Sécurité et défense en Afrique subsaharienne : vers un engagement plus fort de Washington?

De gauche à droite : les présidents Macky Sall du Sénégal, Joyce Banda du Malawi, Ernest Bai Koroma de la Sierra Leone et le premier ministre Jose Maria Pereira Neves du Cap-Vert, autour du président Obama lors d’une visite officielle le 28 mars 2013 (source photo : blog officiel du Département d’État américain).

Des développements qui méritent une plus grande attention

Petit à petit, l’Afrique semble revenir dans l’agenda américain et international. L’invitation discrète de quatre chefs d’États africains (Sénégal, Sierra Leone, Malawi et Cap-Vert) à la Maison Blanche la semaine dernière a été l’occasion pour le président Obama de faire un point sur la situation du continent et sur le partenariat américano-africain dont la visibilité n’a pas été particulièrement remarquable au cours de son premier mandat. Jusqu’à présent, l’on entend très peu parler – et l’on n’en perçoit pas très bien les contours non plus – de la stratégie américaine pour la région subsaharienne. Washington réitère son engagement dans son « Us Strategy toward Sub-Saharan Africa » à aider l’Afrique à renforcer ses institutions démocratiques, à stimuler la croissance économique, le commerce et l’investissement, à faire avancer la paix et la sécurité, et enfin, à promouvoir le développement. Sur le plan sécuritaire, l’Afrique est exposée à de nouvelles menaces, parmi lesquelles l’avènement d’un terrorisme islamiste mâtiné de banditisme/contrebande. Ce phénomène de radicalisation est assez inédit dans cette partie du globe qui ne s’est jamais vraiment laissé habiter par les idéologies au cours du XXème siècle. Nombre de pays subsahariens sont en proie à des tensions et rébellions qui les exposent à tout moment à des guerres civiles et à l’éclatement de leurs territoires déjà extrêmement vulnérables. Le président Obama, dont l’implication personnelle vis-à-vis de l’Afrique subsaharienne n’a guère été saisissante depuis quatre ans, tente de corriger le tir pour son deuxième mandat. Il ne s’est rendu qu’une fois en qualité de président sur le continent noir, choisissant le Ghana en 2009, et seuls quatre pays anglophones (le Liberia, le Nigeria, le Kenya, et l’Afrique du Sud) ont eu l’honneur de recevoir deux fois sa Secrétaire d’État d’alors, Hillary Clinton (considérée comme la « marathonienne-recordwomen » de la diplomatie américaine, avec cent dix pays visités et trente six tours du monde entre 2009 et 2012). Il faut dire que le contexte global depuis 2009 n’aura pas été non plus particulièrement favorable aux Subsahariens : la crise financière et la récession américaine puis européenne (qui ont également eu un impact sur le niveau d’exportations de l’Afrique), le « Printemps-arabe » et ses conséquences (l’instabilité politique au Maghreb-Machrek, l’éclatement du conflit syrien), l’impasse du dossier nucléaire iranien, la compétition avec la Chine, ont poussé la Maison blanche à se concentrer sur ces enjeux autrement plus chauds et préoccupants, au détriment de l’Afrique. Néanmoins, l’évolution rapide des enjeux au Sahel va sans doute pousser le Département d’État et le Pentagone à se pencher davantage et de manière un peu plus uniforme sur les problématiques sécuritaires et politiques du front nord-ouest, et à cet effet, harmoniser leur stratégie africaine de lutte antiterroriste. Il en va de la crédibilité internationale de l’Amérique, de la cohérence de ses choix et de ses méthodes mais également du devoir de transparence qu’elle s’assigne vis-à-vis de ses citoyens – sans quoi, le président Obama risque d’avoir de plus en plus de mal à expliquer le sens de sa politique de contre-terrorisme « à la carte ».

Vidéo de l’allocution du président Obama après sa rencontre avec les dirigeants africains du Sénégal, du Cap-Vert, de la Sierra Leone et du Malawi (en anglais)

La sécurité, priorité déclarée de l’Amérique en Afrique

Us Strategy toward Sub-saharan Africa (The White House, June 2012, 12 p.)

Us Strategy toward Sub-saharan Africa (The White House, June 2012, 12 p.)

Dans un document stratégique succinct rendu public en juillet 2012, Washington a décliné ce qu’il convient de considérer davantage comme les grandes lignes ou un « balayage » de sa politique dans la région qu’une véritable stratégie construite autour de cadres spatio-temporels définis, d’objectifs et d’approches différenciés selon les réalités et dynamiques propres aux États (que le document ne nomme presque jamais d’ailleurs). Visiblement, Washington continue d’opter en Afrique pour des solutions au coup par coup, car une stratégie coordonnée impliquerait de mobiliser des ressources diplomatiques, matérielles et financières plus conséquentes que ce que Washington consent à l’heure actuelle pour accompagner l’Afrique dans sa trajectoire. La situation générale que connaît l’Afrique ne pousse pas à « l’afro-pessimisme ». Cependant, les taux de croissance positifs et stables et le bon niveau des IDE dans l’ensemble ne doivent faire occulter les problèmes structurels irrésolus, dont certains sont aggravés par l’instabilité politique, la mal-gouvernance et les conflits armés.

