Intervention militaire en Syrie : la guerre, en arrière toute

Barack Obama et François Hollande. Montage combinant les photos prises par Spencer Platt et Antoine Antonio pour Getty Images. (Source : bet.com).

Les présidents Barack Obama et François Hollande. Montage combinant les photos de Spencer Platt/Getty Images et Antoine Antonio/Getty Images. (Source : bet.com).

Les prémices hésitantes de la plus impopulaire intervention depuis l’Irak

Tiraillement et suspense chez les décideurs et les peuples arabes et occidentaux. Les opinions se crispent et retiennent leur souffle tandis que les États-Unis et la France planifient une attaque punitive contre le régime syrien, coupable, selon eux, d’avoir utilisé l’arme chimique contre des civils. Du côté de Washington, rarement un président américain n’aura autant tâtonné et avancé à reculons que Barack Obama sur un dossier aussi complexe et pressant que le conflit syrien. Les déclarations désormais volontaristes et l’impatience affichée n’empêchent pas, dans les faits, leurs auteurs d’avancer à petits pas. La France suit le mouvement, suspendue au vote du Congrès américain, et sans faire illusion sur son aptitude à soutenir l’effort de guerre qu’une escalade pourrait exiger de la coalition. En effet, si le pays voit ses indicateurs économiques se stabiliser, le chemin du redressement est encore long. Par ailleurs, en dépit de sa victoire au Mali, conflit de faible intensité, la France a eu à éprouver sur place les limites de ses capacités matérielles et logistiques (des avions ravitailleurs, de transport de troupes et des drones furent alors mis à contribution par l’Amérique). Même associées aux manœuvres militaires contre Damas, les forces françaises ne devraient pas être aux avant-postes mais plutôt « à la remorque » (selon l’expression du président de l’UMP, Jean François Copé). De toute façon, le soutien que l’Amérique attend de la France et de l’UE est surtout d’ordre politique et formel. Premier obstacle psychologique à lever pour les deux présidents : leurs opinions majoritairement hostiles à une attaque. Beaucoup s’interrogent sur l’empressement soudain des deux gouvernements à déclencher une attaque sans attendre les résultats du rapport d’enquête de l’Onu. Aux États-Unis, près d’une personne sur deux (48%) est défavorable à une intervention française selon un sondage publié par le Pew Research Center. En France, 59% des interrogés se disent contre, selon un sondage de l’Ifop. Le président François Hollande est sous la pression de l’opposition pour soumettre l’intervention en Syrie au vote de l’Assemblée nationale. Mais le chef de l’État français refuse de considérer cette intervention comme s’inscrivant dans une guerre mais comme une opération extérieure (Opex), ponctuelle et limitée.

Le secrétaire d'État américain John Kerry lors de son audition au Sénat par la commission des Affaires étrangères, le 4 septembre 2013. Au cours de cette première étape avant la consultation du Congrès la semaine suivante, ce dernier a exposé le plan d'attaque de Washington, rappelant la responsabilité de l'Amérique "qui ne peut continuer à vivre dans le confort de l'isolationnisme" et "fermer les yeux sur les massacres". (Photo : Reuters)

Le secrétaire d’État américain John Kerry lors de son audition devant la commission des Affaires étrangères, au Sénat, le 4 septembre 2013.  Ce dernier en a appelé à la responsabilité de l’Amérique « qui ne peut continuer à vivre dans le confort de l’isolationnisme » et « fermer les yeux sur les massacres ». (Photo : Reuters)

Peu soutenu, le président Obama n’a d’autre choix que de temporiser, de solliciter l’accord du pouvoir législatif (le Congrès) faute de bénéficier d’ores et déjà à la fois de l’aval du Conseil de Sécurité – seule base légale reconnue internationalement pour attaquer un État souverain -, du soutien d’une large coalition politico-militaire occidentale et arabe, et de l’approbation d’une majorité de citoyens américains. Son secrétaire d’État, John Kerry, sillonne le continent européen en quête de ralliements. Mais c’est d’abord dans son propre camp, majoritaire au Sénat (mais minoritaire à la Chambre des représentants), que le président Obama devra exercer son pouvoir de persuasion puisqu’une partie des démocrates issue de l’aile gauche du parti est très sceptique sur le principe d’une énième intervention extérieure, reflétant ainsi le sentiment général d’une population américaine surtout préoccupée par les problèmes de politique intérieure. Le président veut bien revenir sur le devant de la scène proche-orientale mais rechigne à endosser seul un tel fardeau. Il conçoit que la posture du « leading from behind » n’est pas systématiquement opérante, mais ne veut pas non plus que l’opération à venir ressemble à un « leading alone from the front« . Il lui faut réunir la plus large base de soutien possible pour donner l’apparence d’une certaine légitimité et force morale à l’opération, répartir les risques, les coûts et les responsabilités politiques et économiques, dans l’éventualité d’une usure du conflit ou d’un échec duquel il sortirait politiquement laminé et très isolé. Un refus du Congrès ne pourrait empêcher légalement le président de lancer les opérations, mais ne devrait pas l’y encourager, assénant un nouveau camouflet à Washington après le désistement de la Grande Bretagne et du Canada. Une seconde douche froide inciterait encore moins les alliés européens de l’Otan, très hésitants, à rejoindre éventuellement l’équipée franco-américaine.

Le numéro d’équilibriste le plus difficile du président américain

L'USS Gravely fait partie des 5 destroyers américains présents en méditerranée (le Mahan, le Ramage, le Barry et le Stout). Chaque destroyer emporte une quarantaine de missiles Tomahawk  (photo : US Navy/Wikimédia commons)

L’USS Gravely fait partie des 5 destroyers américains présents en méditerranée, aux côtés du Mahan, Ramage, Barry et Stout). Chaque destroyer emporte une quarantaine de missiles Tomahawk (photo : US Navy/Wikimédia commons)

