si les négociations internationales sur le programme nucléaire iranien aboutissent à un accord dans les deux années à venir, elles offriront alors à B. Obama le succès en politique étrangère qui lui manque. Néanmoins, un tel accord restera fragile et n’effacera pas son bilan très mitigé et décevant dans le monde arabe, d’autant que le potentiel pour asseoir le leadership américain dans un nouveau cadre de relations plus sain et élaborer une stratégie globale, pas uniquement axée sur le désengagement de ses troupes et sur une lutte antiterroriste sélective mais incluant une sorte de Plan Marshall pour les Arabes autour duquel se serait progressivement construit un nouveau dialogue Orient/Occident, était réel. La fenêtre ouverte dès l’immédiate période post-« Printemps arabe » où tout était à repenser pour l’avenir a été la première des opportunités manquées.

Chady Hage-ali

Stratpolitix

*Chady Hage-Ali, « Leadership américain au Moyen-Orient : une relecture à l’aune du conflit syrien », Paris, Confluences Méditerranée N°89, ed. L’Harmattan, Printemps 2014, pp.145-161, <http://www.cairn.info/resume.php?ID_ARTICLE=COME_089_0145>.

Dossier « Tragédie syrienne » du n° 89 de « Confluences Méditerranée » dirigé par Barah Mikaïl, chercheur au FRIDE et membre du comité de rédaction de « Confluences Méditerranée » : <http://www.confluences-mediterranee.com/-No-89-Printemps-2014->

La revue sur le site des Éditions L’Harmattan : <http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=revue&no=12>

La revue sur le portail CAIRN : <http://www.cairn.info/revue-confluences-mediterranee-2014-2.htm>
Site de l’Institut de Recherche et d’Études Méditerranée Moyen-Orient (IREMMO), Paris : <http://www.iremmo.org/spip/spip.php?page=accueil>

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Publié dans Défense & sécurité, Diplomatie, géostratégie, Proche Orient, Sociologie & géopolitique des religions, Théories et concepts des relations internationales
6 comments on “Le leadership américain par l’exemple : fondements théoriques, applications et perspectives en Irak et au Levant
  1. pepscafe dit :

    Bonjour !

    Vous voilà donc de retour, après une longue absence ! Du fait de recherches et travaux, aboutissant notamment au présent article ?
    Sinon, merci pour ce dernier(« pessimiste » ? « Réaliste » ?), fort intéressant !

    Cordialement,

    Pep’s

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    • Stratpolitix dit :

      Bonjour !
      Heureux de vous lire de nouveau. Effectivement une longue absence… et pour cause, comme vous l’avez deviné, j’ai été (et suis toujours) très pris par un certain nombre d’occupations et de choses à préparer. L’article en question (paru dans Confluences) n’en est qu’une infime partie, même si j’admets que publier demande un certain travail d’écriture (et de réécriture) qui peut être fatigant. Il devait initialement paraître en début d’année 2014. La réflexion et la rédaction ont commencé en novembre/décembre. L’editing prend du temps. Je suis en tous cas toujours ravi et m’estime chanceux de pouvoir contribuer dans des revues de grande qualité. Je pense, à ce propos, que cet article risque d’être le dernier avant longtemps, du moins en matière de « géopolitique pure ». Idem sur mon blog. D’ici là, j’ai bien en tête des sujets d’articles que je pourrais y placer (notamment un sur les relations russo-otaniennes en rapport avec la crise ukrainienne que j’avais commencé à rédiger et laissé en suspens), mais je manque de temps et risque d’en manquer de plus en plus dans les mois à venir… Le blog n’est bien sûr pas abandonné. Je finis toujours par y revenir. Par ailleurs, j’ai peut-être envie d’explorer d’autres thèmes et de mettre l’accent sur les concepts et théories, de placer mes travaux dans une perspective plus historique, d’aller plus loin dans l’étude du poids des représentations et de la relation entre politique et religion (thème de ma thèse). Ce que je souhaite éviter, en général, c’est la redondance, pour les autres et pour moi-même. C’est aussi la raison pour laquelle je prends du temps pour écrire mes articles et veille à ce qu’ils soient différents les uns des autres, apportent à chaque fois quelque chose de nouveau. Je n’ai pas la prétention de dire que j’y parviens tout le temps, mais en tous cas je m’y efforce.
      Merci encore pour votre très gentil message.
      Amitiés,
      Chady

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  2. pepscafe dit :

    Bonjour !