Ces facteurs ont un impact négatif sur l’attractivité des pays, le climat des affaires et retardent leur développement. Depuis fin 2008, les putschs se sont succédé dans la région : en Mauritanie, en Guinée, à Madagascar, au Niger, au Mali, en Guinée-Bissau et en Centrafrique, à raison d’un putsch par an – ce qui est déjà beaucoup moins que les décennies précédentes où l’on enregistrait trois à quatre coups d’État par an en moyenne. Souvenons-nous du « record » de l’année 1978, comptant pas moins de sept coups d’État ou, plus proche de nous, de l’année 1999 avec ses quatre coups d’État, dont l’un avait plongé la Côte d’Ivoire dans l’engrenage de la violence et du chaos. Aujourd’hui, les pays cités se redressent et renouent tant bien que mal avec la démocratie. On en déduit que l’Afrique progresse vers davantage de « maturité », de « stabilité » (même si ce mot est à utiliser avec prudence), elle compense et corrige mieux ses erreurs et se montre plus résiliente et proactive. Sa diplomatie régionale a enregistré quelques succès ces dernières années dans la résolution des conflits continentaux. Même si elle a su diversifier ses partenariats d’affaires, l’Afrique reste toujours très dépendante politiquement, économiquement et militairement de l’Europe avec laquelle elle a su tisser une véritable dialectique au cours de leur longue et houleuse histoire commune. Quant à l’Amérique, sa contribution politique reste encore relativement faible. Sa politique étrangère (et de défense) continue de favoriser, sans surprise, les pays anglophones, majoritairement chrétiens, en raison de leurs relations commerciales (l’approvisionnement en matières premières non transformées) et d’affinités tant culturo-linguistiques qu’historiques (cas du Liberia, pays fondé par des esclaves d’Amérique affranchis, ou du Rwanda qui a fait le choix politique de l’anglophonie et fait partie du Commonwealth depuis 2009). les pays anglophones sont généralement plus avancés économiquement que les pays francophones mais pas davantage épargnés par la violence et les soubresauts politiques. Trois idées-force de la politique sécuritaire américaine en Afrique se dégagent : le partenariat ( pour renforcer les capacités civiles et militaires de l’Afrique), la prévention (des conflits, de la criminalité transnationale, du terrorisme et de la piraterie) et le « low cost » (opérations à faible coût et à petite envergure). Mais l’attitude observée et l’application de ces principes sont pourtant variables d’une sous-région à l’autre alors que les activités illicites ou dangereuses identifiées sont de nature plus ou moins similaire.

Soutien sélectif et « deux poids deux mesures » dans la lutte contre le terrorisme en Afrique?

Un hélicoptère rejoignant les troupes françaises dans l'Adrar des Ifoghas, zone montagneuse proches des frontières du Mali avec l'Algérie. (photo : Kenzo Tribouillard/Agence France-Presse/Getty Images)

Un hélicoptère rejoignant les troupes françaises dans l’Adrar des Ifoghas, zone montagneuse proches des frontières malo- algériennes. (photo : Kenzo Tribouillard/Agence France-Presse/Getty Images)

En 2009, le président Obama avait déclaré dans son discours devant le Parlement ghanéen : « Quand on regarde vers l’avenir, il est clair que l’Afrique est plus importante que jamais pour la sécurité et la prospérité de la communauté internationale et des États-Unis en particulier ». Si cette conviction est aussi forte et évidente que l’affirme le président, comment expliquer le relatif dédain avec lequel le problème malien a été considéré par son administration, alors qu’une bataille sans doute majeure pour l’avenir de la région et du monde commençait à s’y jouer ? La société internationale pouvait-elle prendre le risque d’attendre que la présence jihadiste s’accroisse, s’organise, s’institutionnalise, rendant ainsi une intervention de grande ampleur inévitable et sans doute plus difficile à coordonner entre les forces occidentales et africaines? Fallait-il attendre que « l’afghanisation » de la région arrive à son apogée avant d’envisager une réaction ? Cette attitude stoïque est d’autant plus incompréhensible que les jihadistes constituaient une menace potentielle pour les pays sahéliens limitrophes (Mauritanie, Niger, Algérie, Sénégal, Guinée, Côte d’Ivoire, Burkina Faso) et au-delà. États dont les armées, à l’exception notable de l’armée algérienne, auraient été incapables de se dresser contre des groupes aux méthodes asymétriques et de contenir leur irrésistible expansion. Le plan des rebelles touaregs du « Mouvement national pour la libération de l’Azawad » (MNLA), des islamistes d’Ansar Eddine et du « Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest » (MUJAO), filière d’Al Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) aurait pu être rapidement tué dans l’œuf, offrant ainsi à Washington et aux armées des pays de la CEDEAO un franc succès militaire contre les meneurs de ces groupes aux capacités et au niveau d’entraînement modestes. Une intervention rapide aux côtés de l’Union africaine il y a un an aurait permis de réparer la « bévue libyenne » qui fut très mal ressentie par les Africains, et dont la situation au Mali est l’une des conséquences directes.