Barack Obama voit poindre, en quelque sorte, sa « crise des missiles de Cuba ». Destroyers équipés de missiles de croisière, porte-avions et frégates américains, français et russes quadrillent la méditerranée orientale. Les alliés de Damas sont sur le pied de guerre et la marine américaine attend l’ordre du président pour commencer l’attaque. Barack Obama sortira-t-il grandi et renforcé de cette aventure ou bien parviendra-t-il, si les choses tournent mal, à en sortir sans y laisser trop de plumes ? Être doublement titulaire de la fonction de chef suprême des armées des États-Unis et du Prix Nobel de la Paix place le président devant un grand dilemme. Si le recours à la force est maintenu, la réponse devra être rapide et proportionnée, au risque, d’une part, de laisser le temps à ses adversaires d’affiner leur stratégie, et d’autre part, de fermer la porte à une solution politique en embarquant la région dans un maelstrom sans fin. Son pouvoir décisionnaire de chef d’État est déjà sévèrement jugé et défié par ses contemporains; ses actes posés en tant que représentant d’une haute conception de la responsabilité universelle et de la paix seront, eux, jugés par la postérité. En sa qualité de président américain et donc de garant de la sécurité et des intérêts immédiats de sa nation, Barack Obama est conscient que, quelle que soit l’option choisie, il n’est pas en mesure de satisfaire les attentes et exigences de l’ensemble de ses compatriotes et partenaires internationaux sur le problème syrien où se croisent de nombreux intérêts contradictoires ou éloignés des priorités américaines. Chez les sénateurs et représentants américains comme chez les dirigeants européens et arabes anti-Damas, deux groupes expriment des vues différentes sur la Syrie et sur la forme de l’intervention militaire prochaine. Les uns appellent à une stratégie maximaliste, devant aller plus loin que ce que le président a annoncé initialement pour ébranler le régime et précipiter sa chute à court terme. Cette approche se traduirait par un plan parallèle de renforcement des capacités de la rébellion syrienne via la livraison d’armes offensives. Aux yeux d’un certain nombre de sénateurs de droite comme John McCain et Lindsey Graham, seule une intervention musclée, capable de « changer la dynamique sur le champ de bataille » vaudrait la peine d’être soutenue. Ils estiment qu’il est temps d’en finir avec le régime de Bashar al-Assad et qu’il ne faut pas se contenter de frappes purement « cosmétiques » et « isolées ». 

Les autres alliés, dont la France, restent plus prudents et souhaitent que l’engagement soit limité, de sorte d’éviter un embrasement généralisé et une perte de contrôle de la situation. La France, victorieuse au Mali, pourrait perdre son aura en laissant la Syrie devenir sa « guerre de trop ». Contre toute attente, le président Obama pourrait décider de jouer son coup de poker et de prendre le parti de surprendre ses alliés et ses ennemis en attaquant avec une puissance de feu inouïe les centres vitaux du régime syrien. En d’autres termes, miser sur une redite du fameux « Shock and awe », plutôt que de se contenter de frappes timorées. Un tel choix, téméraire s’il en est, donc peu probable pour l’heure (tout en restant envisageable), pourrait certainement flatter les faucons conservateurs et libéraux partisans de la manière forte, mais serait désavoué par les réalistes et néo-isolationnistes que l’on dit en recul dans le cercle rapproché des conseillers du président. Une réponse trop brutale éveillerait la colère de la Russie, de la Chine, de l’Iran, du Hezbollah et serait susceptible d’entraîner l’Amérique et Israël dans une spirale qui risque d’être longue, coûteuse et douloureuse. Mais la Russie, même prise de court, osera-t-elle s’impliquer dans une riposte contre une coalition occidentale surpuissante ? Comment compte-t-elle aider le régime syrien à se protéger et à surmonter cette attaque si elle a lieu ?

Attaque limitée ou guerre totale : un revers politique et symbolique dans les deux cas pour Barack Obama

Les sénateurs républicains Lindsey Graham (à gauche) et John McCain (à droite) font partie des plus ardents partisans d'une frappe punitive contre la Syrie. En mars 2013, lorsqu'une roquette chargée de produit chimique s'était abattue sur le village de Khan al-Assal (Alep), ces derniers avaient demandé au président Obama d'intervenir militairement. (Photo : Alex Wong/Getty images)

Les sénateurs républicains Lindsey Graham (à gauche) et John McCain (à droite) font partie des plus chauds partisans de la force contre la Syrie. En mars 2013, lorsqu’une roquette chargée de produit chimique s’était abattue sur le village de Khan al-Assal (Alep), ces derniers avaient déjà demandé au président Obama d’intervenir militairement. (Photo : Alex Wong/Getty images)

Depuis deux ans, toutes les options et plans d’attaque contre la Syrie ont été passés au tamis, et toutes les analyses et modélisations effectuées par les Américains n’ont fait apparaître que des obstacles rédhibitoires et un épais brouillard. Comment en vouloir à un président, issu de la sphère civile, de tergiverser alors qu’un stratège militaire aguerri, pour bien moins compliqué que le système moyen-oriental actuel, y réfléchirait probablement à deux fois avant d’inciter ou de participer à des opérations qui ne présentent pas encore d’objectif politique clair et ne bénéficient pas d’une lisibilité satisfaisante sur le théâtre de guerre? La Syrie n’est ni la Libye ni le Mali. Elle est même encore plus compliquée que l’Irak. Contrairement aux deux dictatures arabes – « tigres de papier »- citées et aux jihadistes-contrebandiers faiblement armés du Sahel, le régime syrien n’est pas seul et peut compter sur le soutien politique, militaire et financier constant de la Russie, de l’Iran et de la Chine (pays peu engagé dans le conflit mais verbalement hostile à une intervention occidentale), de l’appui d’officiers des Pasdarans iraniens et de la participation dans les combats de combattants du Hezbollah libanais dont la détermination, l’expérience, le niveau d’entraînement et d’organisation sont notoires. Celui-ci a déjà démontré une remarquable capacité à s’adapter à toutes sortes d’offensives terrestres et aériennes lancées par une armée ultra-moderne de type occidental (Tsahal). Il s’est notamment signalé par son aptitude à surprendre ses adversaires en dévoilant, comme durant la guerre de 2006, de nouvelles armes en sa possession telles que le lance-roquettes portatif « RPG-29 », le lance-missiles anti-char « Kornet » et le missile anti-navire chinois C-802 tiré sur une corvette israélienne croisant à une vingtaine de kilomètres de Beyrouth. Il est possible que le parti libanais chiite puisse encore créer la surprise en organisant des opérations spéciales et en faisant usage de matériels inédits.

 Le principal objectif de B. Obama est désormais de trouver le moyen de sortir la tête haute de ce casse-tête politique et militaire, en trouvant un compromis qui lui évitera d’être taxé de couardise par ses alliés et adversaires, ou à l’inverse, d’être éternellement blâmé pour avoir sacrifié la stabilité régionale et internationale au nom de la « morale » et du « devoir d’ingérence », sans en évaluer suffisamment les risques. Si Barack Obama déclenche les hostilités sous le sceau d’une « guerre juste » (qui peine à dissimuler des intérêts étatiques beaucoup moins nobles et humanitaires que les principes qui la président), il encourt le risque de faire basculer sa politique étrangère vers un moralisme radical, et d’annuler par là même le dosage qui entretient l’ambiguïté (et attire aussi les controverses) depuis son premier mandat. Sa diplomatie pourrait se rapprocher fatalement de l’orientation « idéaliste-interventionniste » de la période Bush, de laquelle il a toujours cherché à se démarquer formellement.

