« Gun control » et «targeted killings » : l’Amérique et son président à l’épreuve de leurs contradictions morales

Les cas de conscience d’une Amérique à la croisée des chemins

Photo : Karen Bleier/AFP via Getty Images. Un mur décoré de fusils semi-automatiques lors de l'exposition annuelle de la National Rifle Association (St. Louis, Missouri).

Photo : Karen Bleier/AFP via Getty Images. Un mur décoré de fusils semi-automatiques lors de l’exposition annuelle de la National Rifle Association (St. Louis, Missouri).

Notre génération est vraisemblablement le témoin privilégié des prémices d’une ère nouvelle pour la société américaine. En cette période pré-transitoire, des indices laissent penser que ses changements sociétaux graduels ne manqueront pas d’avoir, à moyen terme, des effets sur le positionnement américain dans le monde et les relations internationales. Il semble que la société civile américaine soit, dans l’ensemble, plus encline à aborder sans détour ses maux, tiraillements et erreurs. Une partie des citoyens qui s’exprime sur l’un des sujets houleux du moment, à savoir le renforcement de la législation sur le contrôle des armes à feu (« gun control »), décloisonne plus volontiers le champ de sa réflexion, et dissocie de moins en moins, dans son jugement, les comportements de la nation et les actions (et interventions) qui signent le leadership américain dans le monde. Ces voix questionnent la moralité et la légitimité, mettent en exergue les déséquilibres et les contradictions de la politique globale de leur pays. Le passage de Barack Obama aura eu la vertu de pousser un peuple – qui se sait à la croisée des chemins – à enclencher une forme d’introspection salutaire, quoique encore incomplète. Cela dit, le contenu de certaines tribunes libres contredit déjà sensiblement l’image figée d’une « Amérique arrogante, imbue de sa puissance, ne se souciant pas ou peu des opinions étrangères et des conséquences de ses actes sur la scène internationale ».

L’ Amérique est un peu plus humble, la crise et les guerres sont passées par là. Sur la gestion des questions sécuritaires, d’aucuns n’hésitent à mettre en parallèle les réponses apportées aux tueries épisodiques qui traumatisent un temps la nation et la violence que l’État projette hors de ses frontières. Les paradoxes dans le discours et dans les actes du président Obama, ainsi que les implications humaines de la doctrine du targeted killings (éliminations ciblées) fortement corrélée à la « dronisation » des opérations militaires, y sont relevés. Toutefois, un même constat critique et relativement objectif partagé par plusieurs contributeurs américains ne les conduit pas nécessairement à des condamnations et à des recommandations de même nature. Le patriotisme et le réflexe d’autoprotection restent forts et communs, dans presque tous les cas. En général, s’agissant du jugement porté sur l’usage de la force et des armes, l’un des mots clés qui revient régulièrement dans les articles d’opinion que j’ai pu lire ces derniers mois dans des quotidiens et sites web américains est un mot dur, mais révélateur d’un malaise ou d’une certaine mauvaise conscience : « hypocrisie ». C’est ainsi que de plus en plus de citoyens qualifient l’attitude de leur gouvernement vis-à-vis des peuples devant lesquels celui-ci plaide pour le respect de la vie humaine tandis que sa politique de défense le rend coupable quotidiennement de la mort de nombreux civils, « victimes collatérales » de ses raids aériens contre des éléments d’Al Qaïda présents en AfPak, au Yémen et dans la corne de l’Afrique. Ces bavures, les autorités n’en parlent pas ou laconiquement. Ces mêmes auteurs américains font bien de préciser que l’Amérique n’est pas seulement coupable « d’hypocrisie » à l’égard des autres nations, mais l’est d’abord et surtout vis-à-vis de ses enfants, comme la suite de ce billet l’explique.

Armes et munitions vendues dans un magasin de grande distriubition Walmart (photo: Q. Sakamaki/Redux)

Armes et munitions vendues dans un magasin de grande distriubition Walmart (photo: Q. Sakamaki/Redux)

Du contrôle à la tyrannie : les peurs et obsessions structurantes d’une nation

La question des armes aux États-Unis plonge ses racines dans la genèse américaine, dans son identité chrétienne protestante, dans son individualisme, et transcende ostensiblement les classes sociales et la polarisation politique. Les liens à établir entre l’histoire guerrière de l’Amérique, le militarisme traditionnel de son État et la fascination et l’appétence perpétuelles qu’éprouvent les civils pour le monde des armes à feu, sont nombreux et variés. Ceux-ci reflètent une certaine conception de la puissance justicière et réparatrice, quand ils ne traduisent pas un sentiment collectif d’insécurité auquel répond une propension à considérer l’usage de la force comme un moyen ordinaire de s’affirmer, d’inspirer le respect ou la crainte (être dissuasif) et de protéger ses intérêts individuels, à la fois au sein de sa collectivité (par les armes légères) et à l’extérieur (par les forces armées).

Dans l’appellation « gun control », le mot le plus dérangeant ou tabou pour un Américain n’est pas celui que l’on croit. Le mot « control » inquiète, angoisse le quidam (sauf si ledit « control » est une absolue nécessité s’exerçant à l’extérieur du territoire pour préserver les intérêts vitaux de la nation américaine, économiques comme sécuritaires), et fait bondir à plus forte raison les libertaires et chantres du « laissez-faire », lesquels ne tardent pas à agiter l’épouvantail du Big Government. Ils assimilent les restrictions votées, indépendamment de la justesse de leur motif, à toujours plus d’État, toujours plus d’intervention et de régulation dans le secteur privé et la vie publique, à des mesures liberticides et à une intrusion dans la vie des citoyens. Sémantiquement, et même si cela peut surprendre, le mot « control » tel que les Américains l’entendent, présage moins une maîtrise d’éléments clés de la sécurité et de la prospérité de la communauté nationale qu’une porte ouverte vers l’inconnu, susceptible d’ouvrir la voie au totalitarisme… Il n’est, à ce propos, pas anodin que le président Obama soit souvent comparé à Hitler, Staline ou Mao dans des montages de propagande diabolisants, réalisés par des militants « pro-gun » excédés. Cette comparaison excessive tient au fait que l’une des premières mesures prises par ces dictateurs dès leur installation au pouvoir fut l’établissement d’un contrôle drastique des armes à feu, voire leur bannissement pur et simple de la sphère civile afin d’assujettir le peuple et lui ôter tout moyen d’autodéfense ou de subversion. Le début de restriction de libertés ou de durcissement de certaines lois aux États-Unis (même pour des raisons valables) fait poindre le spectre du Léviathan. Les Américains redoutent ce processus insidieux et les législateurs n’osent prendre le risque de l’amorcer et d’en porter la responsabilité. C’est l’une des barrières principales que le président Obama tente encore laborieusement de lever. Les calculs électoraux expliquent en partie la frilosité des sénateurs à adopter de telles mesures dont la popularité est mitigée, mais les pressions subies sont évidemment plus nombreuses et de nature diverse.

Des défenseurs du deuxième amendement rassemblés dans les capitales des États du pays samedi, quelques jours après que le président américain Barack Obama a dévoilé le plan du gouvernement fédéral pour le contrôle des armes  (photo : Rick Bowmer / Associated Press).

Deux enfants de défenseurs du 2ème amendement ayant manifesté par milliers dans les capitales du pays, le samedi 19 janvier 2013, quelques jours après la présentation par le président Obama des propositions du gouvernement fédéral pour le contrôle des armes (photo : Rick Bowmer / Associated Press).

L’importance accordée à la possession d’armes aux États-Unis ne peut être simplement (et caricaturalement) considérée comme un « caprice d’adultes immatures refusant qu’on les prive de leurs jouets dangereux » mais comme l’expression d’un enjeu et principe plus sérieux d’autodéfense et de précaution s’appuyant sur le deuxième amendement contenu dans la déclaration des droits (« bill of rights ») de la Constitution des États-Unis d’Amérique, qui garantit le droit inaliénable pour tout citoyen de détenir et de porter des armes. Pour ses défenseurs, c’est un moyen de se prémunir contre un retour – certes de nos jours plus qu’improbable mais néanmoins largement invoqué – de la tyrannie de l’État. Cette peur historique de l’oppression par son propre gouvernement ou par d’autres États se dénote par ces fameuses paroles de Thomas Jefferson : « Quand le gouvernement craint le peuple, c’est la liberté. Quand le peuple craint le gouvernement, c’est la tyrannie. La plus forte raison pour que le peuple conserve le droit de garder et de porter des armes est, en dernier ressort, de se protéger contre la tyrannie du gouvernement » (« When governments fear the people, there is liberty. When the people fear the government, there is tyranny. The strongest reason for the people to retain the right to keep and bear arms is, as a last resort, to protect themselves against tyranny in government« ). Le père du bill of rights, James Madison, prévenait également en ces termes : « Pour préserver la liberté, il est essentiel que toute la population entière possède des armes en tout temps ». Le texte de la déclaration écrit de sa main dispose qu’ « une milice bien organisée étant nécessaire à la sécurité d’un État libre, le droit qu’a le peuple de détenir et de porter des armes ne sera pas transgressé », et indique, bien que de façon implicite, que les citoyens américains doivent se tenir prêts à entrer en guerre à tout moment pour défendre leur patrie, et pour ce faire, disposer de moyens et d’armes d’une puissance égale ou comparable à celles des armées étrangères qui pourraient les envahir. On comprend mieux, dès lors, pourquoi l’idée de se limiter à des armes de petit calibre et armes de poing est jugée hors de propos par les plus fervents défenseurs du deuxième amendement.

Une bataille législative au carrefour de l’émotionnel et de l’identitaire

Le président américain Barack Obama fait un "high five" à une petite fille de 8 huit ans, Hinna Zejah, après avoir dévoilé une série de propositions de contrôle des armes lors d'un événement à la Maison Blanche (Washington), le 16 Janvier 2013. (REUTERS / Jason Reed)

Le président américain Barack Obama fait un « high five » à une petite fille de 8 huit ans, Hinna Zejah, après avoir dévoilé une série de propositions de contrôle des armes lors d’un événement à la Maison Blanche (Washington), le 16 Janvier 2013. (REUTERS / Jason Reed)

Les débats autour du renforcement de la réglementation du port d’armes aux États-Unis ne datent pas d’hier. Si cette question paraît inextricable, c’est qu’elle n’est pas réductible à une batterie de lois, de règlements, de considérations technocratiques. Bien entendu, affirmer cela ne revient nullement à nier la complexité du système politico-judiciaire américain, qui tient parfois de l’embrouillamini fédéral où interviennent plusieurs organes, niveaux de juridiction et États dont les lois varient sur un même sujet de société donné. Mettre tout le monde d’accord reste une première étape compliquée à passer. Ce parcours d’obstacles vient s’entrelacer, de surcroît, avec la sphère des traditions et des valeurs typiquement américaines, profondément enracinées, qu’un esprit étranger aux réalités de ce pays aura sans doute du mal à saisir. Des considérations subjectives le disputent à des enjeux nettement plus concrets et objectifs, de sorte qu’il est difficile de dire lesquels pèsent davantage dans la balance. Certes, consciemment ou non, cet attachement au port d’armes libre et illimité relève un peu de tout cela à la fois, mais a surtout valeur d’héritage national, de patrimoine historique, de marqueur identitaire majeur, de way of life qui peut faire, dans des cas plus extrêmes mais finalement pas si marginaux, l’objet d’un véritable culte. Quelle que soit la nature des fondements et des motivations avancés pour expliquer l’origine de cet attachement, il s’agit d’un acquis sacro-saint auquel peu d’Américains sont prêts à renoncer. Beaucoup de ceux qui s’opposent au gun control promu par le président Obama ne s’enferment pas obligatoirement dans cette posture parce qu’ils sont férus d’armes, de tir sportif ou de chasse, ou parce qu’ils sous-estiment la létalité de ces objets, mais parce qu’ils jugent essentiel de conserver, quoi qu’il advienne, une position de principe sur l’intangibilité du deuxième amendement. Le renoncement à ce droit individuel n’est pas ce que le président Obama a en tête depuis qu’il tente de convaincre le Congrès de voter un ensemble de mesures en faveur du renforcement de la législation, mais un meilleur encadrement, plus strict et responsable pour limiter les risques que des massacres comme ceux du cinéma d’Aurora dans le Colorado ayant fait douze morts et une cinquantaine de blessés en juillet 2012 et de l’école primaire de Newton (Connecticut), survenu en décembre dernier et qui a coûté la vie à vingt enfants et à six adultes, ne se répètent.