Pourquoi l’Amérique a-t-elle réservé au Mali un traitement différent (et moins préemptif) du combat mené par la CIA, le Pentagone et le JSOC dans la Corne de l’Afrique ? Le faible intérêt manifesté pour la région sahélienne contraste avec l’aide financière et militaire considérable octroyée aux pays alliés d’Afrique de l’Est comme le Soudan du Sud, en tension avec le Soudan du Nord et qui combat la milice ougandaise « L’Armée de Résistance du Seigneur » (LRA), ainsi que le soutien aux activités de maintien de la paix menées par l’Union africaine au Soudan (Darfour), en Somalie, ou encore de lutte contre la piraterie maritime. Le Sud-Soudan est d’ailleurs un exemple éloquent de cette diplomatie américaine à plusieurs vitesses en Afrique. Ce pays n’aurait sans doute pas vu le jour et survécu depuis sa création le 15 janvier 2011, sans la profonde implication américaine et la forte (et déterminante) couverture dont il bénéficie de la part des médias et du show-business américains, dont la figure de proue hollywoodienne est l’acteur George Clooney, pourfendeur du régime de Khartoum et qui a fait du Darfour depuis de nombreuses années son cheval de bataille. Washington est, il est vrai, plus enclin à sanctionner et à isoler Khartoum que Juba, à fermer volontiers les yeux sur la forte corruption, le manque de transparence, les détournements de fonds d’aide internationale, l’incompétence et la prévarication avérés du second, et à se garder notamment de freiner les attaques lancées dans la région frontalière d’Abyei par les milices rebelles pro-Sud Soudan et par l’Armée populaire de libération du Soudan (APLS), faction gouvernementale, sur fond de bataille pour le contrôle des gisements pétroliers (dans les États du Kordofan du Sud et du Nil bleu). Ces soldats et miliciens se livrent aussi à des viols, pillages et meurtres contre des tribus Nuer du Sud. Les célébrités et responsables américains sont au courant de ces crimes mais cela ne les conduit pas à un réajustement audible de leur rhétorique partiale et angéliste. La « bataille » pour les ressources énergétiques entre la Chine et les États-Unis est un élément de lecture important pour expliquer l’intérêt de Washington pour cette région et ses liens avec le Soudan de Sud (le sol du Sud est également riche en minerais comme l’or, le diamant et le bauxite). Son indépendance a porté un coup sévère à l’économie du Nord qui s’est vue amputé de 75% de ses réserves pétrolières présentes dans le Sud du territoire. Mais un an après son indépendance, Juba avait interrompu sa production de pétrole à cause d’un désaccord sur les taxes imposées par le régime de Khartoum, ce qui avait précarisé un peu plus la situation économique du jeune État. Un accord signé en mars 2013 a permis à l’or noir de couler de nouveau et devrait favoriser la détermination prochaine du statut final de la région d’Abyei et sa démilitarisation. Des considérations morales et des affinités religieuses sous-tendent également ce soutien américain teinté de complaisance à l’égard du régime de Salva Kiir. Le nouveau Sud-Soudan est peuplé de chrétiens, comme l’Éthiopie, autre grand allié régional de Washington. Les Américains le perçoivent à travers un prisme « romantique », celui du refuge pour les chrétiens et animistes victimes de persécutions et de cruautés de la part du régime du Nord (les châtiments qui leur sont infligés pouvant aller jusqu’à la crucifixion). Le président du Soudan du Sud (Kiir) – qui rejette l’appartenance sud-soudanaise à la nation arabe -, s’est rapidement rapproché d’Israël peu après la reconnaissance officielle de son territoire en 2011. Son pays est aussi un foyer d’attraction des missionnaires évangéliques américains. L’un des défenseurs de la première heure de ce nouvel État n’est autre que le célèbre révérend baptiste Franklin Graham. En outre, le Sud-Soudan rejoint la liste des pays régionaux soutenus par l’Amérique dans leur combat contre un certain nombre de groupes rebelles criminels, dont la milice transnationale ougandaise LRA de Joseph Kony (l’Ouganda, la République centrafricaine et la République démocratique du Congo) et les Al Shabbaab de Somalie (le gouvernement somalien, le Kenya et Éthiopie).

Washington et Paris, des intérêts divergents en Afrique
Troupes françaises  rassemblées dans un hangar de l'aéroport de Bamako. (Jérôme Delay/AP)

Troupes françaises rassemblées dans un hangar de l’aéroport de Bamako. (Jérôme Delay/AP)

En ce qui concerne spécifiquement le conflit au Mali, de toute évidence, Washington aura soutenu la France presque à contrecœur, se montrant peu enclin (au moins au début) à appuyer une intervention militaire franco-africaine, ardemment sollicitée par les Maliens car nécessaire pour recouvrer l’intégrité de leur territoire et débarrasser le nord du pays des islamistes étrangers, un temps alliés objectifs des mouvements autonomistes touaregs. Washington y est allé à reculons, car malgré tout obligé de faire bonne figure et d’afficher une solidarité de principe (ou de façade) avec l’un de ses alliés otaniens en vertu de leur lutte commune contre le terrorisme. Outre le fait que l’intervention française pouvait renforcer les positions de Paris dans la région sahelo-saharienne constituée de ses anciennes colonies (et dotée accessoirement de ressources minières non négligeables), cette décision du Quai d’Orsay venait s’ajouter à une série de dissensions relatives à la position de la France dans la région des Grands Lacs. L’un de leurs désaccords est lié au refus obstiné des Américains de condamner publiquement l’appui du gouvernement rwandais, leur allié, au mouvement rebelle M23 (Mouvement du 23 mars) qui sévit au Congo voisin et menace le pouvoir de Kinshasa[1]. Les crimes du M23 n’ont pas conduit à ce jour à une rupture entre Washington et le gouvernement de Kigali. les Forces rwandaises de défense arment toujours les rebelles congolais du M23 issus de l’ethnie tutsie à laquelle appartient le président rwandais actuel, Paul Kagamé [2]. Son gouvernement s’est rapproché des Américains et a sciemment opté pour le bilinguisme afin de se distancier un peu plus de Paris qu’il accuse d’avoir soutenu les génocidaires en 1994. Leurs couacs avec la France n’ont sans doute pas concouru à rendre les Américains mieux disposés à l’égard de l’intervention française au Mali. D’emblée, et avant même que n’apparaissent ces tensions, la Maison Blanche était réticente à considérer le cas malien comme un grand problème ou une situation menaçant la sécurité américaine et nécessitant une intervention urgente et l’usage de la force. Ce n’est que lorsque l’expansion et les exactions répétées des groupes islamistes du Mali du nord commencèrent à devenir intolérables pour les Maliens et les Africains, que les Américains ne purent qu’approuver, bien que sans enthousiasme, « l’opération Serval » qui les mettait au pied du mur. Un flot d’hypothèses et de théories n’a pas tardé à découler de l’attitude ambiguë des Américains. Nous ne pouvons pas attester leur véracité, en revanche il est possible de questionner et de juger la pertinence et la tangibilité des arguments qu’elles contiennent. D’emblée, il nous faut reconnaître que la posture américaine est pétrie de zones d’ombre et son traitement du dossier a de quoi soulever un certain nombre d’interrogations.