Le porte-avion USS  Nimitz, entouré de quatre autres navires de son groupe aéronavale entré en mer Rouge le lundi 2 septembre 2013 (Photo: Reuters)

Le porte-avion USS Nimitz, entouré de quatre autres navires de son groupe aéronaval entré en mer Rouge le lundi 2 septembre 2013 (Photo: Reuters)

Sans l’aval du Conseil de sécurité, l’attaque contre la Syrie se fera sans fondement légal (le droit d’ingérence n’en possédant pas et ne se substituant nullement aux chapitres VI et VII, ainsi qu’aux dispositions de l’article 51). Sur la licéité de l’opération, l’hésitation de Barack Obama est parlante. Elle montre, en l’espèce, qu’une telle opération, vertueuse en  apparence, est loin d’aller de soi. Le président est conscient qu’il ne peut ni invoquer la légitime défense, ni établir un lien concret et convaincant entre les intérêts, les valeurs, la sécurité nationale de l’Amérique et son ingérence dans un conflit qui, a priori, ne concerne pas l’Occident et ne le menace pas, à plus forte raison. La France, de son côté, n’est pas plus en mesure d’expliquer en quoi le régime de Damas constitue une menace concrète pour elle et pour l’humanité. La Maison Blanche ne peut se défaire du précédent de la guerre déclenchée en Irak sur la base de mensonges, de falsifications et de motifs fallacieux. L’ Amérique a déjà, par le passé, plus d’une fois « accusé ses chiens de rage » pour mieux les abattre, notamment l’ex raïs irakien, Saddam Hussein, passé de serviteur à bête noire, et « puni » pour une supposée détention de stocks d’ADM et des liens (fictifs) avec Al Qaïda. 

Désormais, il est très compliqué pour B. Obama de se sortir d’une logique de guerre après avoir fixé des « lignes rouges » à la hâte, sans évaluer l’engagement que cela impliquerait, et avoir clamé urbi et orbi que l’usage des armes chimiques est un crime contre l’humanité qui ne doit en aucun cas rester impuni. L’heure est désormais à une réaction, pour l’honneur, la crédibilité et l’exemple. Obama est sur le point de perdre son principal pari qui consistait à changer l’image négative d’une Amérique perçue comme le « gendarme du monde » et une « puissance agressive » usant de la force brutale, au risque de semer encore plus la mort, la déchirure et la désolation dans les zones d’intervention, et sans chercher à épuiser toutes les voies diplomatiques au préalable. Ce qui est en jeu, c’est le maintien d’une vision du rôle de l’Amérique diamétralement opposée à celle des néocons qui se cachaient derrière l’alibi de la « responsabilité morale » de l’Amérique (autoperçue comme une puissance exceptionnelle et bienveillante devant agir au nom de ce qui est juste). Comparée à l’ère Bush, l’Amérique d’Obama se montre, à tout le moins en surface, beaucoup plus attachée au multilatéralisme (surtout avec les États qui sont d’accord avec elle) et n’a pas encore succombé à la tentation de contourner le Conseil de Sécurité de l’ONU en cas d’obstruction comme le faisaient ses prédécesseurs. 

Une attaque contre la Syrie est susceptible d’enrayer la dynamique de désengagement militaire extérieur et de compromettre, en cas de nouvelle escalade, la volonté du président de mener son mandat à terme sans être contraint de jeter ses forces dans un conflit régional et de supporter les coûts faramineux de la reconstruction et du « peace building« . Depuis le 21 août 2013, le président américain a deux options : soit s’abstenir de réagir par la force et laisser les choses en l’état (avec les risques de décrédibilisation et d’humiliation pour la puissance américaine que cela implique et que les républicains militaristes voudront certainement éviter, dussent-ils offrir massivement leur voix), soit bombarder et obtenir des résultats incertains. Pour B. Obama, le second choix aurait valeur de rupture avec sa doctrine internationaliste et réaliste, renouant ainsi avec les principes et attributs d’une puissance interventionniste et moraliste qui ont durablement cristallisé la détestation du Sud à l’égard de l’Amérique des néoconservateurs. L’un dans l’autre, il s’agirait d’un cuisant revers personnel et d’un retour en arrière flagrant. Une intervention militaire bafouant une fois de plus l’autorité d’institutions certes imparfaites mais acceptées par la société internationale, aura des allures de croisade et sonnera le glas d’une politique étrangère légaliste et multilatéraliste que le président souhaitait restaurer. La reculade n’est clairement plus une option, mais le président doit malgré tout prouver qu’il reprend la main et ne plaisante pas. Il doit trouver une alternative/un plan d’ensemble efficace qui ne mise pas tout sur la force mais contient également des mesures et outils légaux tout aussi coercitifs. L’objectif étant pour l’Amérique d’étrangler, ou au minimum maintenir la pression sur le régime d’Assad par la combinaison intelligente de la diplomatie, de la guerre psychologique et de l’appui sélectif aux rebelles, tout en veillant à écarter une surenchère guerrière susceptible de faire dégénérer la situation.

Les symboles plus forts que le droit?

Inspecteurs de l'ONU enquêtant sur le site de l'attaque chimique, à Damas (photo Reuters - Mohamed Abdullah)

Des inspecteurs de l’ONU enquêtant sur le site de l’attaque chimique, à Damas (photo Reuters – Mohamed Abdullah)