    Je vous en prie : c’est avec joie.
    Sinon, quant à votre « C’est aussi la raison pour laquelle je prends du temps pour écrire mes articles et veille à ce qu’ils soient différents les uns des autres, apportent à chaque fois quelque chose de nouveau… » C’est ce que j’avais cru comprendre, et c’est ce qui fait l’intérêt(et la qualité)de votre blogue(sincèrement).
    En tout cas, je vous souhaite bon courage pour vos prochaines thématiques(il y a matière à faire, semble-t-il, avec l’actualité en cours) et au plaisir de vous lire à nouveau, ici ou…pourquoi pas également sur « Pep’s café » ? 😉

    Cordialement,

    Pep’s

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    • Stratpolitix dit :

      Bonjour,
      Tout d’abord merci et pardon pour mon retard. Je rencontre des problèmes d’internet et ils ne sont pas encore résolus. Concernant votre blog, j’y passe, je vous le confirme, même si je ne laisse pas toujours de commentaires (en général, quand j’acquiesce, et que je n’ai pas grand chose d’utile à ajouter ou que je juge que je ne suis pas assez compétent pour m’exprimer, je m’abstiens de tout superflu :)) Je vous promets que lors d’un prochain passage, je laisserai un petit mot, avec plaisir.
      En vous lisant et en lisant certains mails que je reçois de la part de visiteurs, je me réjouis de savoir que le contenu que je propose est utile et apprécié. Je suis conscient de la longueur de mes articles et du fait que je ne respecte pas forcément les normes ou le format type d’un blog, mais si j’en juge par les réactions positives, ma démarche ne semble pas trop incomprise ou rédhibitoire. A très bientôt.
      Cordialement,
      Chady.

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  3. pepscafe dit :

    Bonsoir !

    Je me permets de repasser par chez vous, histoire d’avoir des nouvelles.
    Comment allez-vous ?
    Je suppose que vous avez attentivement suivi les « midterms » américaines, et leurs « heureux résultats » pour les républicains, qui contrôlent les deux chambres. Avec quelles conséquences pour les deux ans à venir(à court terme), pour les USA et la politique Obama(intérieure mais aussi extérieure) ?

    Je vous remercie par avance pour votre analyse.

    Bien à vous et au plaisir de vous relire,

    Pep’s

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  4. Stratpolitix dit :