Washington et l’ombre du « Sahelistan »

Carte du Mali (source : unimap). Cliquez pour agrandir (format haute définition)

Le problème malien – qui diffère des conflits d’Afrique centrale par le caractère plus homogène, jihadiste offensif/expansionniste, des acteurs qui y ont été (et sont encore) combattus – , soulève une première interrogation relative au regard et à l’intérêt que porte l’Amérique sur ce pays et la région qui l’englobe. Que représentent-ils pour Washington? quelles y sont ses visées géostratégiques? Et si, secrètement, Washington souhaitait à desseins que les gouvernements du Mali et de ses voisins tombent les uns après les autres et que leurs États se fondent dans un grand « Sahelistan » sous contrôle des islamistes ? C’est l’une des thèses soutenues avec véhémence par certains penseurs et militants anticapitalistes et anti-impérialistes comme l’économiste et directeur du Forum du Tiers-monde, Samir Amin. Dans son analyse de la situation du Mali publiée en janvier 2013, celui-ci évoque, sans concession, le projet fomenté par ce qu’il nomme habituellement « la triade impérialiste » dans le Nord du Mali et plus largement dans le Sahel, dans le but d’en faire un grand ensemble composé de pseudo-émirats islamistes serviteurs du capital. Un projet qui serait en quelque sorte une duplication de ce que ces mêmes puissances, leurs alliés turcs et de la Ligue arabe (Arabie saoudite et Qatar principalement) tentent de faire en Syrie, en soutenant et en faisant en sorte de faire avancer leurs pions, frères musulmans et salafistes, au sein de l’opposition syrienne. Il y a encore un an, l’on parlait des risques « d’afghanisation » de la région du Sahel, à la faveur de l’installation d’islamistes « touaréguisés » dans les régions montagneuses, apportant avec eux leur cortège de pratiques et d’activités (l’application de la Charia et la généralisation du trafic de drogue et des kidnappings). Ce « Sahelistan » islamiste, tel qu’il est modélisé, inclurait par extension une partie du Sud de l’Algérie et s’étendrait aux confins de la Mauritanie et du Niger. Ses importantes ressources minières et énergétiques (pétrole, gaz et uranium) sont convoitées par ces puissances étrangères. L’idée étant de faire main basse sur celles-ci après avoir fait éclater les derniers États viables pouvant faire obstacle « selon le principe déjà approuvé dans le monde arabe et en Asie centrale du diviser pour mieux régner(…) »(dixit S. Amin). Le scénario du Sahelistan aurait donc été stoppé de justesse par la France qui, si elle l’avait laissé aboutir, aurait perdu pied dans sa sphère d’influence traditionnelle où elle a su malgré tout sauvegarder ses intérêts économiques après la décolonisation comme le pétrole du Niger. Cette zone aurait été dominée par des cartels de la drogue et islamistes ultra-réactionnaires vassalisés par leurs maîtres américains et saoudo-qataris. Samir Amin présente cette nébuleuse islamiste comme l’alliée stratégique de la triade, dans la lignée du soutien systématique qu’elle avait apporté par le passé aux islamistes en Afghanistan, en Algérie, en Somalie, au Soudan puis dans les pays du Printemps arabe « au moment décisif de leur prise de pouvoir ». Se voyant par anticipation comme la grande perdante de cette reconfiguration, la France aurait alors décidé d’intervenir, mettant ses alliés américains devant le fait accompli et suscitant – toujours si l’on en croit l’auteur – des grincements de dents chez ses partenaires puisqu’elle contrecarrait leurs projets. Samir Amin affirme que, jusqu’à présent, Washington ne souhaite pas véritablement que l’intervention française réussisse.

L’impérialisme chancelant?

Des combattants islamistes du MUJAO, lié à Al Qaida, dans la ville de Gao (Mali), le 7 août 2012. (Photo Stringer/Reuters )

Des combattants islamistes du MUJAO, lié à Al Qaida, dans la ville de Gao (Mali), le 7 août 2012. (Photo Stringer/Reuters )

L’action de la France, à défaut de fissurer la « triade » de l’intérieur, marquerait un palier dans sa rupture – que l’auteur souhaite voir se poursuivre – avec les projets de l’impérialisme américain qui avaient trouvé en Nicolas Sarkozy leur meilleur exécutant. Sans nier les relents de nostalgie coloniale qui se dégagent de l’intervention française, S. Amin la juge nécessaire car l’enjeu immédiat est d’éradiquer une présence islamiste qui ne peut que faire régresser à tous les niveaux le Mali. Il émet également le vœu que la France continue de se démarquer de ses alliés en faisant évoluer jusqu’au bout sa diplomatie, – quitte à sortir de l’OTAN et à rompre également avec sa position actuelle vis-à-vis du conflit en Syrie, contraire aux objectifs qu’elle poursuit au Mali – pour lui donner sa pleine cohérence. En l’espèce, la France s’aperçoit que sa position ne sera pas longtemps tenable : elle ne peut continuer de soutenir la rébellion syrienne tout en sachant que les islamistes la débordent déjà, et en même temps chasser du Mali des éléments armés qui partagent les mêmes idéologie, aspirations et « maîtres » que les premiers. Au reste, il est inutile de paraphraser l’auteur dont le soutien à l’intervention militaire française lui a valu plus de critiques au sein de sa propre « famille idéologique » que de la part de ses détracteurs habituels. Sa démonstration apparaît cohérente à défaut de rallier tous les lecteurs au postulat qui la fonde et qui est, évidemment, indissociable des convictions profondes – et notoires – de son auteur. Cette lecture permet une tentative d’explication de la position de l’Algérie sur les dossiers malien et syrien. Alger, pressentant le spectre du « Sahelistan » – qu’il avait probablement sous-estimé au commencement du problème malien en préconisant une approche politique au règlement du conflit avec les éléments « modérés » ou « récupérables » d’Ansar Eddine (approche souhaitée également par Hillary Clinton) – , s’est finalement rangé du côté de la France avec laquelle ses relations se sont nettement réchauffées depuis l’arrivée au pouvoir de François Hollande. L’Algérie ne pouvait attendre de voir se concrétiser et prospérer un « Sahelistan » qui aurait fini par porter directement atteinte à l’intégrité et à la sécurité de son pays et de son gouvernement. Du même coup, celle-ci est restée extrêmement prudente par rapport à la situation en Syrie, émettant des réserves tant sur la possibilité pour la Ligue arabe d’armer les rebelles que sur sa décision d’accorder un siège à l’opposition syrienne, une décision contraire selon elle à la charte de l’organisation. La position du Soudan (du Nord), dont on parle moins, est plus complexe à saisir. Le régime de Khartoum conscient que sa situation économique extrêmement précaire l’expose lui-même à l’implosion (à un « Printemps arabe »?), avait choisi dans un premier temps de se montrer défavorable à toute mesure contre le gouvernement syrien, avant de se placer dans une ligne anti-Assad plus consensuelle (et majoritaire au sein de la Ligue). Sa diplomatie hésite entre fidélité aux chefs de la Ligue arabe (alliés des Américains qui aident ses ennemis sud-soudanais) et connivence avec les acteurs de « l’axe du refus » (Iran, Syrie, Hezbollah). Ils ont d’ailleurs les mêmes puissants parrains : la Chine et la Russie. Sans la Chine, le régime d’Omar el Bashir serait dans une situation économique encore plus désastreuse. Quant à Bashar el Assad, il peut compter sur le soutien farouche de ce tandem depuis le début de l’insurrection. Le scénario du Sahelistan, se rapportant à certains précédents dans la région MENA et aux tactiques extérieures de déstabilisation de la Syrie, place virtuellement le Mali dans la continuité d’un « plan machiavélique » ourdi par Washington, l’Europe et le Qatar pour le dépeçage du Sahel, et représente sans doute un niveau de lecture recevable bien que celui-ci ne réponde pas à toutes les questions en suspens. En outre, cette thèse occulte, dans ses prémisses, l’impact de certains changements stratégiques et méthodologiques récents (on peut même parler de changement de style) effectués dans la politique étrangère et la doctrine militaire de l’Amérique, ainsi que l’échec de certains projets initiés dans la région sahélo-saharienne dans le domaine de la sécurité, et dont Washington, malgré de nombreuses erreurs, ne porte pas l’entière responsabilité.