Pour l’Amérique et la France, l’heure est désormais à une réaction forte, à la mesure du crime, car l’utilisation des armes chimiques – bien que nul n’ait encore, à part la CIA et les services français, de certitude sur l’identité de son auteur – représente à la fois une limite et un symbole « sacrés ». Celle-ci marque un palier ou point de basculement (comme a pu l’être la bombe atomique au cours de la seconde guerre mondiale) à ne pas franchir et à ne pas permettre de franchir. Les symboles pétrissent non seulement la communication politique et de guerre, mais encore ce que l’on nomme souvent avec péjoration la politique de l’indignation et le droit-de-l’hommisme. S’y trouve le levain des enthousiasmes et des passions guerroyeuses. Intégrés à toute propagande (de guerre) idéaliste et bien-pensante, ces symboles peuvent quelquefois s’affranchir opportunément du souci de vérité mais jamais de celui de cohérence et de vraisemblance. Il existe toujours des arguments et des symboles identitaires, religieux et « moraux » dans une guerre, mais les casus belli ne peuvent se fonder uniquement sur des symboles, même honnêtes, pour être légitimes et légaux à la fois. Nombre d’intellectuels axent leur argumentaire interventionniste sur la valeur symbolique et la justesse des prochaines frappes occidentales. Les médias officiels parlent de « guerre juste » et non de « guerre licite ». La légalité est subvertie par l’émotion. Comme en 2003, les arguments légalitaires sont suspects d’esprit munichois. Dans une interview accordée au journal « Le Monde » le 30 août 2013, l’ancien président de MSF, Rony Brauman, dont les positions ont souvent été dictées par un réalisme de bon aloi autant que par une sensibilité aiguë d’humanitaire (les deux n’étant certes pas incompatibles), désigne l’arme chimique comme « l’arme de l’épouvante »(…) « indétectable » (…) qui surgit d’on ne sait où, n’est destinée qu’à semer la terreur, alors que les armes classiques visent le plus souvent à gagner des positions stratégiques. » Cette affirmation est juste et difficilement contestable, bien que « l’épouvante » ne revête pas forcément le même sens ni la même forme chez les victimes directes du chaos syrien et chez ceux qui observent cette guerre de loin et/ou à travers un prisme occidental. Car encore faut-il s’entendre sur un seuil commun de barbarie justifiant l’attribution exclusive d’un tel qualificatif à une catégorie d’armes et non à celles dites « classiques » ou « conventionnelles ». L’épouvante n’a t-elle pas déjà été largement atteinte dans ce conflit qui a fait à ce jour plus de 100 000 morts, où des familles entières ont été décimées par des obus de gros calibre, des fusils d’assaut ou à l’arme blanche? Pour les victimes syriennes, décédées ou survivantes de l’horreur, la mort a aussi pu « surgir d’on ne sait où ». Celle-ci n’a certes pas toujours pris la forme d’un composé incolore mais, dans de nombreux cas, ses effets meurtriers n’en ont pas été moins massifs et les souffrances engendrées non moins lentes et atroces pour des milliers de personnes déchiquetées par des bombes, décapitées ou éviscérées à tour de rôle par des hommes armés de couteaux et de tronçonneuses. Les tenants de cette vision distordue ne discutent plus depuis longtemps l’immoralité de la guerre mais la moralité dans la guerre. Ils définissent, selon leurs propres normes, les modalités « admissibles » et « classiques » d’un « meurtre de masse légalisé » (nom donné à la guerre par le dernier vétéran anglais des tranchées, Harry Patch). Les réactions outrées des chancelleries occidentales autour du chimique font, pour le coup, presque apparaître une indignation, pourtant légitime, comme déplacée et fumiste à l’égard des victimes antérieures au gazage du 21 août.

Sites présumés d'armes chimiques en Syrie (AFP/NTI)

Sites présumés d’armes chimiques en Syrie (AFP/NTI)

Indéniablement, le gaz est une arme plus spectaculaire que d’autres, affectant l’élément omniprésent, l’air, et renvoyant, en outre, à l’effroyable « solution finale » qui a marqué les mémoires occidentales. Radical, le gaz innervant, à l’instar du nucléaire, est employé pour « en finir une fois pour toutes ». Il est un indicateur de la fébrilité, du désespoir enragé, de la perte de tout contrôle de soi-même ou de la démence qui peut gagner un dictateur ou un régime. En réalité, à travers le gaz et au delà de son grand pouvoir létal, c’est l’esprit même qui y a recours qui suscite la plus forte inquiétude et pousse ses témoins à la conclusion qu’il n’est plus possible de raisonner un acteur arrivé à de telles extrémités, autrement dit, un « monstre capable de tout ». Hors du (et avant le) conflit syrien, l’utilisation d’armes de destruction massive cruelles et n’ayant pas nécessairement plus de « valeur stratégique » que les armes conventionnelles, telles que les bombes au phosphore ou les bombes à sous-munition (BASM) utilisées en 2006 par Israël au Liban du Sud et en 2009 à Gaza, n’ont pas contraint leurs utilisateurs à rendre des comptes. Les sous-munitions anti-personnelles ont continué à tuer et à infliger, des mois et années après la fin de la guerre des 33 jours, des blessures et des mutilations atroces à des centaines de civils, dont de nombreux enfants. En Irak, en 2002, de sérieux soupçons avaient pesé sur l’utilisation par l’armée américaine d’une bombe à neutrons (bombe nucléaire tactique) sur l’aéroport international de Bagdad provoquant des brûlures sur les corps de nombreux soldats irakiens sans que cette charge ne détruise l’infrastructure. À Falloujah, en 2004, des armes incendiaires au phosphore blanc furent utilisées sans discernement contre la résistance armée et les habitants par les forces américaines. À la lumière de ces faits, l’argument « moral » et « symbolique » contre les armes chimiques perd beaucoup de sa substance, peut même rebuter les consciences qu’il est censé éveiller et a fortiori convaincre du bien fondé d’une action punitive. En outre, Les réactions immédiates de révolte et d’écœurement suscitées par les images de victimes gazées en Syrie, mortes ou agonisantes, ne doivent pas rendre les opinions amnésiques et faire oublier que les justiciers d’aujourd’hui ont fourni ce type d’armes par le passé au régime de Saddam Hussein contre l’armée iranienne, causant des milliers de morts parmi ses troupes. Ces mêmes armes furent également utilisées pour massacrer des opposants civils chiites et Kurdes. Ce fait accablant a été révélé par le magazine Foreign Policy qui s’appuie sur un rapport de la CIA datant de mars 1984. Évoquer cette responsabilité oubliée ne doit pas servir à désensibiliser ou à détourner l’opinion de l’enjeu présent, mais à lui rappeler que le mensonge politique et l’imposture morale ont pu avoir, au cours de l’histoire, des conséquences tout aussi toxiques et dévastatrices. Du souvenir de l’agent orange au Vietnam à celui des gaz moutarde et sarin de Saddam, l’Amérique, en plus d’être face à un choix stratégique cornélien qui pourrait hypothéquer la sécurité et la stabilité de la région, se trouve dans une situation moralement peu confortable et glorieuse.

Un départ en rangs desserrés

Les forces navales actuellement présentes en méditerranée (source de l'infographie : France Info/ auteur : agence Idé)

Les forces navales actuellement présentes en méditerranée. (Source : France Info, conception : agence Idé)

Certes, une frappe menée par Washington sera, à n’en point douter, pétrie de symboles – qui peuvent être diversement appréciés – car relevant d’une conception et d’une lecture, au demeurant sélectives, de la morale et du droit international. Mais quid des objectifs stratégiques qui sous-tendent toute opération militaire? Vers quel(s) résultat(s) ou situation veulent aller Washington et Paris en optant pour des frappes limitées/ciblées? Aux yeux des Congressmen comme des parlementaires français, la décision des deux présidents est pour l’instant floue. Stratégiquement, qu’est-ce que l’Amérique, l’opposition syrienne et la Ligue arabe vont tirer comme avantage(s) de ces frappes ? Et quelle sera la réaction des ennemis de l’Amérique? Sera-elle immédiate ou différée? symétrique/conventionnelle ou asymétrique? 