    Bonjour cher ami,
    Je vous remercie tout d’abord de prendre si gentiment de mes nouvelles. Je vais bien et j’espère qu’il en est de même pour vous et vos proches.
    Si je n’ai pas jugé utile ces derniers mois de publier un nouvel article, c’est, entre autres, parce que les prévisions et tendances stratégiques « dures » dégagées dans mes précédents textes – y compris dans les deux derniers articles sur le leadership (publiés sur mon blog et dans CM) – n’ont pas été fondamentalement bouleversées ou contredites, a fortiori par les résultats des midterms. Il faudra attendre un peu avant d’en voir les effets concrets sur la politique des démocrates. Je vais néanmoins tenter de vous répondre même si je ne vous livrerai probablement pas une analyse ou un pronostic très original(e). Je ne pense pas a priori que le basculement du Sénat à droite changera diamétralement la donne en politique étrangère, ou que celui-ci aura le même impact, à tout le moins sur l’ensemble de ses dossiers et aspects. Sans doute faudra t-il davantage s’attendre à des réajustements de la part des démocrates sur la politique intérieure (sur « Obamacare », l’immigration et l’adoption de nouvelles mesures visant à faire oublier des dysfonctionnements et scandales fiscaux et institutionnels accumulés depuis deux ans). Si le résultat des élections de mi-mandat n’est clairement pas favorable au président et ne va pas lui faciliter la tâche dans les mois et années à venir (c’est le moins que l’on puisse dire), cela ne l’affaiblit pas spectaculairement, considération faite de la marge de manœuvre déjà réduite et de l’impuissance du président Obama constatées depuis quelques années dans les grands dossiers internationaux, principalement moyen-orientaux, et ce, tout en disposant d’un Sénat à courte majorité démocrate. Bien entendu, la domination des républicains et la diminution subséquente des divisions entre les deux chambres devrait rendre le Congrès plus puissant et efficace pour faire contrepoids à l’exécutif, selon le fameux système des checks and balances). Par son discours « fair play », de « bon perdant » et d’ouverture, le président Obama veut montrer qu’il reste serein et n’est pas déstabilisé en dépit de cette cuisante défaite, mais surtout qu’il veut encore s’élever au dessus du débat bipartisan et montrer qu’il ne souhaite pas s’enfermer dans une posture de confrontation stérile (et y laisser encore plus de plumes). Indirectement, il met les républicains face à leur responsabilité en tant que « vainqueurs », en leur rappelant qu’ils devront à leur tour désormais manier l’obstructionnisme avec plus de prudence s’ils souhaitent, comme ils l’affirment, redevenir une force d’opposition crédible aux yeux des Américains. Les enjeux me paraissent d’une égale importance pour les républicains et les démocrates qui ont tout à prouver à l’opinion, principalement leur capacité à travailler ensemble au nom de l’intérêt général.
    Il faut s’attendre, il va sans dire, à ce que les républicains se comportent en opposants encore plus offensifs et virulents dans leur rhétorique, mais peut-être choisiront-ils aussi, délibérément, de ronger parfois leur frein face à un exécutif qui est de toute manière finissant, en songeant surtout à préparer l’après-Obama par une attitude plus constructive que celle à laquelle les faucons républicains ont jusqu’ici habitué, à leur détriment, les Américains. En dépit de leur victoire, le chemin vers la Maison Blanche est encore long pour eux. Je me garde, pour ma part, de tout jugement hâtif car les républicains n’ont pas forcément les coudées franches à tous les niveaux et il me paraît peu probable qu’ils se hasarderont à endosser dans les deux ans à venir la responsabilité du vote de lois lourdes de conséquences que B. Obama lui-même n’a pas voulu endosser en six années de présidence. Plus important que tout à leurs yeux est leur grand retour en 2017 et l’on peut raisonnablement supposer qu’ils n’ont aucun intérêt à se mettre en danger en optant, par exemple, pour l’envoi de troupes au sol en Syrie et en Irak (et ainsi sortir du « no boots on the ground »). Il va falloir couper la poire en deux, et cela va faire certainement l’objet de débats houleux. Ils ont battu campagne, d’une part, sur le thème un rien fumeux du « déclin du leadership » dont le public lui-même saisit relativement mal les tenants et aboutissants [j’ai eu l’occasion d’approfondir ce point]. Un thème commode, grâce auquel ils n’ont pas besoin de formuler des propositions, qui ne les engage en rien et ne les fait pas sortir du registre purement déclaratoire. D’autre part, ils ont axé leurs critiques sur le thème, plus concret, de l’économie, notamment l’appauvrissement des classes moyennes toujours durement ressenti par les concernées malgré les chiffres de l’emploi et de la croissance en hausse – croissance qui, même si elle est solide, n’atténue pas les inégalités qui continuent de se creuser, et dont les gains sont encore hélas absorbés par une croissance démographique à laquelle le niveau du PIB ne constitue pas une réponse suffisante. Ces élections sont assurément un avertissement envoyé aux démocrates. Les électeurs déçus attendent plus et mieux. Un sursaut est attendu de leur part et de celle de la classe politique dans sa totalité. Mais je ne vois pas à l’heure actuelle ce que les républicains peuvent proposer de réellement innovant, de plus efficace ni même l’intérêt qu’ils pourraient d’ailleurs trouver à provoquer un énième blocage institutionnel (ils ont tiré, semble t-il, les leçons des quatre dernières années de paralysie au Capitole qui n’a avantagé aucun parti et a eu un impact négatif sur la confiance des électeurs). Les mesures et comportements extrêmes ou radicaux n’ont plus le vent en poupe depuis un bon moment. Concernant la politique étrangère, principalement ce que j’appelle le dossier « Syrak », est-ce que nous pouvons