Les autres motifs de la retenue américaine

Un gendarme malien monte la garde à l'aéroport de Bamako après l'arrivée d'un avion  C-17 de l'US Air Force de transport de troupes françaises. (Photo Eric Gaillard / Reuters)

Un gendarme malien monte la garde à l’aéroport de Bamako après l’arrivée d’un avion C-17 de l’US Air Force de transport de troupes françaises. (Photo Eric Gaillard / Reuters)

Certes, peu d’éléments concrets permettent en l’état de contredire la vision des anti-impérialistes, et force est de reconnaître que la mollesse ou désinvolture apparente avec laquelle Washington a semblé (ré)agir dans ce dossier malien/sahélien ne plaide guère en sa faveur et donne aisément corps aux théories complotistes. Malgré le support logistique apporté aux troupes françaises pendant les opérations, la participation de Washington reste faible, cantonnée au renseignement, au transport, à l’approvisionnement de sa flotte (via des avions ravitailleurs). Au regard de la détermination de la Maison Blanche et du Pentagone à mettre en œuvre leur politique du retrait ou de la « désescalade » en Irak et en Afghanistan depuis le premier mandat du président Obama, l’on peut logiquement en déduire que le Mali ne fait pas exception, et cela tend à expliquer, tout du moins en partie, pourquoi les Américains ont préféré opter jusqu’au bout pour l’évitement ou, à défaut, pour une visibilité réduite au maximum de leur cobelligérance, tant en Libye qu’au Mali. De surcroît, les intérêts américains en Libye – même s’ils n’étaient pas énormes – étaient plus importants qu’au Mali, sans pousser pour autant les forces américaines à occuper les avant-postes lors de l’intervention franco-britannique contre le régime de Kadhafi. Quant au conflit syrien, l’Amérique ne compte absolument pas s’y engager directement et affiche encore des réticences à livrer des armes aux rebelles qui pourraient profiter au jihad mené par les groupes comme le Front Al-Nosra, être retournées contre l’opposition laïque, les minorités ethniques et religieuses ou servir dans d’autres conflits.

Le président Obama a eu beaucoup de mal à imposer une « désescalade » que ses adversaires républicains ont perçue comme un signe de déclin du leadership américain dans le monde. Bien entendu, le revirement opéré dans la doctrine d’intervention des États-Unis et les coupes substantielles dans le budget de la défense 2013 ont bon dos, et peuvent servir d’alibi à l’inaction et à la temporisation, ou de justification à la volonté américaine de limiter au maximum la projection coûteuse de ses forces dans un trop grand nombre de théâtres. D’une certaine manière, la Maison Blanche reste constante sur sa ligne qui consiste à opter en Afrique, comme c’est le cas depuis une décennie, pour des stratégies à court terme dédiées à la lutte anti-terroriste et à la sécurité énergétique, à renforcer – avec des résultats pour le moins relatifs – les capacités militaires africaines par le biais de programmes de formation et d’entraînement, à mener des opérations à faible coût et de faible envergure, conformément à sa vision énoncée dans le document « Sustaining U.S. Global Leadership : Priorities for 21st Century Defense » du DOD. L’on peut également supposer que les États-Unis préfèrent s’économiser en laissant certains dossiers « mineurs » (dans la hiérarchie de leurs intérêts) à leurs alliés européens qui doivent assumer leur part du fardeau, de sorte que Washington puisse se concentrer sur des terrains où ses troupes et ses services de renseignement sont déjà engagés (au Yémen, au Soudan, en Somalie, en Afghanistan, au Pakistan). En cas de conflit armé avec l’Iran, les Américains sont conscients qu’ils devront être mobilisés dans la plupart des pays de la péninsule arabique susceptibles de devenir des cibles de choix. Le conflit syrien s’éternise, s’étend, et la région MENA est de plus en plus instable, l’opposition syrienne est polarisée, et elle commence à être au cœur d’une lutte d’influence au sein de la Ligue arabe. L’on peut donc aisément comprendre que les Américains hésitent à être beaucoup plus engagés qu’ils ne le sont dans la région sahélo-saharienne et à la consacrer involontairement, par leur présence, un peu plus comme une nouvelle « terre de jihad», lieu de rassemblement de tous les combattants et terroristes islamistes du monde, comme ce fut le cas de l’Irak.

Un chasseur Mirage 2000-D français ravitaillé en vol après avoir quitté la base militaire de Nancy pour N'Djamena le 11 Janvier 2013.  Ce jour marque le début de l’intervention française par des raids aériens menés par des hélicoptères Gazelle et avions Mirage 2000-D (AP Photo / R. Nicolas-Nelson, ECPAD).

Un chasseur Mirage 2000-D français ravitaillé en vol après avoir quitté la base militaire de Nancy pour N’Djamena le 11 Janvier 2013. Ce jour marque le début de l’intervention française par des raids aériens menés par des hélicoptères Gazelle et avions Mirage 2000-D (AP Photo / R. Nicolas-Nelson, ECPAD).