Des ours en peluche représentant chacun une victime de la fusillade de l'école primaire de Sandy Hook, installés sur un mémorial près du lieu du drame, (dimanche 16 décembre 2012, Newtown, Connecticut (AP Photo/David Goldman)

Des ours en peluche représentant chacun une victime de la fusillade de l’école primaire de Sandy Hook, installés sur un mémorial près du lieu du drame, le dimanche 16 décembre 2012 à Newtown, Connecticut (AP Photo/David Goldman).

Les mêmes contraintes et pressions qui s’exercent sur le président Obama engagé dans le dossier sensible des armes à feu, définissent également, sous d’autres formes, les contours de la politique étrangère US. Certaines d’entre elles s’inscrivent dans le courant conservateur, d’autres, dans une moindre mesure, appartiennent au courant libéral. Cela ne revient pas à occulter les multiples nuances et passerelles politiques qui existent entre les deux et interdisent une lecture trop binaire et simpliste (calquée sur le bipartisme) du phénomène de polarisation observé dans la société américaine. À bien des égards, ce dossier du gun control s’apparente mutatis mutandis à une sorte d’équivalent national du dossier israélo-palestinien, considération faite de la somme d’efforts, de temps et d’énergie qu’un président et son administration doivent déployer pour n’obtenir que des résultats fragiles et vains dans ces deux interminables combats. En une phrase, c’est un rocher de Sisyphe. Même les plus ambitieux et obstinés s’y cassent les dents. Rappelons, à ce titre, les efforts acharnés de Bill Clinton en faveur du processus de paix proche-oriental qui n’avaient suffi ni à enrayer l’intransigeance de ses partenaires ni à empêcher le déclenchement de l’Intifada et la litanie de violences et d’impasses politiques qui s’ensuivit durant toute une décennie. Le même Bill Clinton avait déployé, au niveau national, des efforts colossaux pour imposer au Congrès l’interdiction de la vente d’armes d’assaut. Cette loi fédérale, la  Crime bill (« loi du crime ») fut appliquée de 1994 jusqu’à son expiration en septembre 2004, sans renouvellement. Politiquement, ce texte voté un an après la Loi Brady (ou Brady Handgun Violence Prevention act, instaurant un système strict de vérifications individuelles lors de l’achat d’une arme de poing et, initialement, un délai d’enlèvement de l’arme de 5 jours), ne porta pas chance à la majorité démocrate qui fut renversée dans les deux chambres du Congrès lors des élections de mi-mandat de 1994. Le président Clinton reconnut le lourd préjudice que cette loi avait porté à son camp. Durant le reste de son mandat, les républicains firent systématiquement obstruction à tout nouveau règlement renforçant le contrôle des armes. Dans les deux dossiers, un président américain a donc toutes les chances de se heurter à un ensemble d’obstacles institutionnels et à des barrières mentales invisibles qui le dépassent et se situent au croisement des valeurs idéologiques, identitaires (la tradition) et spirituelles (la religion, facteur au coeur du problème israélo-palestinien), auxquelles s’ajoutent de très importants intérêts économiques représentés par des lobbies idéologico-industriels et des relais médiatiques puissants. Au delà de ces facteurs, l’absence de volonté politique partagée est la principale cause de l’échec.

Le président Barack Obama tire au pigeon d'argile sur la plage, à Camp David, dans le Maryland, le samedi 4 août 2012. (Source : Journal officiel de la Maison Blanche,  photo : Pete Souza)

Le président Barack Obama tire au pigeon d’argile sur la plage, à Camp David, dans le Maryland, le samedi 4 août 2012. (Source : Journal officiel de la Maison Blanche, photo : Pete Souza)

Des ambitions au rabais

Un mois après la tuerie de l’école Sandy Brook, le président Obama bouleversé, chargeait le vice-président Joe Biden de diriger une commission sur la violence par armes dont les travaux ont conduit à une série de recommandations. La plus importante des mesures présentées est censée limiter l’accès aux armes d’assaut, comme le fusil semi-automatique utilisé par le jeune tueur de Newton, Adam Lanza. Ces mesures ont été détaillées dans son plan de réduction de la violence par armes à feu (ou « gun violence package« ). Faute de majorité à l’adoption du projet de loi introduit au Sénat par la démocrate Dianne Feinstein, et destiné à interdire la fabrication et la vente d’armes d’assaut (seuls 40 sénateurs sur 100 ont voté pour, alors qu’il aurait fallu 60 voix pour éviter l’obstruction), les démocrates anti-armes n’ont eu d’autre choix que de courber l’échine une fois de plus devant leurs adversaires républicains, la NRA (National Rifle Association) et le puissant lobbying industriel des armes en Amérique dont celle-ci défend les intérêts.

Le président Obama, avec le vice-président Joe Biden, prononce une allocution sur la sécurité des armes à feu dans la East Room de la Maison Blanche, le 28 mars 2013. Les mères qui ont perdu des enfants à cause la violence armée se joignent à eux sur scène. (Journal officiel de la Maison Blanche (Photo par Pete Souza).

Le président Obama, avec le vice-président Joe Biden, prononce une allocution sur la sécurité des armes à feu dans la East Room de la Maison Blanche, le 28 mars 2013. Des mères ayant perdu des enfants à cause la violence armée se joignent à eux (source : Journal officiel de la Maison Blanche, Photo par Pete Souza).

Par dépit, ces derniers se reporteront, mais sans illusion, sur le vote, séparé, en avril 2013 de l’autre volet du projet qui vise le contrôle généralisé de l’identité des acquéreurs, incluant leurs antécédents judiciaires (« background checks« ) et psychiatriques. Les contrôles feraient appel à un nouveau fichier national des porteurs d’armes (ce type de fichier n’existe à ce jour qu’au niveau des États) que ses détracteurs jugent potentiellement attentatoire aux libertés individuelles mais aussi, de fait, peu pertinent et efficace puisqu’ils notent que les auteurs des dernières tueries n’avaient pas de passé judiciaire. Ce projet pourrait, par ailleurs, ne pas passer avec succès le test de constitutionnalité. Cet aspect (la vérification systématique de l’identité et du parcours des acheteurs ) fait l’objet d’une plus grande unanimité au sein de la population (85% y sont favorables selon le Pew research Center) tandis que l’interdiction des fusils d’assaut la divise davantage (45% à 50% se disent contre une interdiction des armes à gros chargeur). Le mouvement favorable à une vérification plus rigoureuse ne suffira peut-être pas à garantir sa validation. En dernier recours, le président peut opter pour « l’executive order » (décret présidentiel) qui lui permet de contourner le Congrès. Bill Clinton s’en servit en 2000 pour interdire l’importation de 50 modèles d’armes d’assaut. Le président Obama usera t-il de ce pouvoir pour imposer ce qu’il reste de son plan? il faudrait trouver, dans l’idéal, un compromis, mais encore un compromis dont l’efficacité soit convaincante et qui soit applicable aux niveaux des États fédérés dont la rigueur (et rigidité) du contrôle de la circulation d’armes et de l’identité des acquéreurs est connue pour être très variable (et laxiste selon les cas).

Les chrétiens d’extrême droite et le lobby pro-armes ligués contre Obama

crédit photo: REUTERS/Brian Blanco (16 janvier 2013)

crédit photo: REUTERS/Brian Blanco (16 janvier 2013)

À la lumière des éléments évoqués plus haut, il n’est pas difficile de comprendre pourquoi nombre de leaders d’opinion, de célébrités, de magnats, d’associations et d’entreprises faisant bloc autour de la NRA nourrissent à l’égard du président et de ses réformes une forte hostilité. Le renforcement de la règlementation menace à la fois leurs intérêts pécuniaires (production, vente et exportation de fusils d’assaut) mais aussi ce qu’ils estiment être un pan majeur, voire un pilier de la culture et de l’identité américaine et un droit constitutionnel intouchable. Outre cette bataille législative autour des armes, le président Obama n’est pas épargné par des attaques relatives à un certain nombre de réformes et de mesures sociales qu’il souhaite faire voter ou maintenir (le mariage homosexuel sur lequel la Cour suprême doit statuer en juin, le droit à l’avortement certes acquis mais fragile, la régularisation de millions de sans papiers sud-américains etc.)

De nombreux chrétiens d’extrême droite qui s’opposent déjà à Obama dans son combat en faveur de la légalisation du mariage homosexuel et de sa volonté de maintenir l’arrêt « Roe v. Wade » de la Cour suprême (qui autorise l’avortement depuis 1973) se sont joints très opportunément au mouvement de protestation pro-armes. Les arguments généralement avancés par ces derniers à la radio, sur internet et à la télévision sont généralement jugés fallacieux et simplistes, mais beaucoup de citoyens s’y retrouvent malgré tout. Cette alliance réussit le tour de force de rendre compatibles les concepts « pro-life » et « pro-gun » en soutenant l’idée que les armes sauvent chaque jour des milliers de vies. Quelques personnalités chrétiennes pro-armes de ce camp se perdent en arguties pseudo-théologiques pour tenter d’offrir un support biblique à une culture ou idéologie belliqueuse. Cette instrumentalisation des enseignements de la Bible (en particulier du Nouveau testament) n’est pas nouvelle et est contestée par de nombreux chrétiens qui reconnaissent toutefois que les évangiles ne proscrivent pas expressément la possession d’armes (il n’était évidemment pas encore question d’armes à feu à l’époque du Christ) ni le droit à la légitime défense. Dans l’aile la plus à droite de l’extrême droite chrétienne, les plus farouches adversaires du président comptent des militants se réclamant du « Christian Patriot movement » qui s’est peu à peu respectabilisé en élargissant sa base aux conservateurs mainline et en se distanciant des éléments les plus extrémistes (à tendance ou ouvertement terroristes), regroupant des activistes suprémacistes blancs, militaristes, anglo-israélistes ( devenus, depuis la seconde moitié du XXème, majoritairement antisémites), anti-gouvernement, sexistes, anti-avorteurs associés au « Christian identity movement » duquel émergea entre autres le Ku Klux Klan, les « guerriers chrétiens » du Hutaree, l’Army of God ou « The Covenant, the Sword and the Arm of the Lord » (« le pacte, l’épée et le bras du Seigneur ») etc.