D’après les déclarations officielles de la Maison Blanche et du Pentagone, l’Amérique ne désire pas se lancer dans une guerre destinée à faire chuter Bashar al-Assad en utilisant tous les moyens dont dispose l’armée américaine. Exit donc le scénario d’une guerre totale. Mais dans ce cas de figure, quelle sera la valeur de ces frappes contre des installations que l’armée syrienne aura eu le temps de déserter, de déplacer, ou contre des centres non vitaux pour le régime ? La quête de crédibilité ne peut pas toujours se satisfaire de mesures symboliques, même « musclées » en apparence, qui ne conduisent pas à un tournant dans le conflit. Rien ne permet d’expliquer concrètement pour le moment le sens de ce remue-ménage, de ces longues consultations et préparatifs, pour une frappe voulue « limitée » dans le temps et dans l’espace, contre des cibles « restreintes » d’ores et déjà listées par l’État major américain. A priori, de telles frappes ne devraient pas être formellement différentes des raids qui ont été menés sporadiquement par Israël dans la région et en Syrie (avant et pendant la guerre insurrectionnelle), lesquels contournent le droit international et le principe de souveraineté au nom de la sécurité de l’État d’Israël. L’on pourra s’étonner que Washington n’ait pas tout simplement choisi de mener une campagne de frappes aériennes ciblées comme « Desert Fox » (effectuées conjointement en décembre 1998 en Irak par les États-Unis et la Grande Bretagne sans obtenir au préalable l’autorisation expresse du Conseil de Sécurité). Le facteur bloquant a été, jusqu’à présent, la pression (ponctuée de menaces à peine voilées) exercée par la Russie tout au long du conflit syrien et notamment son chantage relatif aux armes stratégiques qu’elle aurait pu (et peut encore) livrer à Damas en cas de violation répétée de son espace aérien et d’agression contre le régime. 

Barack Obama va en guerre en n’ayant donc ni le droit international de son côté, ni le soutien franc et unanime des Occidentaux et Arabes qui constituent des conditions majeures permettant à une campagne militaire ou une guerre de faire sens. La Ligue arabe est très divisée sur la question. Les potentats du Golfe sont assurément pressés d’en finir avec le régime syrien mais L’Égypte, actuellement sous contrôle des militaires, doit faire face à ses problèmes de sécurité intérieure, et notamment à l’instabilité croissante du Sinaï. De fait, cet État ne semble pas volontaire pour servir de rampe de lancement à une attaque, et encore moins pour s’allier à une coalition régionale et internationale contre un autre pays arabe. Cette position de principe ne semble pas, sauf bouleversement majeur, près de changer. Le général Abdel Fatah al-Sisi ne transigera sans doute jamais sur cette « ligne rouge » que l’ex président islamiste, Mohammed Morsi, avait d’ailleurs tenté de franchir, achevant ainsi de s’aliéner l’armée et d’accélérer sa chute et la disgrâce des Frères musulmans. L’Algérie, la Tunisie, le Liban, la Jordanie et l’Irak complètent la liste des pays de la Ligue arabe neutres ou ouvertement hostiles à une intervention occidentale contre la Syrie.

Le risque d’un embrasement régional

Le scénario catastrophe d’une guerre régionale voire mondiale en cas d’attaque occidentale est à prendre au sérieux mais n’est pas forcément inéluctable et imminent. Cette attaque survient incontestablement au pire moment, alors que la région est plus instable et les menaces plus diffuses que jamais, que les arabes et musulmans sont divisés, que le Liban est sous haute tension depuis les récents attentats qui l’ont secoué, que l’Égypte et la Jordanie ont leurs préoccupations internes et ne voient pas forcément d’un bon œil que le régime syrien soit éventuellement remplacé par des islamistes, que l’Irak n’a pas endigué le terrorisme et la violence (le gouvernement de Nouri al-Maliki, en prenant position dans le conflit syrien en faveur du régime, a amplifié la haine des extrémistes sunnites à son égard et envers la communauté chiite à laquelle le premier ministre appartient). De l’intensité des frappes, de la nature des cibles choisies et du sentiment de menace mortelle que pourrait ressentir le régime, dépendra largement la réaction du « front du refus » (Iran-Syrie-Hezbollah) et de son allié russe. La Syrie a déjà vu quelques uns de ses stocks d’armes, convois, casernes et centres de commandement détruits par des raids israéliens au cours de ces dix dernières années et en pleine guerre contre-insurrectionnelle. À chaque attaque, le régime a fait le choix de faire profil bas, ou de vitupérer et menacer sans répliquer. Se sentant militairement et diplomatiquement couvert par Moscou, Téhéran et dans une moindre mesure Pékin, Bashar al-Assad a beau jeu de provoquer Washington et de se dire prêt à « tirer sur la gâchette ». Or, il est peu probable en cas d’attaque contre son territoire que le régime se hasarde à une riposte sauf s’il est contraint de jouer son va-tout. Sa réponse ne serait probablement pas frontale, mais il pourrait allumer plusieurs contre feux dans la région en exploitant les foyers de tension qui n’y manquent pas, attisant une instabilité telle que certains alliés de Washington seraient vite débordés. L’attitude grave mais relativement calme de la Russie, et les sarcasmes de Damas démontrent qu’en terme d’intimidation et de dissuasion, l’Amérique a déjà fait chou blanc avant même d’avoir attaqué. Or, si l’Amérique n’est plus capable de faire peur, comment va t-elle rassurer à l’avenir ses alliés arabes et israéliens de ses capacités de rétorsion? Comment pourra-t-elle relever les prochains défis diplomatiques qui l’attendent (au premier rang desquels l’Iran) si son armée n’inspire plus réellement la crainte à ses ennemis ? Si elle n’est pas apte à stopper l’utilisation d’armes chimiques, pourra t-elle empêcher a fortiori la confection d’une bombe atomique iranienne? Sans un « hard power » qui sait surprendre et dissuader, le « soft power » et la diplomatie douce n’ont plus de support sur lequel s’adosser et ne sont donc guère opérants. Il serait surprenant, au regard de ces enjeux d’image, de crédibilité et de leadership, que l’Amérique puisse se contenter de frappes molles en Syrie ou du moins, qu’elle n’y joigne pas un ensemble de mesures qui resserreront en parallèle l’étau sur le régime et se substitueront efficacement au « tout-militaire ».