L’affirmation selon laquelle Washington se désintéressait des enjeux et besoins sécuritaires de l’Afrique et de la région sahélienne avant l’intervention de Paris au Mali peut être, sous bien des aspects, considérée comme un raccourci. On la nuancera en rappelant que le continent reste officiellement désigné comme un front de la lutte globale contre le terrorisme depuis les attentats spectaculaires et sanglants de Nairobi (Kenya) et Dar es Salaam (Tanzanie) le 7 août 1998, et surtout de New York le 11 septembre 2001, marquant le début fracassant de la GWOT. Une étape clé dans l’évolution de la politique africaine de Washington fut consacrée par la création d’un commandement militaire unifié pour l’Afrique (l’AFRICOM) en 2007. Son quartier général se situe à Stuttgart, en Allemagne, puisque, jusqu’à présent, aucun pays africain ne s’est montré disposé à l’accueillir. Cet obstacle n’a pas empêché la floraison discrète de nombreuses bases de taille et d’effectifs variables disséminées sur l’ensemble du continent. La seule base américaine permanente et la plus importante en termes d’effectifs en Afrique – forte d’un personnel de 3200 hommes, civils et militaires inclus et dont le nombre peut être porté à plus de 4000 individus -, se trouve à Djibouti, au camp Lemonnier, depuis juin 2002. Celle-ci abrite, entre autres, des U28A pour la surveillance et des drones « Predator » destinés à l’élimination des membres d’Al Qaïda au Yémen [3]. De la Mauritanie aux Seychelles, Washington a ainsi continué de tisser une vaste réseau d’une dizaine de bases supervisées par des forces spéciales et des sociétés privées [4]. On soulignera également qu’entre 2009 à 2012, Washington était en pourparlers avec l’Algérie pour la location de la base aérienne de Tamanrasset dont la localisation à l’extrême sud du territoire est jugée propice par l’USAF à une couverture efficace de la bande sahélo-saharienne. Les négociations ont échoué. Alger signifiant aux Américains son refus catégorique de tout compromis sur sa souveraineté territoriale. Cette décision aurait également été motivée par une accumulation de faits et d’événements qui n’ont fait qu’accroître l’irritation et la méfiance du gouvernement algérien : les effets psychologiques des révoltes arabes et des circonstances de la chute de Kadhafi en particulier, la coopération militaire des États-Unis avec le voisin marocain (comprenant l’installation d’une base de drones de surveillance GNAT à Guelmine, dans le sud du pays, en 2011) et, bien plus décisive, la découverte d’un vaste programme d’espionnage financé par la CIA à hauteur de huit millions de dollars, visant Alger et impliquant les services de renseignement tunisiens.  L’agitation régionale, les intrigues et maladresses américaines couplées à la mésentente traditionnelle entre les pays du Maghreb ont compliqué, retardé et parfois compromis la coopération interétatique en matière de lutte antiterroriste dans la région. L’amélioration des relations bilatérales entre les pays d’Afrique du Nord constitue à cet égard l’un des défis à relever face à une menace clairement transnationale. Certains programmes et initiatives destinés à contrer par de nombreux moyens, civils et militaires, la radicalisation de populations socialement vulnérables et à faire reculer les idéologies et groupes religieux extrémistes ont pourtant été mis en place dès 2002, tels que le Pan Sahel Initiative (PSI) devenu en 2005 le  Trans-Sahara Counterterrorism Partnership (TSCTP). Ce programme placé sous l’opération enduring freedom – Trans Sahara a pour but de renforcer individuellement les capacités des gouvernements et d’institutionnaliser la coopération entre des pays sahéliens (Mauritanie, Mali, Tchad, Niger, Nigeria, Sénégal et Burkina Faso) et magrébins (Maroc, Algérie, Tunisie). Ce programme incarne en quelque sorte la philosophie adoptée par Washington dans son assistance à l’Afrique associant les « 3D » (diplomatie, défense et développement). le TSCTP a été transféré en 2008 à l’Africom.

La sécurité du Mali n’attend pas

Les mouvements d’Al Qaïda dans la moitié nord du Mali n’avaient donc pas autant échappé au viseur de Washington qu’on a pu le croire. La surveillance du Sahel a augmenté graduellement à partir de 2003. Au Mali, les Américains avaient investi une dizaine de millions de dollars pour équiper et entraîner les forces de sécurité peu avant que le pays ne traverse l’une de ses plus grandes crises politiques. Les ressources déployées n’étaient sans doute pas suffisantes compte tenu de l’ampleur de la tâche, et il aurait fallu insister, outre de plus importants moyens matériels, sur un plus haut niveau d’instruction, en matière d’éthique militaire notamment. Les Américains ont d’ailleurs reconnu leur échec au Mali et l’approche inadéquate ou incomplète de la formation militaire dispensée. Le putsch militaire de mars 2012 marqua hélas un coup d’arrêt dans la coopération en même temps qu’il favorisa la montée en puissance des milices islamistes dans le nord. L’armée vit déserter une partie de ses soldats formés par les Américains, emportant avec eux armes et munitions pour rejoindre la rébellion. Depuis, Washington jure qu’on ne l’y reprendra plus et refuse d’équiper directement l’armée malienne, en vertu d’une loi lui interdisant de fournir des armes et une aide à des armées ayant orchestré un coup d’État, tant que le processus démocratique n’est pas réenclenché. Le sénateur Chris Coon, président de la sous-commission des affaires étrangères du Sénat pour l’Afrique, avait déclaré à Bamako fin février : (On peut espérer) « une aide supplémentaire des États-Unis dans cette région et d’autres, mais (…) la loi américaine interdit une assistance directe à l’armée malienne après le putsch »(…)Après une pleine restauration de la démocratie, il me semble probable que nous reprendrons notre aide directe à l’armée malienne ». Cette restauration que Washington pose comme une condition sine qua non est judicieuse, logique, en principe, mais peut-être pas tout à fait réaliste (ni même réalisable avant longtemps) à l’heure où le pays est fortement fracturé, la situation sécuritaire encore précaire, l’armée malienne désorganisée.