La Bible et les droits civils : deux références, une direction ?

La majorité de la population chrétienne protestante américaine (identifiée comme évangélique) – que la presse européenne a trop souvent tendance à dépeindre indistinctement comme des illuminés agressifs et interventionnistes, porte-paroles autoproclamés du Christ et promoteurs zélés du millénarisme autant que du militarisme – est de fait, comme le reste de la population, divisée au sujet des armes au sein de ses propres églises et congrégations. Dans les faits, le conservatisme (à degré variable) que ses composantes ont en partage ne les rend pas nécessairement aveugles quant aux réalités mouvantes du monde ou réfractaires à toute dose de pragmatisme et de bon sens. Beaucoup refusent de faire du « gun control » un débat religieux puisqu’ils estiment, en outre, que le militantisme politique est contraire à la vie et aux enseignements du Christ, à l’inverse de ceux évoqués précédemment qui s’emploient justement à dévoyer le débat pour servir des objectifs qui ne sont pas liés à la religion.

L’on peut toujours trouver des points de convergence entre chrétiens ultra-conservateurs, conservateurs, modérés et libéraux tantôt vers le « oui » tantôt vers le « non » au « gun control ». En tout état de cause, aucun d’eux ne peut rester longtemps en marge de ce débat national bien que celui-ci puisse leur être parfois très inconfortable, car ils sont américains tout autant que chrétiens, beaucoup ont baigné dans cette « culture des armes» depuis l’enfance et en possèdent une ou plusieurs dans leurs foyers. Se faire volontairement discrets sur le sujet leur évite de se sentir tiraillés ou en porte-à-faux avec leur croyance religieuse basée sur l’amour du prochain et la non-violence. Mais le silence n’est pas une option, tout au moins une position neutre, car il fait objectivement le jeu de la NRA et de son réseau sans qu’il soit besoin de militer pour sa cause. Les chrétiens, des anonymes aux plus éminents, qui pensent qu’il leur suffit de se murer dans le silence pour ne pas influencer le débat, ni dans un sens ni dans l’autre, se trompent. Leur silence, au contraire, est complice et contribue à maintenir les choses en l’état.

La réponse officielle de la NRA, par la voix de son vice-président exécutif, Wayne Lapierre, peu après la tuerie de Newton, a été : « The only thing that stops a bad guy with a gun is a good guy with a gun. » (« la seule chose qui peut stopper un méchant armé, c’est un bon gars armé » ). Sa proposition de placer des gardes armés dans les écoles et universités procède d’une vision outrancière d’une société où le problème des armes se règle par encore plus d’armes, où il faut plus de « gens bien – bien armés ». Un chrétien évangélique interrogé sur les mesures à adopter pour réduire la violence répond généralement que « le seul remède à la violence, c’est de reconnaître Jésus Christ comme son sauveur ». Dans la pensée morale évangélique usuelle, l’arme n’est pas le problème, ni la société, mais plutôt l’homme incroyant qui vit dans le péché. La société ne serait pas ravagée par la violence si chaque individu suivait la parole du Christ. L’individu est la clé. Sans aller jusqu’à soutenir les thèses de la NRA, ces chrétiens estiment, à l’instar des membres de cette association, que la politique du « gun control » est inefficace mais en usant, en revanche, d’arguments différents. Ce qui manque par dessus tout à la résolution du problème, de leur point de vue, c’est la conversion à la vraie foi chrétienne des non-croyants et des chrétiens égarés. Les croyants regrettent que les citoyens américains lambdas soient plus attachés à leur consumérisme fébrile, à leurs bien matériels, aux droits civils et à leurs armes qu’à Dieu et la Bible. Et cela constitue à leur sens le problème central. Par conséquent, si chaque citoyen adorait son Créateur, et à travers sa grâce, aimait son prochain (y inclus ses ennemis comme le Christ l’y exhorte), alors la violence et le besoin collectif de posséder des armes qu’elle excite, diminueraient arithmétiquement jusqu’à disparaître. De « remède à l’insécurité », l’arme à feu s’imposerait progressivement à l’esprit des citoyens comme ce qu’elle est intrinsèquement : un instrument de mort, privant les hommes de la possibilité de vivre ensemble en paix et en sécurité.

Un certain nombre d'églises dans le pays dispense désormais des formations  d'entraînements au tir à l'arme à feu, comme le Open Bible christian center de Yakima (Washington), qui a débuté cette activité à la suite de la fusillade de Newton (photo : Flickr / dagnyg).

Constatant l’inquiétude de leurs paroissiens, un certain nombre d’églises dans le pays a décidé de dispenser des formations d’entraînements au tir à l’arme à feu, comme le Open Bible Christian center de Yakima (Washington), qui a débuté cette activité à la suite de la fusillade de Newton (photo : Flickr / dagnyg).

La vision manichéenne des « gentils contre les méchants », des « cowboys contre les indiens », prônée par W. Lapierre a de quoi interloquer les chrétiens les plus avertis, qui se souviennent d’une parole, pour le moins catégorique et implacable, de Saint Paul dans « Romains 3:10 » : « Il n’y a pas de juste, pas même un seul(…) car tous ont péché et sont privés de la gloire de Dieu (3 :23); et ils sont gratuitement justifiés par sa grâce, par le moyen de la rédemption qui est en Jésus (3 :24)« . La certitude d’être du côté des « bons » ou des « justes » est à exclure d’une religion justement bâtie autour du « péché » et de la « rédemption » et qui recommande l’humilité et la foi. L’on retrouve bien évidemment ce manichéisme doublé d’une auto-glorification et d’un héroïsme exaltés dans de nombreux discours politiques d’une Amérique sûre d’être « une force au service du bien » selon les propres mots de l’actuel Secrétaire d’État à la défense Chuck Hagel prononcés lors de sa prestation de serment. Une phrase relativement sobre en comparaison avec les outrances mystico-guerrières des néoconservateurs tels que Donald Rumsfeld, l’un de ses prédécesseurs, dont les mémos top secret ornés de citations bibliques adressés au président George W. Bush quelques jours après l’invasion irakienne sont entrés dans les annales…

De récents faits divers suffisent également à faire mentir cette certitude orgueilleuse partagée par W. Lapierre et par beaucoup d’Américains pro-armes, religieux ou simplement patriotes. En effet, l’Amérique ne compte plus ses « bons gars armés » qui, pris d’un soudain élan vengeur ou dément, sont passés du « bien » au « mal » au cours des dernières décennies. Des hommes qui ne représentaient a priori aucune menace pour leur société avant de devenir, du jour au lendemain, des meurtriers de sang-froid. En février 2013, Christopher Dorner, ancien policier et ancien lieutenant de réserve dans la Navy, devenu tireur fou, a fait quatre victimes dans sa cavale meurtrière. Le même mois, un policier en fonction – donc un « homme au service du bien » – George Zimmerman, a abattu un adolescent de 17 ans non armé.

Choisir entre l’amour du prochain et l’amour des armes

(source : site web Christianitytoday.com)

La question complexe des liens entre la vision morale des chrétiens conservateurs et le militarisme traditionnel américain mériterait qu’on y consacre un ou plusieurs articles à elle seule (et en a déjà fait l’objet), mais n’est pas en l’occurrence mon propos essentiel. Plus constructive que la somme de fantasmes et de théories égrainés par des individus complotistes d’extrême droite et des fondamentalistes religieux conjoncturellement réunis, est la façon dont une partie des chrétiens modérés s’approprie la question des armes et de la violence (je n’aurai pas l’imprudence d’affirmer qu’ils sont majoritaires dans cette démarche). Ces derniers font certes preuve de plus de sérénité, mais pas forcément d’un recul toujours exemplaire puisque leur propos reste malgré tout assertorique et naturellement pétri de leurs croyances. Point positif, leur approche vis-à-vis de la Bible est descriptive voire scolastique, à même de permettre au public, citations du Livre à l’appui et sans argument captieux, de distinguer la prédication du Christ des tentatives vaseuses de justification spirituelle du deuxième amendement.
Hormis l’antienne sur la réduction/disparition de la haine et de la violence par la foi et la conversion, force est de reconnaître que les propositions politiques et sociales concrètes restent très rares chez les modérés comme chez les chrétiens les plus zélés. Si les premiers perçoivent bien les vulnérabilités nationales occasionnées par un accès vulgarisé, illimité et précoce aux armes, cependant leur outillage intellectuel et leurs réponses fondés quasi-exclusivement sur leurs idiosyncrasies, conjugués à leur ancrage social limité, leur font perdre de vue d’autres valeurs et réalités qui peuvent être à l’œuvre vis-à-vis des convictions personnelles, favorables ou non au port d’armes : le jugement social, le niveau de vie et d’instruction, la qualité et la sécurité de l’environnement, les origines sociales, la culture, l’éducation etc. En l’absence d’une démarche pédagogique et sociologique complète et variée, la teneur de leurs discours tangue entre le juridique et le religieux et, par conséquent, reste dans un carcan dogmatique et traditionaliste. Même s’ils insistent dans leur déclarations sur l’importance de la liberté et la volonté de l’individu (surtout en tant que candidat à la conversion), ces chrétiens peinent ou échouent à contourner la tentation du moralisme et se rangent davantage dans une perspective de reproduction du système par les lois et des traditions morales par la Bible, plutôt que dans le pouvoir d’action au profit du changement. Le relatif désintérêt ou la connaissance modeste des sujets internationaux (surtout constaté chez ceux qui ne sont jamais sortis de leur pays et ont vécu dans des petites villes ou des régions peu mixtes) fait que ces derniers effleurent à peine le débat sur l’éthique de la doctrine d’intervention de l’Amérique à l’étranger conformément aux standards juridiques internationaux. Ces aspects sont davantage abordés, et de façon critique, par les laïcs et les protestants libéraux.

Albrecht Dürer,"L'Arrestation du Christ" (1508)

(Matthieu 26 : 52 ): « Alors Jésus lui dit: rengaine ton glaive; car tous ceux qui prennent le glaive périront par le glaive ». Lors de son arrestation, Jésus, ne souhaitant pas opposer de résistance à ses assaillants, rejette la violence de (Simon)Pierre qui tente de les en empêcher par la force et tranche l’oreille de l’un d’entre eux. Le fait que l’un de ses compagnons porte sur lui un tel objet est un élément qui, loin de suffire à présenter le Christ comme un partisan des armes, semble toutefois écarter l’idée d’une antinomie absolue entre foi chrétienne et possession d’armes. (photo : gravure d’Albrecht Dürer « l’arrestation du Christ, 1508 ).