La crédibilité : principal enjeu de l’Amérique, de la Russie et de l’Iran dans ce conflit

Un combattant du Hezbollah se tenant devant un lance-roquettes multiples (photo : AP)

Un combattant du Hezbollah se tenant derrière un lance-roquettes multiple (LRM). (Photo : AP)

Un terrain d’entente entre Washington et Moscou est une possibilité qui n’est pas à exclure dans les prochains jours. Ni Damas ni Moscou ne souhaitent être acculés à réagir par la force, à faire de la méditerranée et de la région un champ de bataille ou au contraire, à révéler leur infériorité matérielle et tactique face à une opération occidentale de grande ampleur. Il est peu probable que Damas ose répondre immédiatement à une attaque, surtout si les dégâts occasionnés ne touchent pas les centres vitaux du régime (à savoir, entre autres, ses centres de commandement, sa garde républicaine ou les bâtiments gouvernementaux). Les experts estiment qu’il n’ a pas les moyens d’une riposte directe même s’il le voulait car son aviation est très affaiblie et ses roquettes et missiles balistiques vétustes pourraient être rapidement interceptés par les navires américains et les batteries Patriot placées dans la région, en Turquie, en Israël, en Jordanie et dans la Péninsule arabique. En revanche, il est possible que Damas, pour montrer sa capacité « à faire face à toute agression », tente d’intercepter des missiles mer-sol US par des batteries anti-missiles sophistiquées (de type « S-300 ») livrées et installées par la Russie (même si Moscou a affirmé ne pas avoir encore livré l’ensemble de ces éléments). Mais révéler l’existence de ce type de matériel entre les mains du régime engagerait la responsabilité de Moscou, amplifierait la colère d’Israël et de Washington. Et l’objectif n’est évidemment pas d’humilier Washington ou de le pousser à opter pour la manière forte. L’important est de mettre en garde, de dissuader une agression trop forte mais pas de défier la puissance de feu de l’Amérique. Moscou et Damas pourraient choisir de laisser passer la première vague. En revanche, si Washington montre, dès les premières frappes, qu’il ne s’agit pas d’une opération « cosmétique », les choses peuvent alors prendre une autre tournure. Si le régime syrien se voit poussé dans ses derniers retranchements, et enregistre des pertes humaines et matérielles trop importantes, sa riposte pourrait s’inscrire dans une guerre asymétrique, empruntant à la stratégie de la déception (mêlant des tactiques de désinformation, de guerre psychologique et de diversion) pour tromper et dissuader l’ennemi (via notamment les contre feux évoqués précédemment), le tout associé au ciblage d’une liste de sites stratégiques dans les pays qui lui sont hostiles. Le Hezbollah, sur ordre de l’Iran – qui se sentirait lui-même menacé à travers l’évolution de la situation en Syrie – entrerait alors en action. Ce dernier possède une centaine de milliers de missiles et roquettes qui pourraient pleuvoir sur Israël comme en 2006 mais à une cadence bien supérieure et pouvant atteindre Tel Aviv. Il compte 30 000 combattants et serait capable, d’après de nombreuses sources locales, d’en mobiliser trois fois plus et de les répartir entre le Liban et la Syrie (en renfort au millier de combattants déjà engagés dans les combats). L’activation de cellules dormantes et d’unités capables de mener des opérations spéciales pourrait également augmenter le nombre d’attaques contre les intérêts sécuritaires des pays arabes et de la Turquie, ligués contre le régime syrien. Ankara se dit prêt à rejoindre la coalition militaire occidentale contre Damas, accentuant le risque que la frontière turco-syrienne s’enflamme. En somme, la logique sera, pour l’axe Téhéran-Damas-Hezbollah, d’occuper l’ennemi sur plusieurs fronts à la fois, de saturer l’espace pour compenser une infériorité militaire évidente. Israël fait face à des menaces qui pourraient être simultanées. L’épicentre de la conflictualité régionale se rapproche de ses frontières : Liban du Sud, Golan, Sinaï et Bande de Gaza. La Syrie et l’Iran sont en mesure d’instrumentaliser les divisions inter-arabes et inter-sunnites à leur avantage. La frustration et les revers essuyés par les frères musulmans et les bédouins en Égypte, l’affaiblissement du Hamas, proche des frères musulmans et auquel l’Iran a toujours apporté un soutien politique et militaire jusqu’à (ou malgré?) son flirt temporaire avec le Qatar, composent un spectre de forces diffuses qui pourraient profiter du désordre pour reprendre les armes. Il serait opportun et tentant pour ces forces – déçues par le parrainage des monarchies du golfe et grandes perdantes de la nouvelle donne politique régionale – de former un nouveau front de résistance élargi.

Choisir entre la canonnière et la souricière

Sauvegarder sa crédibilité dans cette crise régionale et internationale n’est pas uniquement une préoccupation américaine. Toute l’influence des Russes et des Iraniens repose sur leur capacité à rester fermes et à soutenir jusqu’au bout Bashar al-Assad. Beaucoup de symboles et d’intérêts géostratégiques sont en jeu. L’Iran ne veut et ne peut pas perdre la Syrie qui lui permet d’avoir un pied dans la région arabe et d’alimenter son plus précieux levier, le Hezbollah. La perte de la Syrie fragiliserait considérablement l’Iran et l’axe chiite, rendant ainsi Téhéran plus vulnérable à une attaque israélo-américaine contre ses installations nucléaires. Il serait privé de ses principaux moyens de dissuasion et de riposte. La neutralisation de la Syrie, loin d’être une fin en soi, constitue en somme la première étape (et la condition) d’un projet final d’attaque contre l’Iran avant que celui-ci ne possède l’arme nucléaire. Pour le régime syrien, les Occidentaux hésitent entre une mort rapide ou lente. Chaque option comporte ses avantages et inconvénients, même si la seconde est sans doute moins coûteuse, moins imprévisible, et plus efficace à terme que la première. En effet, soit Washington s’empresse de faire tomber Bashar al-Assad en multipliant les tirs de missiles de croisière Tomahawk (ses cinq destroyers en embarquent près de deux cent) et en armant comme jamais l’ASL et les islamistes contre le régime et ses alliés; soit il décide de faire durer un conflit qui aura pour conséquence d’affaiblir graduellement les deux camps ennemis. Washington et ses alliés savent que les combats et violences dureront probablement longtemps, peut-être des années, avec ou sans intervention étrangère. Par conséquent, laisser Damas et le Hezbollah épuiser leurs forces, continuer à perdre des hommes face à une insurrection perpétuellement réarmée et rejointe par de nouveaux combattants étrangers, est un calcul plus prudent et pertinent que d’affronter un Iran dont les leviers défensifs et offensifs sont encore à même de créer, par leur stratégie asymétrique, un point d’équilibre avec l’axe américano-israélo-arabe. En réalité, même si aucun camp n’arrive à prendre le dessus sur l’autre en Syrie, les Américains pourront s’en satisfaire. Car dans l’absolu, il n’est ni dans l’intérêt de l’Amérique que Bachar al-Assad l’emporte et en sorte renforcé ni que l’opposition armée dominée par des islamistes le renverse. Le statu quo (ou l’usure) permet à Washington de voir ses ennemis, laïcs et islamistes, se débattre, s’entretuer dans cette souricière géante, tout en s’épargnant les coûts et risques d’une intervention armée.