L’amorce d’un processus de réconciliation nationale, d’une part au sein des forces armées, d’autre part entre Maliens et Touaregs du Nord, et d’un dialogue – le plus inclusif possible – entre toutes les forces politiques du pays afin de préparer un consensus pour les prochaines élections, demande du temps et pourrait nécessiter, en cas d’impasse(s), le report du scrutin dont l’organisation a été fixée en juillet 2013 (échéance que le président malien par intérim Dioncounda Traoré et la France souhaiteraient voir respectée mais qui laisse sceptiques beaucoup d’observateurs et de Maliens). La question est donc de savoir s’il faut attendre, dans un intervalle qui peut être long et jonché de périls pour la population, le retour de la démocratie et de l’autorité civile avant de doter le Mali d’une force nationale opérationnelle capable de protéger dans un délai raisonnable l’ensemble du territoire national. Dans la configuration actuelle, et malgré son ancrage historique, il est évident que la France est incapable de régler à elle seule la problématique malienne actuelle (à la fois politique, démocratique, démographique et sécuritaire). Échouer sur l’un de ces axes pourrait amplifier la fracture du pays jusqu’à la guerre civile. Des élections précipitées ou négligeant l’un de ces axes sont porteuses des germes d’un danger plus grand pour le Mali que le terrorisme islamiste. L’armée malienne, désagrégée, est actuellement absente du front nord occupé par les troupes françaises, tchadiennes et le MNLA (qui a posé comme condition qu’aucun soldat malien ne pénètre dans l’Azawad). Certes, la logique voudrait que toute armée émane de l’État et lui obéisse une fois son autorité restaurée par le suffrage universel, mais face aux impératifs actuels, une reviviscence de l’armée malienne (à la faveur d’une participation plus grande et de quelques succès tactiques à son actif), parallèle aux efforts politiques, serait peut-être souhaitable et bénéfique, car susceptible d’ envoyer un signal positif à la population malienne qui a perdu confiance en cette institution; contribuant in fine à offrir un climat plus favorable au retour du processus démocratique dans l’équation, et avec lui, de l’état de droit.

L’armée malienne, un pari risqué mais nécessaire

Il convient de rappeler que le coup d’État du capitaine Amadou Haya Sanogo est l’une des conséquences (même si rien ne saurait excuser une telle action tout à fait anti-démocratique) de l’abandon et du délitement de l’appareil militaire au fil des décennies par des dirigeants maliens incompétents, et de l’impuissance logique de l’armée (qui en a résulté) à établir l’autorité de l’État dans le nord du Mali tandis que la menace y progressait à vue d’œil. Le même Amadou Sanogo avait suivi une formation aux États-Unis dans le cadre d’un des programmes mis en place par Washington, l’IMET (International Military Education and Training), ce qui accroît – c’est compréhensible – l’amertume des Américains et les pousse à être plus circonspects voire intraitables désormais. La reformation de l’armée malienne qui exige du temps et des ressources humaines et financières importantes est désormais prise en charge principalement par la « European Training Mission » (EUTM). Il n’est pas dit que les Européens puissent faire mieux que les Américains ou éviter les mêmes déconvenues. Rien ne permet de prédire que les soldats maliens qui sortiront techniquement et tactiquement bien formés par la mission de reconstruction européenne au bout de quinze mois, ne rejoindront pas un jour une quelconque junte militaire, milice jihadiste ou escadron de la mort en cas de retour du chaos politique. Certaines factions pourraient alors se livrer à des représailles et exactions contre des civils, perpétrer des exécutions sommaires visant des groupes ethniques, faits dont a d’ailleurs déjà été accusée l’armée malienne par l’ONU et la FIDH pendant l’intervention française. Dans un esprit de vengeance, des soldats s’en seraient pris à des individus appartenant aux ethnies peule, touarègue et arabe accusés sans distinction de soutenir les groupes armés du nord. Hélas, l’Afrique a vu ce genre de crimes et atrocités maintes fois se reproduire, parfois dans des proportions génocidaires.

Pour prévenir de possibles abus et violences de la part de militaires ou de civils, les forces stationnées doivent faire preuve de la plus grande vigilance. Ces risques ne rendent que plus essentielle une présence durable et plus appuyée des États-Unis et de la société internationale au Mali. L’Amérique s’est elle-même engagée à prévenir, au stade le plus précoce, la violence et les les atrocités de masse et à renforcer les actions nationales et internationales destinées à traduire les assaillants en justice. Cette mention se trouve dans la section « sécurité » de son document stratégique, conformément aux objectifs déjà énoncés dans la directive présidentielle sur les atrocités de masse (« Presidential Study Directive-10″) d’août 2011. Hélas, il n’y a aucune garantie de pouvoir éviter des actes barbares, et le « tout ou rien » n’est pas en rapport avec la réalité malienne et risque de paralyser les réponses à apporter aux menaces sécuritaires actuelles. Par ailleurs, que l’on s’en réjouisse ou non, le capitaine Sanogo – même si les Américains ne sont pas prêts de lui pardonner – est pour l’heure un acteur incontournable sur la scène politique malienne et contrôle encore ce pays privé d’autorité civile reconnue par tous. Ce dernier devra être tenu par la communauté internationale pour responsable de toute entrave ou violation des droits de l’homme et aux règles démocratiques dont ses hommes pourraient se rendre coupables dans les prochains semaines et mois. Tous les risques d’une récidive ne sont pas écartés, mais ni les Maliens, ni les Africains, ni les Européens, ni les États-Unis ne peuvent, dans les circonstances qui prévalent au Mali, se montrer excessivement pointilleux. Inculquer aux élites et aux militaires maliens le respect de l’ordre constitutionnel et des valeurs républicaines desquels ils se sont dramatiquement éloignés est un travail de longue haleine qui se situe en amont, pendant, et en aval du processus politique. Dans l’urgence, les acquis impératifs pour la sauvegarde du processus politique sont d’ordre opérationnel. À cet égard, le Mali a besoin de forces de sécurité disposant d’armes adaptées et d’une formation aux techniques de guerre asymétrique.