À l’instar des laïcs et des athées, les leaders religieux et membres d’églises n’ont pas de ligne univoque sur la violence : ils peuvent s’insurger contre la violence en Amérique (de la même façon qu’ils réprouvent la superficialité et la déliquescence des mœurs), critiquer vertement les manquements divers de l’État et de la société responsables de ces phénomènes, et en même temps soutenir sans réserve et sans états d’âme les frappes « chirurgicales » ordonnées par le président partout où cela est jugé nécessaire, et vice versa. Il est difficile, au regard de cette diversité de points de vue, de procéder à des classifications pertinentes et proches de la réalité, mais il semble néanmoins que deux groupes ou mouvements se dessinent : d’un coté, il y a ceux qui, parmi les chrétiens de gauche et les laïcs, s’émeuvent du fléau de la violence ordinaire qui continue de gangrener l’Amérique[1] et pensent qu’un durcissement des mesures de contrôle s’impose. Relativement à leur vision plus opératoire du christianisme, à la place plus importante qu’ils accordent à la culture et au dialogue dans leur engagement religieux et social, ainsi que leur participation active au débat public, les chrétiens de ce premier groupe entreprennent une réflexion plus ample, dans une perspective sociologique et historique qui fait aussi appel à des référents religieux. Il n’y a pas, dans l’immense communauté chrétienne américaine, de position officielle « œcuménique », claire, audible et prévalente, concernant les grandes questions de société. Par ailleurs, les plus prudents évitent de mettre en confrontation la Bible et la Constitution, ce qui reviendrait à se mêler de politique et à remettre en question la laïcité. Les libéraux laïcs quant à eux, voient davantage dans le « gun control » l’opportunité de faire progresser voire aboutir l’urgent débat national sur le sens à donner à la possession individuelle d’armes à feu en ce 21ème siècle agité (en considérant qu’aujourd’hui, le nombre, les circuits de distribution, la sophistication, la cadence de tir, la portée et la précision des armes modernes, la violence omniprésente dans les médias et les loisirs, et les problèmes sociaux ont modifié les enjeux depuis l’époque des Pères fondateurs). Ils privilégient une introspection à cheval entre les valeurs morales républicaines séculaires et le respect des droits civils.

Le second groupe, hostile ou réticent au projet du président, se compose d’un éventail somme toute plus large et hétéroclite, de conservateurs classiques (principalement représentés chez les républicains mais que l’on peut retrouver aussi dans l’aile la plus conservatrice socialement des démocrates), d’une droite religieuse extrémiste, néophobe et violemment anti-gays (rassemblée dans des lobbies et associations homophobes tels que le Liberty Counsel et l’American Family Association), de conspirationnistes d’extrême droite déjà évoqués plus en détail précédemment, et évidemment de groupements pro-armes pas ou peu religieux, et très affairistes, dont le plus puissant est la NRA. Cette alliance objective entre religieux et pro-armes détonne mais n’est pas inédite. Elle s’articule autour de la détestation de la personne d’Obama – sentiment sans effet sur le cours de l’histoire et qui n’est, de la part de certains groupes chrétiens blancs extrémistes, pas dépourvu d’arrière-fond raciste. Le but de tels groupes est de faire barrage à un progressisme qu’ils n’ont jamais cessé de combattre au cours du siècle dernier, et qui est aujourd’hui incarné par ce président qui entend, à l’entame de son second mandat, franchir une étape significative dans la cause des homosexuels et du « gun control ».[2].

Du traitement à géométrie variable de la violence
photo : le drone de lutte antiterroriste MQ-9 Reape

photo : le drone de lutte antiterroriste MQ-9 Reaper

Un autre aspect du débat, bien moins obsédant et crispant que celui sur le contrôle des armes, porte sur le contraste souligné entre le grand bruit et l’émotion suscités par les conséquences de la violence par armes à feu aux États-unis et le silence assourdissant des responsables et des médias américains autour des victimes « d’attaques ciblées » fréquemment effectuées par des drones depuis à peu près huit ans [3]. C’est davantage sur le web et la blogosphère que les langues se délient. Des Américains s’insurgent, à juste titre, contre la double hypocrisie qui nimbe d’une part les réactions de l’Amérique qui pleure ses enfants massacrés dans ses écoles mais sans prendre pour autant, une fois le choc dissipé et le deuil passé, de mesures sérieuses et radicales, et d’autre part, la quasi-indifférence que suscite la mort d’enfants du Pakistan, du Yémen ou de Somalie au cours d’attaques américaines, sans doute parce qu’ils ne sont tout simplement pas Américains. Le Bureau of Investigative Journalism (Londres) a établi qu’entre 411 et 884 civils ont été tués rien qu’au Pakistan, lors des attaques de drones conduites par la CIA entre 2004 et 2013. Parmi eux, on dénombre entre 168 et 197 enfants.

     Une phrase attribuée au président Obama lors de sa récente visite en Jordanie n’a pas manqué de m’interpeller. Il ne s’agit que d’un paradoxe criant de plus chez cet homme qui, en promettant d’apporter une aide financière au Royaume hachémite pour mieux faire face à l’afflux massif de réfugiés syriens, se confiait en ces termes : « Cela brise le cœur de n’importe quel parent de voir des enfants subir de tels bouleversements ». On ne contestera pas la sincérité de cette phrase au moment où elle est prononcée, mais l’on peut difficilement croire que le président ignore les conséquences du nouveau type d’intervention militaire limitée, par ailleurs particulièrement « infanticide », qu’il cautionne dans d’autres pays[4]. En effet, sous sa présidence, l’usage des drones s’est intensifié dans la région nord du Pakistan où 314 frappes (sur un total de 366 frappes par drones particulièrement concentrées sur la période 2009-2013)ont été effectuées conjointement par le Pentagone et la CIA sous ses ordres afin d’éliminer les membres éminents d’Al Qaïda, mais également tout combattant entretenant des liens avec le groupe terroriste. Au Yémen, l’Amérique traque les jihadistes du groupe Ansar al-Sharia aux côtés des forces armées gouvernementales. En Somalie, elle s’oppose au groupe Al Shabaab – devenu officiellement depuis 2012 une franchise d’Al Qaïda – que des impératifs de financement ont conduit à se rapprocher des gangs de pirates. Si l’attention est surtout portée sur les drones, ceux-ci font, en fait, partie d’un dispositif interarmées de contre-terrorisme dans les deux derniers pays cités, comprenant des opérations au sol, des attaques navales et aériennes. En Somalie, les opérations sont coordonnées au sol par l’unité d’élite de la Joint Special Operation Command (JSOC) qui possède elle-même sa flottille de drones d’attaque Reaper. D’après les chiffres connus, c’est en Somalie que les pertes civiles et d’enfants seraient les plus faibles (entre 0 et 43 entre 2007 et 2013, selon le BIJ). Les attaques de drones, « ciblées », dont la précision est sujette à caution, font généralement plusieurs dizaines de civils tués en même temps que le(s) terroriste(s) visé(s). Des enfants y perdent la vie, d’autres survivent après avoir vu leurs parents mourir atrocement et en gardent de lourdes séquelles physiques et psychologiques. Des vidéos choquantes et des témoignages d’enfants jettent le discrédit sur une « guerre de l’ombre » qui porte bien son nom, car sombre et brumeuse jusque dans ses procédures. Malgré les succès tactiques immédiats enregistrés, il est difficile d’affirmer que ces méthodes soient productives et qu’elles conduisent, à terme, à une meilleure situation sécuritaire pour l’Amérique en créant toujours plus d’ennemis animés par la haine et la vengeance. Un rapport publié en les Universités de Stanford et de New York basé entre autres sur des témoignages de victimes, souligne que 74% des Pakistanais considèrent à ce jour l’Amérique comme leur ennemi. Ses auteurs évoquent le climat de terreur et de paranoïa permanent dans lequel vivent les habitants de cette zone (le Waziristan) qui craignent d’être pris pour cible par méprise, majoritairement sur la base du « signature strike« . Ce principe consiste à cibler des individus ou des groupes surveillés dont l’identité n’est pas connue, mais seulement identifiés en tant qu’activistes ou terroristes en fonction de leurs activités, de leur emplacement ou de toute action de support ou de facilitation de leur part, assimilable à une participation directe à des activités de nature hostile/terroriste. Les populations craignent par conséquent d’être trahies par certains signes ou habitudes, tels que des rassemblements ou cérémonies festives susceptibles d’être interprétés comme des rassemblements de Talibans d’Al Qaïda.

Des Pakistanais manifestant contre les attaques de drones. Photographie : SS Mirza/AFP/Getty Images

Des Pakistanais manifestant contre les attaques de drones. Photographie : SS Mirza/AFP/Getty Images

Le décalage entre les vibrants plaidoyers pour le «gun control » et les modalités et conséquences autrement plus discutables de la doctrine du « targeted killings », entache le combat et la crédibilité du président. Si sa démarche à l’intérieur est louable et nécessaire pour tenter de réduire la violence, elle devrait également trouver son prolongement logique dans la politique étrangère et la défense, sans remettre nécessairement en cause le droit de l’Amérique à se protéger, y compris par le biais de mesures préventives prévues par le droit international, mais sous des conditions clarifiées et délimitées. Il s’agirait alors d’un tournant duquel sortirait grandie une nation qui commence à peine à prendre conscience que les valeurs de justice, d’égalité et la charité chrétienne ne doivent pas s’appliquer exclusivement aux enfants de l’Amérique. Quant à la problématique intérieure de la violence stricto sensu, sans doute faudra t-il voir survenir d’autres effroyables tueries et controverses avant qu’une prise de conscience globale et décisive ne s’installe et possède l’ampleur suffisante pour changer en profondeur la donne. L’émotion est un ressort indispensable pour faire avancer la cause, mais les anti-armes ne savent que trop bien qu’elle ne dure qu’un très court moment. Comme l’indiquent les sondages, l’opinion publique oublie vite et, une fois la colère et la tristesse retombées, affiche un soutien moins vif à une réglementation plus stricte, qui retrouve généralement ses niveaux antérieurs aux drames violents. les médias passent eux aussi rapidement à d’autres sujets d’actualité. L’attention du peuple et le temps médiatique accordé aux événements sont une variante qui ne tourne pas à l’avantage des partisans du gun control bien que leur camp se renforce et rallie plus de citoyens à sa cause que par le passé, au point d’en devenir inquiétant pour la NRA. L’argent, les médias, le travail de sensibilisation et l’implication forte de personnalités comme le richissime maire de New York, Michael Bloomberg, contribue(ro)nt jusqu’à un certain point à un rééquilibrage des forces, mais ces efforts ne suffiront peut-être pas à venir à eux seuls totalement à bout de quelque chose de plus vaste et de plus long à défaire, une synthèse apologétique et mystique de la violence et du patriotisme qui fonde et irrigue les institutions, et perdure grâce à ses symboles immanents.
D’ici à ce que les deux grands partis américains parviennent à un consensus politique le plus large possible sur les armes, il y a loin de la coupe aux lèvres. Nous pouvons affirmer sans trop de risque qu’en dépit d’un projet de loi (désormais a minima car amputé de sa mesure phare sur les fusils d’assaut) et d’avancées notables dans le débat citoyen et les mentalités mais à la portée politique encore très relative, l’adieu aux armes n’est pas pour demain en Amérique.