En revanche, une attaque occidentale (destinée à accélérer la fin du régime) comporte plus d’inconvénients, d’obstacles et d’incertitudes que de succès tactiques et qualitatifs. La fin du régime syrien serait pour Moscou une humiliation incomparablement plus grande que celle subie par l’élimination du colonel Kadhafi en Libye. Son influence internationale en pâtirait, le Conseil de Sécurité en sortirait décrédibilisé, et l’image de « puissance globale » que la Russie tente de se forger serait durablement compromise. Par dessus tout, la Russie ne pourrait plus espérer peser au Moyen-Orient. Elle pourrait alors être tentée de renforcer son soutien à un Iran nucléaire en guise de revanche. Une hypothèse raisonnable pourrait, in fine, être avancée sur la base des observations et scénarios déclinés précédemment. En apparence cynique, mais réaliste, elle consisterait en un accord, officiel ou secret, entre Moscou et Washington permettant à chaque partie de sortir la tête haute du conflit en évitant le pire. Si l’Amérique ne peut, par principe, laisser passer le crime imputé au régime syrien, elle devrait cependant s’arranger avec Moscou pour ne pas mettre en péril le pouvoir de Bachar al-Assad. Si une offre de négociation est officiellement formulée par le tandem russo-syrien, signe d’assouplissement et de bonne volonté de sa part, alors Washington pourra se féliciter d’avoir été, par la menace de recourir à la force, à l’origine de cette ouverture. La tentation américaine de ne pas se contenter de cibler les sites présumés d’armes chimiques pourrait être forte. Les Russes et les Syriens en sont conscients. Cependant, faute d’une large coalition réunie et d’une base légale solide, l’Amérique se montrera probablement moins encline à provoquer une montée en puissance dont elle endossera la majorité des coûts, et qui sera susceptible de précipiter une conflagration régionale et d’excéder la durée d’intervention prévue et autorisée par le Congrès. En définitive, aucun acteur ne souhaite que les choses aillent trop loin et trop vite. Le principe même de la stratégie de la corde raide (« brinkmanship« ) est de créer une menace imminente et d’enclencher en même temps une dynamique diplomatique destinée à la désamorcer. Pour le coup, Barack Obama saura-t-il se sortir de cette « crise des armes chimiques de Damas » avec talent comme avant lui, 51 ans plus tôt, John Fitzgerald Kennedy, et Vladimir Poutine comme Nikita Khrouchtchev? La fin de l’histoire n’est pas encore écrite.

Chady Hage-ali

Stratpolitix

Sur la même thématique, j’ai eu l’opportunité de m’exprimer brièvement hier matin dans l’émission radio « le Zoom du Matin » de France Info, présentée par Agnès Soubiran. J’ai été interrogé sur les conséquences possibles d’une intervention en Syrie, à la suite d’un reportage d’Etienne Monin, envoyé spécial de France Info, présent à la frontière entre la Syrie et la Turquie.

Lien vers la page web de l’émission + streaming : http://www.franceinfo.fr/monde/le-zoom-du-matin/comment-intervenir-en-syrie-1128893-2013-09-03

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Publié dans Défense & sécurité, Diplomatie, droit international, géostratégie, Proche Orient
6 comments on “Intervention militaire en Syrie : la guerre, en arrière toute
  1. Anonyme dit :

    Félicitation et du Courage cher Ami !

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  2. Stratpolitix dit :

    Qui que vous soyez cher Anonyme, je vous remercie. Bien à vous.

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  3. Je partage cette analyse. Je pense que la meilleure des choses à faire est un blocus économique sévère. cela ne porte toujours pas ses fruits (cf Cuba) mais parfois cela exerce une pression sur les peuples qui fait bouger les lignes (Iran). Une observation aussi, en forme de question. Récemment Israel a mené des raids importants, punitifs, en Syrie, sans qu’il n’y ait de réponse de la Syrie. N’exagère t-on pas la capacité de réponse militaire de la Syrie?

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  4. Stratpolitix dit :