considérer que, dans le fond, les républicains et les démocrates ont une position véritablement contradictoire vis-à-vis de la présence – malgré tout stratégique – de groupes jihadistes et islamistes opposés à Bashar al-Assad ? Ont-ils d’ores et déjà intérêt à retirer cette épine du pied de l’Iran et à la Russie (avec laquelle ils sont aussi à couteaux tirés sur la conflit ukrainien)? On peut logiquement et factuellement en douter, et c’est un point sur lequel j’avais insisté en juin dernier dans mon article sur le leadership, et qui n’a pas évolué depuis. Le parti républicain est par ailleurs dominé, d’une part, par la résurgence d’une idéologie populiste, néo-jacksonienne, très peu interventionniste et qui entend avant tout redresser l’économie américaine et préserver son exceptionnalisme, une idéologie influente au sein de la droite et en phase avec l’humeur des classes populaires; d’autre part, le GOP doit en partie sa victoire au choix de candidats plus pragmatiques, moins radicaux ou « extravagants », dirons-nous, et a sans doute mieux mesuré le pouls de la société que lors des précédentes élections. Le temps n’étant pas au militarisme et à l’aventurisme, il n’est pas non plus certain que les républicains veuillent remettre immédiatement en cause l’abaissement du budget de la défense, réviser et encore moins rompre radicalement avec la stratégie d’emploi de la force en Syrie et en Irak telle qu’elle est menée aujourd’hui, malgré les lacunes et défaillances dont ils l’accusent continuellement.
    À l’extérieur, la victoire républicaine au Congrès a probablement été accueillie par le gouvernement israélien avec la plus grande satisfaction (étant donné les relations exécrables entre B. Netanyahou et B. Obama). En effet, le PM israélien peut s’attendre à voir une pression plus importante exercée par le Congrès sur le président américain concernant les deux dossiers qui intéressent Israël et sur lesquels B. Obama a eu une position jugée moins favorable à l’État hébreu que de coutume : le nucléaire iranien et le dossier palestinien (la question de la colonisation des territoires occupés et de la reconnaissance internationale de l’État palestinien qui continue d’enregistrer des petits succès certes symboliques mais non moins inédits). Nous verrons l’attitude de B. Obama d’ici la fin de l’année. Celle-ci donnera probablement le ton de ce qui devrait suivre en 2015. Il est vrai que, dans l’absolu, le président américain garde traditionnellement la main sur la politique étrangère mais la question est de savoir si son contrôle et son cap résisteront à un bras de fer engagé avec le Congrès (auquel on peut s’attendre) sur l’Iran et sur un hypothétique « accord global » entre les deux pays (auquel je ne crois pas beaucoup, pour être tout à fait franc). Est-ce que ses initiatives récentes (sa fameuse lettre privée adressée à l’ayatollah Khamenei) vont permettre d’ouvrir une nouvelle page de coopération sécuritaire en Irak et en Syrie alors qu’officiellement les dirigeants des deux camps rejettent ce scénario et distinguent bien le contenu, les contours et les objectifs des négociations entre l’Iran et les 5 + 1 des grandes questions sécuritaires régionales ? À ce jour beaucoup d’éléments nous sont inconnus : Quel serait le recours du président si le Congrès décidait de voter un durcissement des sanctions contre l’Iran et de ne pas prolonger la date butoir des négociations fixée au 24 novembre en cas d’échec de celles-ci ? Aura-t-il les moyens de lutter comme lorsqu’il avait le soutien du Sénat à majorité démocrate ? Le président pourrait effectivement choisir d’exercer son droit de veto, comme la Constitution le lui permet, mais cela compliquerait beaucoup les relations entre les pouvoirs législatif et exécutif avec une contre-attaque possible (et prévisible) des congressistes républicains par le vote des deux-tiers dans les deux chambres pour renverser le veto. Le président y réfléchira sans doute à deux fois avant de prendre une telle mesure, rarement employée, surtout au regard des divers chantiers de politique intérieure où la marge de manœuvre du Congrès sera certainement la plus forte et sur lesquels B. Obama ressort manifestement affaibli et a vu sa cote de popularité chuter. De toute façon, s’agissant de la taille du futur programme d’enrichissement d’uranium de l’Iran, les réticences et oppositions internes restent vives, que ce soit en Iran (où les conservateurs du parlement iranien sont très crispés vis-à-vis de possibles concessions de la part des négociateurs iraniens du tandem Rohani-Zarif) et du Sénat américain (où un certain nombre de républicains, suivis de quelques démocrates, s’accordent à considérer que la politique de Washington est trop molle ou trop conciliante vis-à-vis d’un Iran qui n’a, à leurs yeux, jamais été aussi peu mis sous pression, au détriment, bien entendu, de la sécurité d’Israël – qui est, comme on le sait, l’objectif historiquement le plus consensuel et fédérateur). En parlant de « consensus », un autre dossier de politique internationale devrait en être l’illustration concrète : (l’accélération) des négociations autour des traités de libre échange internationaux transpacifiques (TPP) et transatlantiques (TTIP) auxquels sont favorables les deux bords politiques. En définitive, je ne m’attends pas à des grands changements même s’il faut prévoir des tensions qui seront probablement plus nombreuses mais inégalement réparties selon les dossiers. Même à deux ans de la fin de son mandat, les obstacles dressés devant le président restent toujours aussi forts et si le rapprochement avec Téhéran échoue, il sera contraint de finir son mandat en se recentrant une fois de plus sur les problèmes internes qui ont essentiellement motivé le « vote sanction » des électeurs.
    À très bientôt, au plaisir de vous relire également,
    Chady.

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