Chady Hage-ali

Stratpolitix


[1] Plus de 1 057 000 personnes ont été tuées aux États-Unis depuis le meurtre de John Lennon le 8 décembre 1980″ a rappelé sa veuve, Yoko Ono, dans un tweet choc illustré par une photo des lunettes de son mari, portées au moment de son assassinat et dont la lentille gauche est maculée de sang : http://www.gmanetwork.com/news/story/300504/showbiz/showbizabroad/yoko-ono-tweets-her-support-for-us-gun-control

[2] Confer cet article qui évoque ce rapprochement mais aussi les tentatives de réécriture de l’histoire auxquelles se livrent certains individus, qui revisitent entre autres les circonstances entourant la création de la NRA pour justifier à la fois son existence, l’importance des armes et le soutien dont elle (doit) bénéficie(r) aujourd’hui. [en ligne] ( http://www.salon.com/2013/01/23/religious_right_joins_the_nra_in_gun_control_battle/.

[3]En contrepoint, lire la contribution de David Kennedy, président diacre d’une église baptiste du Sud <a href="http://www.christianpost.com/news/god-guns-and-the-nra-88848/« >en ligne. Celui-ci ne mâche pas ses mots concernant la NRA et lance un appel à tous les chrétiens à quitter cette association qu’il qualifie de « compère des fabricants d’armes » . Offrant un point de vue théologique, ses arguments sont étayés par les principaux passages du Nouveau Testament susceptibles d’éclairer les intéressés sur la position chrétienne par rapport à la question des armes. Il évoque entre autres le glaive que portait Simon-Pierre (Jean 18 : 10- 20). En revanche, sur la question des drones, D. Kennedy fait partie des chrétiens qui soutiennent la stratégie d’Obama. Tout en émettant quelques inquiétudes sur ce pouvoir de vie ou de mort que possède le président, ce dernier estime que les victimes collatérales sont malheureusement inévitables, mais cela ne suffit à dénier la justesse de certaines guerres.

[4] L’article de Christian Rice “Is America is like Adam Lanza? U.S. Drone Strikes Have Killed 176 Children in Pakistan Alone” (dec.2012) est l’un de ceux qui dénoncent le bilan humain des attaques ciblées, ainsi qu’une émotion et une justice à deux vitesses.[en ligne] (http://www.policymic.com/articles/20884/is-america-like-adam-lanza-u-s-drone-strikes-have-killed-176-children-in-pakistan-alone)

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Publié dans Défense & sécurité, Société américaine, Sociologie & géopolitique des religions
10 comments on “« Gun control » et «targeted killings » : l’Amérique et son président à l’épreuve de leurs contradictions morales
  1. pepscafe dit :

    Bonjour,

    je reviens sur votre excellent article, que j’avais repéré il y a quelques temps.

    « Mais le silence n’est pas une option, tout au moins une position neutre, car il fait objectivement le jeu de la NRA et de son réseau sans qu’il soit besoin de militer pour sa cause. Les chrétiens, des anonymes aux plus éminents, qui pensent qu’il leur suffit de se murer dans le silence pour ne pas influencer le débat, ni dans un sens ni dans l’autre, se trompent. Leur silence, au contraire, est complice et contribue à maintenir les choses en l’état ».
    Tout à fait. Etonnant, ce libre choix de privilégier ce que l’on pense être un droit ou un acquis fondamental, plutôt que la vie-notamment des enfants. Peut-on dire que ceux-ci sont, en fin de compte, sacrifiés sur l’autel d’un « Moloch moderne » ?
    (Sur un autre angle, voir notre billet sur la liberté : http://pepscafeleblogue.wordpress.com/2014/01/15/liberte-que-de-betises-on-peut-raconter-en-ton-nom/ )

    « …force est de reconnaître que les propositions politiques et sociales concrètes restent très rares chez les modérés comme chez les chrétiens les plus zélés. »
    Étonnant, là encore.
    Et pourtant….à l’heure où, dans le langage évangélique, l’on parle de renverser « les forteresses » de la pensée(cette question « culturelle » sur les armes n’en est-elle pas une ?), une action concrète traduisant l’esprit de l’évangile ferait toute la différence. Et une telle action(concertée, je pense)porterait, me semble-t-il(mais peut-être suis-je trop simpliste ?) des fruits(de vie)évidents.

    Bonne continuation à vous-votre blogue est fort intéressant, bravo !- et bien cordialement,

    Pep’s

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  2. Stratpolitix dit :

    Cher Monsieur,
    Tout d’abord, je vous remercie pour votre commentaire et vous me voyez ravi et reconnaissant de l’intérêt sincère que vous témoignez à mon blog. Je vous félicite d’ailleurs pour le vôtre qui est une excellente initiative, salutaire même (pour être à-propos). Le christianisme est probablement la religion révélée la moins bien comprise, sans doute parce qu’elle est la moins dogmatique de tous les monothéismes. Sa richesse exégétique, sa diversité et la liberté d’interprétation qu’elle autorise font sa force et sa modernité, mais elle possède néanmoins des principes clairs et immuables qu’il est toujours bon de rappeler. Et vous le faites avec brio. En général, ce sont les évidences, les choses les plus simples, qui sont le plus facilement oubliées ou déformées.
    Pour revenir au sujet des armes à feu, il s’agit d’un particularisme culturel et juridique; et autant un chrétien européen parviendra à dissocier l’attachement national, la liberté civile (incluant le port d’une arme) et l’enseignement fondamental de Jésus Christ qui est l’amour, le respect de la vie et la non-violence; autant un Américain éprouvera une plus grande difficulté car dans sa réalité, les notions religieuses et culturelles sont imbriquées (j’ai d’ailleurs mis en exergue cet aspect dans l’article sur l’exceptionnalisme récemment publié). La « religion civile américaine » unifie foi, citoyenneté, culture, et patriotisme. C’est une « religion générique », une « foi nationale » ou un « nationalisme culturel » où Dieu est omniprésent mais plus abstrait en tant que principe créateur. Il est réduit (ou élargi selon le cas) à une entité ou référence plus ou moins « vague », indéfinie, inter voire supra-dénominationelle, qui veille sur le peuple et lui permet de garder espoir en l’avenir sans la contrainte rituelle. Cette religion est soluble dans la culture globale. Je vous invite à lire les ouvrages – si cela vous intéresse et n’a pas déjà été fait – du sociologue américain Robert N. Bellah mais aussi l’article sur « l’originalité et utilité de la religion civile américaine » de M. Ben Barka qui est une très bonne synthèse et dont j’ai mis le lien en notes de bas de page. De toute évidence, entre deux évangéliques, français et américain par exemple, les facteurs culturel, national et historique font apparaître des différences dans la manière de vivre sa foi au quotidien, de concevoir son rôle social et ses droits qui ne sont pas que superficielles. Dans le contexte socioculturel américain actuel – une période charnière -, certains esprits seraient d’autant plus enclins à se radicaliser et à s’accrocher à leurs acquis constitutionnels qu’ils jugent que la foi chrétienne et les lois héritées des fondateurs sont simultanément menacées par les mêmes forces impies. Un chrétien pas forcément « pro-armes » pourrait, par réflexe, être amené à soutenir les opposants au « gun control », alors qu’au même moment des membres de mouvements de droite identitaire et conservatrice, pas forcément croyants ou pratiquants, seraient tentés de se joindre au mouvement pro-life, moins par conviction religieuse que par volonté d’union objective contre un adversaire commun. Cette confusion des genres (entre religion, culture et nation) trouve sa personnification, me semble-t-il, dans la figure du brave pionnier américain de l’Ouest, tenant sa Bible d’une main et son fusil de l’autre pour se défendre contre les sauvages. Ce mélange de piété et de violence ordinaire n’a jamais quitté cet environnement. De même, la relation établie entre Christianisme et richesse matérielle, entre la défense de la « religion personnelle » et celle de la propriété privée, font de l’arme à feu un symbole identitaire et un instrument de libération et de protection d’éléments qui sont à la fois physiques et spirituels. La fameuse phrase de Jefferson résume bien le flou (ou tiraillement moral) qui devrait faire l’objet d’un débat interchrétien, et a fortiorti américain: « Se révolter contre la tyrannie, c’est obéir à Dieu ». Or, il y a de nombreuses façons de « se révolter » contre l’oppression, la violence (et le Christ a clairement pris position sur la question). Mais dans l’histoire américaine, la révolte et la défense de la nation, de l’anti-étatisme et du protestantisme passaient d’abord par les armes (contre l’empire britannique à l’époque de Jefferson) puis par l’évangélisation. Le peuple est depuis resté mentalement ou effectivement »en armes ».
    Vous avez raison en parlant d’abattre les forteresses. On est bien dans cette tendance qui me semble positive a priori même s’il faut continuer à en observer les effets pour porter un jugement raisonnable. Celle-ci n’est pas seulement oecuménique mais supradénominationelle lorsqu’elle est poussée à l’extrême (dans la mouvance du « believing without belonging » ou « spiritual but not religious » qui n’est pas nouvelle mais se renforce considérablement). L’église catholique est en train de se saisir de ce phénomène pour s’adapter aux nouveaux chrétiens. Je suppose que l’évangélisme est également dirigé dans cette voie, à la différence que l’évangélisation protestante a moins souvent (ou tardivement) su se libérer de son attirail idéologique et de ses approches uniculturalistes/assimilationnistes que les missions catholiques (en Amérique, mais aussi à l’extérieur, en Afrique par exemple). Personne ne peut dire ce qu’il en sera dans 10 ou 20 ans, à quel rythme et jusqu’où ira le sécularisme aux États-Unis et la place que les jeunes – qui disent majoritairement croire en Dieu mais rejettent les religions organisées – accorderont à la spiritualité. Et on peut encore moins se prononcer sur le degré de violence dans la société de demain – cette violence et l’autodéfense qu’elle excite déterminent-t-elles d’ailleurs exclusivement l’envie de posséder des armes et la volonté de défendre ce droit?
    Bien cordialement,
    Chady

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  3. pepscafe dit :

    Bonjour !

    Je vous remercie pour vos encouragements et d’avoir pris le temps de me faire cette réponse, très très complète et de nature à nous éclairer sur ce phénomène, ouvrant d’ailleurs plusieurs pistes de réflexion passionnantes !
    Je prends également bonne note de vos suggestions bibliographiques. Sur le fond(riche), je ne répondrai pas dans le détail, mais me bornerai toutefois à quelques remarques, qui dépasseront peut-être le sujet initial :

    Vous faites allusion à un « particularisme culturel et juridique » : un particularisme avec une tentative de justification biblique ?(au risque d’être simpliste)
    Vous soulignez également qu' »autant un chrétien européen parviendra à dissocier liberté civile (incluant le port d’une arme) et l’enseignement fondamental de Jésus Christ qui est l’amour, le respect de la vie et la non-violence; autant un Américain éprouvera une plus grande difficulté car dans sa réalité, les notions religieuses et culturelles sont imbriquées ».
    Cette confusion peut paraître étonnante, quand une juste compréhension des textes bibliques(At et NT) entraîne(normalement) une vision et une façon de vivre « globale » : c’est à dire, sans séparation entre vie pratique et vie spirituelle(vivre l’évangile), mais parfaite cohérence entre les deux domaines, sachant que tout homme, créé à l’image de Dieu, est corps, âme, esprit.