    Merci pour votre commentaire. Je doute, pour ma part, qu’un blocus ou toute autre sanction puisse avoir à l’heure actuelle une quelconque incidence sur le cours des événements, entamer la détermination du régime ou affecter une population dont le calvaire dépasse déjà les limites du supportable. L’économie du pays est en totale déliquescence (celle-ci était déjà à genoux au deuxième semestre 2011). Actuellement, 40% du PIB est perdu, l’infrastructure civile est détruite, la livre syrienne est en dégringolade et les réserves de la BC ont été divisées par dix. Si le régime résiste encore, c’est uniquement grâce au soutien politique, économique et militaire de la Russie, de l’Iran et de la Chine. N’eût été l’obstination de ces acteurs influents dans la région et dans le monde, son sort aurait été scellé depuis longtemps. Pour répondre à votre observation/question, je dirais, en effet, qu’il y a à prendre et à laisser dans le discours de Bashar al-Assad. Cela dit, il n’y a pas que des rodomontades. Si ce dernier montre un certain flegmatisme lorsqu’il est interviewé, c’est parce qu’il sait, d’une part, qu’il est encore protégé et assisté par ses alliés russes, iraniens, libanais (Hezbollah), et que d’autre part, perdu pour perdu, il ne tombera pas seul et entraînera la région avec lui. S’il surmonte cette épreuve, se maintient au pouvoir, même dans une Syrie morcelée, en proie à une violence et à une barbarie quotidiennes, il pourra se targuer d’être resté debout et d’avoir « déjoué un complot américano-saoudo-sioniste ». Il prend d’ailleurs des airs « nassériens » dans son discours, se voyant comme une sorte de « dernier grand résistant arabe » qui se maintient et défie l’Amérique et Israël (à peu de frais). Comme il le dit (très justement pour le coup) la région est un « baril de poudre (et le feu s’en approche) » – baril qu’il est d’ailleurs prêt, avec ses dernières forces, à faire exploser s’il n’a plus d’autre issue. Il ne le dit pas expressément, mais c’est à lire entre les lignes. Néanmoins, comme je l’ai indiqué dans mes derniers articles, le régime n’est pas assez fou pour engager des représailles directes contre des armées occidentales (surtout si ses puissants alliés ne s’y hasardent pas eux-mêmes). En outre, une nouvelle guerre israélo-arabe reste tout à fait envisageable, mais tout en rappelant que, jamais depuis 1973 (ni durant la guerre civile libanaise, ni durant l’occupation du Liban du Sud par Tsahal, ni durant la guerre de 2006), la Syrie ne s’est hasardée à provoquer directement Israël. Le Golan occupé est resté relativement calme durant ces dernières décennies. S’agissant des représailles aux raids israéliens, le ton a été donné en mars dernier lorsque Bashar al Assad a déclaré (en évoquant le raid de janvier 2013) : »Engager des représailles ne veut pas dire que l’on va rendre missile pour missile et balle pour balle. Nous n’avons pas à annoncer quelle sera notre manière à nous de procéder ». Je pense qu’en cas d’intervention militaire étrangère contre Damas, il y a de fortes chances que les Israéliens soient mobilisés aux fronts Nord, Ouest et Est qui s’allumeront. Comme « la meilleure défense reste l’attaque », il ne faudrait pas exclure la possibilité que le Hezbollah et l’artillerie syrienne, s’ils sentent l’attaque américano-occidentale imminente et périlleuse pour eux, frappent en premier certains objectifs pour surprendre et dissuader leurs adversaires d’aller plus loin. Lesquels? c’est toute la question.

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  5. Ady diaw dit :

    Merci cher ami.
    Je profite de cette occasion pour te renouveler mon estime et te souhaiter pour réussite pour la suite.
    Dans ton intervention tu vois exactement ce qui maintient Bashar al-Assad au pouvoir. Il faut aussi savoir que la Syrie est le dernier bastion dans le groupe des « PRINTEMPS » qui est une menace pour Israël. Les autres pays ou royaumes vacillent tant bien que mal pour leur survie.
    La base de tous les soulèvements dans le monde arabe a un fondement que nul n’ignore. Les problèmes confessionnels ne peuvent être un facteur bloquant pour ces régions, la raison est économique.
    Ma crainte c’est à travers cette course effrénée vers le gain, c’est l’occidentalisation de la culture arabe qui dérange au plus haut point, ce qui leur permettra de contrôler ou d’imposer une idéologie (la leur) au reste du monde.

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  6. Stratpolitix dit :

    Cher Ady,
    J’ai grand plaisir à vous retrouver sur mon blog. Merci pour votre amitié et estime, il va sans dire, partagées.
    Je vous rejoins dans l’idée qu’il y a de nombreux enjeux économiques et stratégiques immédiats et pas que religieux, dans le conflit syrien. Il existe d’autres problématiques, liées au vivre ensemble et au modèle de civilisation que les Arabes doivent repenser pour l’avenir, qui nécessitent un traitement au long cours. Cette intervention militaire occidentale, si elle a lieu, pourrait éventuellement devenir un succès tactique (en remplissant les objectifs qu’elle aura fixés), mais elle représente, en tout état de cause, un retentissant échec moral pour les Arabes, sans distinction de nationalité, de confession ou de bord politique. Ce jugement d’échec ne se base pas sur qui projette ses forces dans la guerre, fût-ce une coalition occidentale composée d’anciennes puissances coloniales, mais sur qui est à la source de la décision politique. Et là, on trouve des Arabes qui s’activent contre d’autres Arabes. Les uns et les autres ont manifestement oublié ce qu’ils ont en commun – qui est plus long et profond dans l’histoire – au profit de ce qui les divise. Durant la crise malienne, par exemple, les dirigeants africains se sont, contrairement aux Arabes, montrés réalistes, responsables et soudés. La France a été sollicitée pour intervenir militairement au Mali, mais la volonté et la décision, elles, sont restées africaines. Il y a eu des concertations puis un consensus entre les pays de la région. Il y a eu des modalités fixées par les Africains pour ne pas que les pays intervenants empiètent sur leur souveraineté. Les États de la CEDEAO, qui ont aussi leurs querelles et rivalités, ont néanmoins compris qu’ils avaient un intérêt commun à stopper la progression de l’islamisme radical dans la région, lequel menaçait de destruction les fondations laïques des États, les perspectives de développement et les cultures des sociétés négro-africaines de la région, pétries d’un Islam serein, quiétiste et tolérant. En ce qui concerne les Arabes et le dossier syrien, on est loin d’un tel exemple. L’opposition syrienne a très tôt réalisé que les principes de sa « révolution » passaient après les agendas et intérêts géostratégiques de ses parrains arabes et occidentaux. À telle enseigne que même l’annonce de frappes musclées contre le régime ne l’a pas vraiment fait, semble t-il, exulter. Celles-ci interviennent à l’heure où les rebelles ont perdu du terrain, où leur image internationale est dégradée, assimilée à l’islamisme et au jihadisme takfiri. Les Arabes ne sont pas à l’aise avec cette intervention. Eux qui, généralement, imputent la quasi-totalité des problèmes de la région à l’interventionnisme américain, otanien et à la présence israélienne, sont perturbés à l’idée que des membres de la Ligue arabe poussent aujourd’hui l’Occident à s’en prendre à un « pays frère », ayant une grande part dans l’histoire du nationalisme arabe. Comme toutes les guerres et interventions menées de l’extérieur, celle-ci laissera des traces. Les effets psychologiques d’une guerre ne se dissipent pas rapidement. De l’invasion en Irak à la « guerre des 33 jours », chaque conflit a progressivement concouru à modifier, pour le meilleur et pour le pire, la psychologie des peuples, faisant parfois tomber des tabous et des mythes comme celui de « l’invincibilité » des régimes oppresseurs, autant qu’il a fait apparaître ou exacerbé des logiques ethnicistes et confessionnalistes. On peut d’ores et déjà supposer, au regard du sectarisme et du clivage politico-confessionnel déjà cristallisés par deux ans et demi de violences et d’atrocités en Syrie, qu’une intervention militaire étrangère ne va pas concourir de sitôt à réconcilier les Syriens entre eux, ni les peuples arabes par extension. Les ruptures radicales par la manière forte n’ont, jusqu’à présent, résolument pas porté chance aux nations de cette région.

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