    Vous dites encore que « La « religion civile américaine » unifie foi, citoyenneté, culture, et patriotisme. C’est une « religion générique », une « foi nationale » ou un « nationalisme culturel » où Dieu est omniprésent mais, plus abstrat, inter ou supra-dénominationel ». Ceci dénote-t-il d’une « religion » ou d’une « foi » particulièrement individualiste, où il serait possible d’être « chrétien tout seul », sans appartenance ?
    Or, ce que le NT appelle « Eglise »(« Ecclesia ») n’est ni un bâtiment ou une organisation, mais un corps vivant(cf 1 Corinthiens 12 ou Romains 12, par exemple), dont le principe est la communion, l’interdépendance des membres(des personnes). Communion possible sur ce principe : Ephésiens 2 et 4, par exemple.

    A ce sujet, je me permets de vous renvoyer à cet intéressant article(notamment la troisième partie consacrée à « la communauté ») du « theologeek » Olivier Keshavjee : « Toute la tradition biblique témoigne d’un Dieu qui cherche la relation. L’alliance — grand thème transversal à l’ensemble de la Bible — est un espace de relation entre Dieu et son peuple (et donc entre chacun au sein du peuple). L’œuvre du Christ à la croix peut se regarder au travers du thème de la réconciliation — la restauration des relations avec Dieu, et les uns avec les autres. Mais plus profondément, Dieu est relation: de toute éternité, Dieu est communion d’amour entre le Père, le Fils et l’Esprit. C’est à dire que la réalité ultime est relationnelle: nous ne sommes pas des individus qui, par accident, sommes en relation les uns avec les autres. Nous sommes fondamentalement relationnels.
    Et donc la mission de l’Église est avant tout relationnelle. On le voit, dans la bible et dans toute l’histoire de l’Église, la proclamation de l’Évangile crée la communauté. Alors que des hommes et des femmes se tournent vers le Ressuscité, ils se tournent les uns vers les autres, dans une qualité relationnelle nouvelle ». (http://www.theologeek.ch/2014/02/19/la-mission-en-trois-m/ )

    Bref, un enjeu : retrouver une juste vision de Dieu, de Jésus-Christ, de l’homme, du péché, du salut et de l’Eglise (voir notamment l’un de nos billets sur la question : http://pepscafeleblogue.wordpress.com/2013/07/03/ce-que-nest-pas-et-ce-quest-leglise/ ).

    A noter enfin que, selon un réformateur méconnu ou oublié, le principe de « l’Alliance » se retrouve dans un autre domaine : http://larevuereformee.net/articlerr/n244/la-theorie-politique-%C2%ABreformationnelle%C2%BB-et-le-pacte-social

    Tout ceci peut-il apporter une réponse à la question culturelle(tradition ?) et juridique des armes aux USA ?

    J’arrête là, mais le sujet n’est pas épuisé, loin de là !

    Bien cordialement et bonne suite dans vos recherches !

    Pep’s

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    • Stratpolitix dit :

      Tout le plaisir est pour moi. Je suis toujours heureux de pouvoir débattre librement de ce sujet, en particulier avec des personnes à la fois engagées pour leurs convictions, très ouvertes d’esprit et favorables au dialogue (et de ce que j’ai pu lire sur votre blog, vous en êtes). Pour vous répondre, oui, l’on peut dire que nombre de particularismes trouvent ou ont trouvé à un moment ou un autre leur justification ou fondement dans la Bible, ou dans un conflit théologique à tout le moins. L’Amérique est née, faut-il le rappeler, de ce genre de querelle (que l’on pourrait qualifier de « byzantine », sans mépris aucun). Elle émane d’une dissidence politico-religieuse (des Pères pélerins) et d’une volonté (des puritains), certes temporisée, de « purification » de l’église anglicane et non de rupture immédiate et définitive avec celle-ci. En tant que construction nationale, c’est cette particularité historique qui rend l’Amérique « unique ». Évidemment, il ne faut pas non plus surdimensionner le fait religieux puisque l’Amérique n’est pas une théocratie. Pendant et après la période G.W Bush, les commentateurs et médias européens et ceux du Sud ont eu tendance à tout lire ou juger abusivement à travers le prisme religieux, comme pour réduire un peu plus l’Amérique à un « nid de bigots illuminés et hystériques et de rednecks texans ignares et arriérés » et mieux en discréditer les choix de politique étrangère. Je me place peut-être à rebours de beaucoup d’idées reçues mais j’estime (nous pourrons en reparler) que tout n’était pas à jeter durant la période de G.W Bush et certaines mesures ont été, dans certains domaines (hors Irak et Afghanistan) plus audacieuses et efficientes que celles de B. Obama. Bien entendu, je serai le dernier à nier les approches erronées, calamiteuses et brutales de sa diplomatie proche-orientale, ni les désastres et tragédies causés par ses stratèges néoconservateurs et que nous continuons d’observer. Tout cela a causé beaucoup de tort à l’image, non seulement de l’Amérique, mais a aussi nui à l’évangélisme en général et à la compréhension de sa morale et de sa culture politique en particulier.
      La laïcité en Amérique a été comme en France le produit d’un processus et non pas une réalité instantanée. Les premières colonies américaines ont certes formé une théocratie de 1629 jusqu’en 1689, date de l’acte de tolérance et de la révocation de la charte de la colonie de la baie du Massachussetts par le roi catholique Charles II (hostile aux puritains de Nouvelle Angleterre) et à partir de laquelle d’autres communautés chrétiennes telles que les Quakers, les conformistes (anglicans) et antinomiens persécutés par les puritains ou privés de droits égaux aux leurs purent jouirent d’une liberté religieuse inédite.
      Je dis souvent que, paradoxalement, le système actuel éminemment laïc américain doit beaucoup à certaines réformes et revivalismes religieux, notamment à l’influence rapidement prédominante dans le champ chrétien de doctrines comme l’antinomisme (justification par la foi – sola fide – et relativisation de la loi) et l’arminianisme (relativisation de la prédestination, accent mis sur la grâce, la liberté d’acceptation du Christ comme son sauveur) qui ont à la fois modernisé le protestantisme américain au détriment des églises protestantes historiques calvinistes et luthériennes (lesquelles n’ont cessé de perdre de leur attractivité au fil des décennies), et ont habitué les esprits à une certaine indépendance et souplesse dans leur rapport à la spiritualité et aux dogmes. C’est une donnée qui permet d’appréhender la façon dont s’est forgée la « religion civile », cette pensée qui met l’accent sur le libre arbitre, la foi, la grâce et les oeuvres traverse majoritairement « l’évangélisme mainstream » et se syncrétise, »naturellement » dirais-je, avec le minarchisme hérité des révolutionnaires, le libéralisme et le « laissez-faire ». Les laïcs et religieux américains ont ainsi un ensemble de croyances et de symboles en commun qui expliquent peut-être aussi pourquoi il leur est difficile d’opérer une dichotomie franche (leur serait-elle d’ailleurs systématiquement utile et profitable?) : la croyance en Dieu, entité qui n’est pas nécessairement rattachée à une religion, qui est protectrice du citoyen et de la nation; la liberté de l’individu (supérieure à toute autorité étatique ou hiérarchie religieuse) le populisme (rejet de l’élitisme) etc. Je ne vous cite là que les principaux éléments constitutifs du credo américain. Vous avez parlé de « la séparation entre vie pratique et vie spirituelle, sans que cela ne nuise à la parfaite cohérence entre les deux domaines ». Je ne vais pas vous contredire sur ce point car nous voyons bien autour de nous et dans les médias que la majorité de chrétiens sait très bien accorder les deux, et s’épanouir. Dans le cas américain, je ne pense pas qu’il y ait forcément « confusion » mais plutôt « syncrétisme » de la part de ces mêmes chrétiens américains. Ils viennent d’un pays qui a été à l’avant-garde du christianisme social et qui n’a jamais séparé leur foi et morale du devoir de tout citoyen de s’intéresser à la vie de la cité et d’agir conformément à ses convictions (en s’engageant socialement et politiquement s’il juge cela nécessaire). La formulation de mon exemple (comparatif) sur les évangéliques américains et français dans le commentaire précédent peut paraître maladroite, un tantinet simpliste ou globalisante. Il ne m’a cependant pas échappé qu’il existe une variété aussi grande de comportements que de dénominations chez les chrétiens (je ne vous apprends rien). Après tout, un chrétien a bien le droit d’apprécier les armes à feu et/ou d’en posséder sans être jugé. Et ce ne sera pas forcément chez lui un plaisir traduisant des pulsions violentes et morbides. Beaucoup d’amateurs ou propriétaires d’armes avouent leur fascination pour l’ingénieuse conception mécanique de l’objet, leur passion pour le tir sportif, ou l’impression rassurante de sécurité et de liberté que cela leur procure, ou que sais-je encore… Le fait de vivre dans une société qui n’est sûre d’elle qu’en apparence, mais en réalité profondément angoissée et paranoïaque, de plus en plus incertaine de son avenir, n’est pas un facteur de nature à pousser les gens à renoncer à l’autodéfense.
      Je pense que les chrétiens américains, en tous cas ceux qui ont un minimum d’instruction, font bien la distinction entre la Bible, la Constitution, l’Église, la nation et l’Etat, mais ne veulent pas forcément déconstruire une mythologie qui s’est nourrie de chaque élément. Autant il n’est et n’a jamais été question pour eux de fusion entre le politique et le religieux, autant ils n’aimeraient pas voir leurs Constitution et culture politique trop s’éloigner d’une « morale nationale » officieusement (ou d’inspiration) judéo-chrétienne. Pour ce qui est de la vision évangélique de l’individualisme, il ne faut pas forcément la comprendre comme une vision « égoïste » qui serait indéniablement contraire à la foi et à l’action chrétiennes. L’église (en tant que famille, communauté spirituelle, référentielle, pas forcément lieu ou structure physique) revêt une place importante, car la qualité de ce relationnel et de la communion (que vous avez évoqués à juste titre) traduit aussi la bonne compréhension qu’a le croyant du principe d’alliance qui lie Dieu à sa création et les hommes entre eux. Mais, effectivement, dans la pensée américaine, l’harmonie générale dépend irrémédiablement (et préalablement) de la liberté et de l’épanouissement de chaque individu. C’est par la « multiplication » d’invidus pieux, citoyens modèles, travailleurs, honnêtes, attachés aux valeurs familiales traditionnelles qu’on peut approcher d’une société – non pas parfaite (car cela ne sera possible qu’après la parousie) – mais positive, morale, unie et non-violente, capable d’intégrer la modernité à ses valeurs chrétiennes. La volonté ou non d’affiliation dépend du choix de chacun. Je ne suis pas certain que se dire « chrétien non affilié » (il y en a de plus en plus dans ce cas) veuille dire que l’intéressé revendique une pratique « ultra-libérale, totalement déritualisée/déthéologisée, individualiste, de sa foi ».
      Cordialement,
      Chady

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  4. pepscafe dit :

    Je vous remercie pour ces réponses, ainsi que pour vos réflexions, d’une grande richesse.

    « Le fait de vivre dans une société qui n’est sûre d’elle qu’en apparence, mais en réalité profondément angoissée et paranoïaque, de plus en plus incertaine de son avenir, n’est pas un facteur de nature à pousser les gens à renoncer à l’autodéfense ».
    Paradoxal, pour une nation qui affirme pourtant « mettre sa confiance en Dieu ».
    Quelqu’un m’avait dit un jour que les Etats-Unis(à l’inverse de l’Europe, qui, au risque d’être simpliste, n’a plus besoin d’ennemi extérieur pour se construire) avaient besoin d’un ennemi pour exister. Cette affirmation est-elle exagérée ou réaliste ? Il semblerait qu’elle rejoigne certains éléments de votre analyse.

    « …dans la pensée américaine, l’harmonie générale dépend irrémédiablement (et préalablement) de la liberté et de l’épanouissement de chaque individu. C’est par la « multiplication » d’invidus pieux, citoyens modèles, travailleurs, honnêtes, attachés aux valeurs familiales traditionnelles qu’on peut approcher d’une société – non pas parfaite (car cela ne sera possible qu’après la parousie) – mais positive, morale, unie et non-violente, capable d’intégrer la modernité à ses valeurs chrétiennes ».
    Effectivement, mais le défi demeure : comment former des individus, à la fois bien dans leur peau, en paix avec eux-mêmes, et ouverts aux autres, surtout si la (sacro-sainte)liberté semble primer sur tout le reste ?
    La clé est peut-être dans le « Tu aimeras ton Dieu…. » et « ton prochain, comme toi-même »(je souligne), soit le résumé de la loi par Jésus(Luc 10v25-29 et ss, cf Deut.6v5 et Lévit.19v18) ?

    Atteindre une société « positive, morale, unie, non-violente, capable d’intégrer la modernité à ses valeurs chrétiennes ».
    Tout un programme ! Mais pas exclusif aux Etats-Unis, l’Europe n’ayant pas particulièrement de leçons à donner dans certains domaines !

    Cordialement,

    Pep’s

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  5. Stratpolitix dit :

    Je rejoins la personne qui vous a dit cela. La fin de la guerre froide fut, à ce propos, un moment de révélation pour l’Amérique qui réalisa avec encore plus de clarté qu’elle n’était jamais plus apte à stimuler ses forces, même en matière d’économie, qu’en se trouvant en opposition dialectique ou militaire constante avec des forces antithétiques (morales ou physiques), relevant d’un binarisme manichéen (et métaphysique) du « bien contre le mal » (évoqué en filigrane dans le commentaire que j’ai laissé sur votre blog, relatif au film « 300 »). Franck Miller son scénariste incarne d’ailleurs parfaitement cette vision puérile, simpliste, parfois haineuse du rôle de l’Amérique chrétienne, démocratique et militariste dans le monde. Elle n’est, heureusement, pas partagée par l’ensemble des Américains et des chrétiens qui sont nombreux à railler l’ineptie des idées politiques de ce même auteur. L’Amérique aura-t-elle toujours besoin de cet « ennemi » aux multiples visages pour se construire? Je ne suis pas sûr d’avoir la réponse. Le fait qu’elle se soit positionnée de cette manière depuis sa création ne signifie pas que cela ne changera jamais, il suffit pour s’en convaincre d’observer la manière dont l’Amérique est en train de se redéfinir sous l’impulsion de Barack Obama, dont les politiques se conforment au relativisme culturel des « Millenials » (c’est d’ailleurs pour cette raison que les conservateurs lui en veulent et le dénigrent).
    La question que vous posez dans votre dernier commentaire est au coeur du dilemme et défi qui scinde l’Amérique en deux camps : l’un conservateur/réactionnaire et l’autre progressiste, séculariste, relativiste (que le premier juge permissif et perverti). Il est permis d’espérer qu’à terme, une voie médiane émerge de cette confrontation culturelle et idéologique, en se nourrissant des apports constructifs des deux courants. Le président Obama a créé des déséquilibres mais cela était sans doute le prix à payer pour rompre avec le passé et préparer l’Amérique aux transformations mondiales. Il a hélas eu tendance à balayer sur son chemin le mauvais comme le bon qui constituent l’ossature de l’identité américaine (à « jeter le bébé avec l’eau du bain » si vous préférez). Pour le moment, la réaction des croyants chrétiens est teintée de désespoir (et la violence de certaines saillies politiques et attaques ad personam en est le symptôme). Des voix chrétiennes appellent leurs correligionnaires à moins en attendre de la politique et à miser davantage sur le social et le culturel, et sur l’évangélisation pour préserver l’Amérique qu’ils aiment (ou l’aider à retrouver ses esprits). En somme, la solution serait pour eux de voir moins grand – car ce calcul politique n’a fait que diluer leur influence – mais plus modeste, resserrer leurs liens, agir en profondeur, en philosophie comme en action. La politique n’est toutefois pas abandonnée et j’ai pu lire des articles dont les auteurs en appelaient à la création d’un grand parti chrétien qui rassembleraient tous les déçus et trahis du bipartisme mais qui ne sont pas non plus sensibles – on peut les comprendre – au populisme et à l’inculture (à la limite de l’obscurantisme) des leaders du Tea Party. À terme, il n’est pas interdit de penser qu’un énième Réveil puisse survenir et faire apparaître des alternatives sérieuses et pertinentes. Les circonstances actuelles s’y prêtent en tout état de cause. Tout dépendra également du prochain pouvoir qui s’installera (soit celui-ci reviendra aux fondamentaux, soit il poursuivra la ligne de B. Obama avec les secousses prévisibles que cela pourrait encore provoquer). Je finirai sur la même note que vous en disant qu’effectivement, l’Europe est amenée à se poser les mêmes questions. En France nous constatons déjà les dégâts qu’un manque de dialogue et d’écoute peut engendrer. Le pacte social repose sur ces règles élémentaires. Un changement d’ère ne peut pas être harmonieux et fructueux s’il se fait au mépris d’une partie des valeurs et croyances qui structurent la société depuis des siècles. Au plaisir de vous lire. Chady

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  6. pepscafe dit :

    C’est un plaisir de lire vos analyses ! Et merci pour votre passage sur Pep’s café !

    Vous parlez de ce dilemme et défi qui scinde l’Amérique en deux camps : « L’un conservateur/réactionnaire et l’autre progressiste, séculariste, relativisite (que le premier juge permissif et perverti). Il est permis d’espérer qu’à terme, une voie médiane émerge de cette confrontation culturelle et idéologique, en se nourrissant des apports constructifs des deux courants ».
    Une vision beaucoup plus globale et cohérente(et même plus solide, reposant sur de bons fondements, pour ne pas tomber dans le travers du « ventre mou »), dans ce sens, serait effectivement souhaitable. Les deux options précédentes ne me paraissent, ni convaincantes, ni satisfaisantes, et j’ai souvent la désagréable impression d’être « pris en otage » entre deux tendances incohérentes, autant l’une que l’autre.

    « La politique n’est toutefois pas abandonnée et j’ai pu lire des articles dont les auteurs en appelaient à la création d’un grand parti chrétien qui rassembleraient tous les déçus et trahis du bipartisme mais qui ne sont pas non plus sensibles – on peut les comprendre – au populisme et à l’inculture (à la limite de l’obscurantisme) des leaders du Tea Party. À terme, je pense qu’il n’est pas interdit de penser qu’un énième Réveil puisse survenir et faire apparaître des alternatives sérieuses et pertinentes. Les circonstances actuelles s’y prêtent en tout état de cause ».

    J’ai toujours pensé que le « Tea Party »(pas un mouvement réellement organisé, structuré et cohérent-sauf erreur)était un mouvement plus fiscal que réellement « chrétien ». Le « grand parti chrétien » aux contours et au profil dessinés plus haut, à mille lieux du populisme et de l’inculture obscurantiste, et même antilibéral, avec un vrai projet, une véritable vision, qui ne se limitera pas à « l’éthique » ou à la seule famille(sujets en soi importants et à ne pas négliger), et un esprit véritablement à mille lieux d’un esprit « politicien », pourrait être intéressant et positif. Positif, si son action s’accompagne de véritables fruits : baisse de la corruption, de la violence(réflexion sérieuse concernant le libre port et la libre circulation des armes à feu), la criminalité, la pornographie, la haine raciale…lutte contre les injustices sociales et la pauvreté ; réflexion pour une santé et une éducation qui ne seront pas « à deux vitesses » ; réelle politique environnementale et de l’énergie ; réflexion pour une meilleure éthique relative aux campagnes électorales(conditions de financement, contenu et esprit des spots de campagne…) ; véritable vision concernant le consumérisme, etc…bref, des évidences.
    Néanmoins, je suis peu convaincu par un « grand parti » qui fédererait « tous les chrétiens »(protestants, protestants évangéliques et catholiques), comme si un « grand parti » pouvait fédérer toutes les gauches, toutes les droites…J’estime également (à moins de me tromper)qu’il ne saurait y avoir « une » alternative dite « chrétienne », mais « des » alternatives chrétiens(ce qui évite un certain exclusivisme), à la condition que certains « fondamentaux » soient bien là : les principes de l’Evangile, à condition que l’on ne confonde, ni avec la réaction ou un certain légalisme sans compassion, ni avec le relativisme(sous prétexte qu’il « faut être tolérant »).

    Mais pour l’heure, l’urgence ne me paraît pas être la création d’un nouveau parti politique(un énième « parti chrétien »), mais que l’Eglise exerce réellement sa mission sur Terre. Encore faut-il comprendre en quoi consiste cette mission et ce qu’est l’Eglise.

    Au plaisir de vous lire,

    Pep’s

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    • Stratpolitix dit :

      Merci à vous. Le plaisir est partagé cher Monsieur. Veuillez m’excuser pour mon retard à vous répondre. Je passerai en tous cas aussi souvent que je le pourrai sur votre blog très intéressant.

      Un mouvement de contestation, radical et populiste comme le « Tea party », où qu’il prenne forme, peut donner l’impression d’incarner le «soulèvement moral» du peuple et un regain d’exaltation nationaliste. Et l’on est tenté de faire des rapprochements, d’un pays à l’autre (je fais évidemment allusion à la France), entre des mouvements qui n’ont ni la même composition, ni le même ancrage, ni la même histoire, ni la même plateforme revendicative. Il faut rester prudent, car comparaison n’est pas raison, surtout lorsque l’on évoque des forces aussi hétéroclites. Jouer, comme le TP, allègrement sur les peurs et sur la nostalgie en temps de crise, comme en 2009-2010 ou en temps de (lente) reprise comme aujourd’hui, est un ressort classique mais ne signifie pas qu’il soit massivement suivi, que toutes les classes populaires se reconnaissent en lui, ou qu’il ne retombera pas comme un soufflet, faute de propositions rationnelles formant un tout cohérent et réalisable… Il reflète au mieux le décalage d’une frange de la droite qui s’accroche à ses vieilles lunes et prétend parler au nom du peuple, comprendre ses inquiétudes et évidemment être en mesure d’y répondre, et qui essaye de faire croire que le malaise social et économique actuel est essentiellement imputable au président Obama. Certes, ce dernier a déçu, c’est peu de le dire, mais il aura à la fois payé les pots cassés de son prédécesseur et tenté, sur une période très courte et avec les moyens du bord, de remettre le pays sur les rails. L’on peut supposer que le ras-le-bol, la lassitude et le désenchantement qu’éprouvent les petites gens vis-à-vis du système actuel et de la politique en général vont au-delà de son bilan.

      Il n’y a pas de programme « Tea party » proprement dit, mis à part « l’anti-Obama » – qui n’en est pas un bien sûr, mais sur lequel ce mouvement s’est construit – et sa focalisation obsessionnelle sur la réforme de l’assurance santé qui a été jusqu’ici son cheval de bataille, presque sa cause unique. Il ne s’agit pas d’un parti mais d’une mouvance au sein du parti républicain, parvenue, virtuellement, à « unir » populisme et conservatisme (donc des catégories socioculturelles relativement distinctes), et dont près de la moitié du parti se réclamerait désormais. Le discours du TP est une manière de secouer la base républicaine, mais sans apporter véritablement le carburant dont elle a besoin. Les républicains réalisent que seuls le pragmatisme et un vrai programme, non pas l’oppositionnisme et l’obstructionnisme, les sauveront. Leurs dernières défaites, concernant la loi «Obamacare » et le plafond de la dette, ont été retentissantes, de même que leurs positions irréductibles leur ont fait perdre de leur crédibilité. Les idées extrémistes du TP ne sont pas une alternative réaliste et pertinente à la politique interventionniste d’Obama et les porter ne ferait que réduire davantage leurs chances de l’emporter en 2016. Ce « boulet » (le TP) peut néanmoins avoir la vertu de pousser le « Grand Old Party » à se redéfinir rapidement afin d’éviter que le rang de ses modérés ne continue à s’éroder. Il a tout intérêt à profiter de la relative perte de vitesse du TP, et à faire évoluer ses positions, notamment sur la question de l’immigration s’il souhaite revenir en odeur de sainteté. Actuellement, B. Obama est à peine plus populaire que ses adversaires républicains. À brève échéance, le GOP est sans doute avantagé pour les prochaines élections de mi-mandat. Ses résultats nous éclaireront sur le poids réel de la « droite dure » en son sein. Le président, quant à lui, aura bien du mal à obtenir une majorité démocrate à la Chambre des représentants. Pour les présidentielles 2016, ce sera une autre paire de manches. Je ne suis pas certain que les républicains seront prêts, au rythme où vont les choses, face au « bulldozer » Hillary Clinton qui pourrait bien être la candidate naturelle des démocrates. Elle partirait, il est vrai, avec pas mal d’atouts : c’est une personnalité respectée en Amérique et dans le monde, qui a l’avantage non négligeable d’avoir un nom et une solide expérience acquise au Département d’État (les figures du TP sont loin d’être crédibles et rassurantes en matière de politique étrangère). Elle est supposée avoir plus de poigne qu’Obama, tout au moins si l’on considère que son approche du leadership basée sur le « smart power » devrait, a priori, se traduire par une politique étrangère plus équilibrée et moins indécise que celle, consensuelle et fataliste, de l’actuel occupant de la Maison Blanche. Si elle est capable d’apparaître moins étatiste et plus accommodante vis-à-vis des anti-étatistes, elle pourrait couper l’herbe sous le pied des radicaux.
      En résumé, ce n’est certainement pas le TP qui rallumera la flamme d’une population (y compris l’électorat chrétien) qui n’a jamais été aussi désabusée. Par ailleurs, si des chrétiens anti-Obama ont « rejoint » le TP depuis 5 ans, cela n’en fait pas pour autant un mouvement chrétien. Vous l’avez d’ailleurs fait justement remarquer. En outre, ses adhérents peuvent difficilement ignorer que le libertarianisme et l’individualisme poussés à l’extrême, tels que défendus par le TP s’accommodent mal des valeurs chrétiennes de partage et de solidarité envers les démunis, et de l’action sociale que le gouvernement fédéral a d’ailleurs particulièrement appuyée ces dernières années (y compris sous G.W Bush).

      Comme l’UMP en France, le parti républicain est face à un sérieux problème de leadership (ayant, pour sa part, beaucoup trop de candidats potentiels à la popularité moindre), et au-delà, un problème d’identité et de crédibilité à résoudre. De son côté, la droite française est encore plus mal lotie avec deux « chefs » mal aimés (c’est un euphémisme), un ex-chef qui joue l’arlésienne, et un directoire qui continue d’essuyer des scandales qui ne vont pas l’aider à sortir de sitôt de sa traversée du désert. Et ne parlons même pas de ses propositions…je m’étonne d’ailleurs que l’UMP n’ait pas encore implosé avec tout cela. Dans des contextes où la droite est en crise, la gauche immobile voire inopérante, les électeurs américains et français n’ont pas vraiment de quoi rêver… En Amérique comme en Europe (et surtout en France), les chrétiens n’ont pas le sentiment d’être bien représentés, et d’être audibles (et quand ils le sont, d’être écoutés et respectés). Les chrétiens américains savent qu’un grand parti chrétien, transpartisan et fédérateur, s’il voyait le jour, ne résoudrait pas tout, et serait très difficile à diriger puisque la culture politique respective des électeurs chrétiens démocrates et républicains n’est pas la même, et les valeurs chrétiennes, à elles seules, ne font pas non plus un programme politique. Même si ses partisans sont réunis autour d’une même détestation du libéralisme culturel et du sécularisme, ils peuvent avoir des idées diamétralement opposées quant au rôle de l’État, à la fiscalité et à l’immigration. Si les chrétiens américains parviennent un jour à s’entendre et à se rassembler autour d’un pacte et d’un programme commun, à proposer des solutions concrètes et modernes aux problèmes qui intéressent en priorité la population (l’emploi, l’éducation, les transports, l’environnement), alors ils pourront peut-être faire la différence et bouleverser le paysage politique. Mais nous en sommes encore loin.
      Bien cordialement, Chady.

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  7. pepscafe dit :

    Je vous en prie et vous remercie une fois de plus pour vos excellentes analyses.
    Sinon, concernant les actions des chrétiens en politique : « Même si ses partisans sont réunis autour d’une même détestation du libéralisme culturel et du sécularisme, ils peuvent avoir des idées diamétralement opposées quant au rôle de l’État, à la fiscalité et à l’immigration. Si les chrétiens américains parviennent un jour à s’entendre et à se rassembler autour d’un pacte et d’un programme commun, à proposer des solutions concrètes et modernes aux problèmes qui intéressent en priorité la population (l’éducation, l’environnement, la santé, l’emploi, les transports), alors ils pourront peut-être faire la différence et bouleverser le paysage politique ».

    Effectivement ! Tout un programme ! Les points clés semblent bien le tryptique « Etat/fiscalité/immigration ». Mais un premier « test » d’une action pertinente et porteuse de bons fruits se percevrait peut-être d’abord au niveau local(demain, nous votons pour le premier tour des municipales).

    Cordialement,
    Pep’s

    J'aime

  8. Stratpolitix dit :

    Je vous remercie. Comme vous, ce thème de la religion/spiritualité et de la société m’intéresse particulièrement. La place actuelle et l’avenir du christianisme en Occident est un sujet (et un enjeu) qui va plus loin que la question de la laïcité et des libertés, mais s’étend aux institutions, à la culture, à l’identité et à la cohésion sociale. Last but not least, cela détermine la manière dont les Occidentaux se positionne(ro)nt par rapport au reste du monde. Comme vous le dites, c’est « tout un programme » pour les chrétiens de trouver une plateforme commune. C’est même une bataille (morale et spirituelle) de longue haleine qui s’engage, mais ils ont déjà prouvé par le passé qu’ils étaient capables d’une pensée rationaliste, innovante, pragmatique et effective sans renier leurs valeurs essentielles (ou « core values » comme disent les anglo-saxons). La sauvegarde et le renouveau du christianisme en Occident sont, à mon sens, souhaitables pour l’avenir de ses peuples et, par extension, des autres peuples de la chrétienté (si ce concept a, bien entendu, encore un sens aujourd’hui, et je l’utilise avec précaution). Le christianisme, en particulier le protestantisme, a connu au 19ème siècle une révolution intellectuelle bien plus puissante et féconde que la Réforme elle-même. Les chrétiens avaient alors su s’adapter sous la pression exercée par la science et la sécularisation. Aujourd’hui, l’enjeu du christianisme, c’est d’avoir une position unifiée face aux transformations rapides qui annoncent un changement de modèle de société. Les valeurs de la patrie, la solidarité et la foi chrétienne (laquelle peut s’intégrer, tout en restant autonome, aux deux premières) ont, individuellement et ensemble, un rôle à jouer (ce n’est que mon opinion et je la développerai sans doute dans les mois à venir si j’ai un peu plus de temps) dans une réalité qui est celle des sociétés européennes plongées dans une crise générale. La crise économique a basculé vers la crise sociale et bientôt il sera de plus en plus difficile de cacher la crise identitaire structurelle de l’Europe qui couve depuis un certain temps. Cette prise de conscience de l’importance d’un retour à des valeurs structurantes sans lesquelles beaucoup de choses pourraient (continuer à) se désintégrer, finira, selon moi, par s’imposer comme une évidence, même si pour l’instant l’économie prime sur les autres préoccupations.
    Se concentrer sur l’action sociale, sur le « local » est évidemment nécessaire pour les chrétiens, lesquels doivent agir de la base vers le sommet. On constate bien aux États-Unis les dégâts du schéma inverse, à savoir la politisation du champ religieux, par l’association traditionnelle entre christianisme et droite conservatrice qui continue de pousser les chrétiens de gauche à s’éloigner de l’Église, à être de plus en plus libéraux, parce qu’ils ne dissocient plus sa position officielle de celle de la droite radicale et anti-progressiste sur certains sujets contemporains. En même temps, crise économique et crise des valeurs identitaires ont fait converger une partie des mouvements revendicatifs et contestataires vers un front commun droitiste; en France la tendance est moins évidente, mais l’on ne sait pas encore vers quelles alliances (ou mésalliances) la stérilité du bipolarisme, les piètres performances et l’impopularité de l’exécutif actuel pourraient les conduire. Hélas, une nouvelle solidarité républicaine et un engagement patriotique fort et sincère ne semblent venir ni de la gauche ni de droite en France, toutes deux mondialistes, affairistes et financiaristes. Entre elles, il s’agit d’une différence de degré et non de nature. Pour le premier tour des élections municipales d’aujourd’hui, on est moins, certes, au niveau des grandes idées que de la politique de proximité, mais il n’empêche, les résultats nous diront beaucoup de choses sur l’humeur des électeurs, l’esprit citoyen et les rapports de force qui structurent la France aujourd’hui. Je ne suis pas très rassuré mais veux rester optimiste. Je souhaite que, malgré un désenchantement palpable, les Français se mobilisent massivement et s’acquittent de ce devoir qui est aussi un bienfait précieux de leur démocratie.
    Cordialement,
    Chady.

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