Un plus grand rôle des Américains dans la région qui se précise

La présence des casques bleus couplée à un appui militaire et logistique plus significatif de l’Amérique au Mali et dans la région finiront par être nécessaires, bon gré mal gré, bien que cette possibilité contredise un peu plus le « projet de Sahelistan » que l’on prête à Washington et dont l’évidence reste discutable (tout en reconnaissant que les démonstrations de Samir Amin et d’autres auteurs sont, dans leur genre, imparables). Le « diviser pour mieux régner » censé être la marque historique de la stratégie impérialiste occidentale ne fonctionne pas à tous les coups. Les Américains le savent, pour en avoir eu la preuve édifiante à travers l’expérience irakienne. Aujourd’hui, l’héritage politique de leur invasion en Irak a certes divisé ce pays, mais le résultat ne leur est certainement pas favorable sur tous les plans. Cette approche est vouée à devenir de plus en plus obsolète à l’heure où la Chine parvient à obtenir toutes les ressources énergétiques dont elle a besoin pour sa croissance dans une démarche d’intégration des marchés et non de désintégration des espaces avec lesquels elle négocie. Par exemple, l’entregent et le pragmatisme des Chinois leur ont permis de maintenir leurs très bonnes relations commerciales avec le Soudan du Nord tout en faisant du Soudan du Sud un nouveau partenaire. La Chine sait qu’elle a tout à gagner à voir la région se pacifier par la réconciliation des deux frères ennemis, dont elle soutient le processus.

Le président Hollande a certes évité « l’épouvantail du Sahelistan », mais il a surtout pavé la voie au retour en force de l’Africom et a, dans un sens, accéléré la militarisation de la région via l’installation d’une base américaine de surveillance de drones au Niger. Celle-ci n’est pas la première dans la région et ne sera probablement pas la dernière à ouvrir ses portes face à une menace particulièrement volatile. L’Amérique doit assurément revoir sa copie pour le Mali et le Sahel et prendre le taureau par les cornes : car en cas de retour en force des islamistes armés dans la région (et de leur éparpillement dans le Sahara), elle devra, ne serait-ce qu’à cause de la pression des médias et des opinions américaines et occidentales, passer de la surveillance à l’attaque. Son approche indirecte dite du « leading from behind », opportune lors de l’intervention franco-britannique en Libye, pourrait, à l’avenir, ne pas être systématiquement applicable à tous les contextes sahélo-sahariens. D’abord réticents et méfiants vis-à-vis des objectifs de l’Africom, les Africains se voient contraints à une attitude plus pragmatique, car conscients qu’ils ne peuvent assurer sans aide extérieure la sécurité de leurs nations face à l’augmentation des capacités de groupes tels que les Al-Shabaab, Aqmi et Boko Haram et l’apparition possible de nouveaux groupes. La crainte à long terme des effets de la militarisation de la région sous la bannière de l’Africom sur les souverainetés nationales n’est pas dissipée,  mais l’incertitude qui plane sur la stabilité du Sahel devrait être considérée comme un problème immédiat bien plus inquiétant. Pour l’instant, la situation malienne est relativement maîtrisée, une intervention lourde n’est pas nécessaire, la pertinence du « small footprint » que le président Obama préconise ne sera probablement pas davantage remise en cause au Mali face à des groupes très clairsemés qu’il ne l’est au Yémen, en Somalie et dans l’AFPAK. Pour la France, la facture est déjà lourde. Paris a éprouvé ses limites logistiques et matérielles sur le terrain, et prépare d’ores et déjà les conditions de son retrait. Ni elle ni les contingents africains encore sur place ne pourront assurer le peace building sans le concours de leurs partenaires européens et américains alors que la violence ne s’est pas tarie et nécessite une implication internationale plus forte et un plan anti-terroriste élargi à la région. L’Europe envoie des instructeurs mais n’indique pas vouloir aller plus loin qu’un rôle de formation. La question de l’après-présence française – et le retrait de ses 4000 hommes – est soulevée et nécessiterait une coordination rapide avec la force multinationale africaine de maintien de la paix (Mission internationale de soutien pour le Mali /MISMA) composée de 6000 hommes sur laquelle Washington entreprend d’ores et déjà une réflexion soutenue. Les pays de la CEDEAO envoient leurs troupes mais, malgré toute leur bonne volonté, celles-ci sont en sous-effectif, mal entrainées et pas du tout préparées à faire face seules à une guerre asymétrique en milieu désertique et à des opérations de contre-terrorisme dans les zones urbaines qui sont d’ores et déjà la cible d’attentats kamikazes. L’implication de l’Amérique dans le Sahel, à terme, apparaît donc comme une option sérieuse voire inéluctable. L’approche du Pentagone et du Département d’État (par le biais de son Bureau of African Affairs) est en train de progressivement évoluer. Si la décision d’une action renforcée se précise, alors le Mali pourrait rejoindre la liste des pays dans lesquels les opérations de drones d’attaque sont menées à large échelle et des missions effectuées ponctuellement par des forces spéciales américaines stationnées. Des versions non armées de ces engins survolent déjà le Mali, pilotés depuis le Niger voisin, mais uniquement pour des opérations de reconnaissance. L’Amérique pourrait décider d’éliminer les chefs des milices affiliées à AQMI afin d’en désorganiser un peu plus les combattants comme elle le fait déjà au nord du Pakistan et au Yémen. L’éventualité d’une résurgence terroriste appelant à un « surge » militaire au Mali et dans sa périphérie ne saurait être exclue. Les troupes françaises qui ont chassé les islamistes des villes de Kidal et Gao, sont encore engagées dans une nouvelle bataille car ces derniers n’ont pas dit leur dernier mot : les opérations de guérilla, attentats suicide et embuscades reprennent jusqu’à Tombouctou et pourraient encore augmenter en fréquence et toucher plus en profondeur le sud du pays, afin de faire un peu plus capoter le difficile processus politique en cours.

La formation dispensée par l’EUTM va certes réduire les effets potentiellement désastreux qu’aurait générés une passation de relai précipitée entre la France et les forces malienne et africaine, sans préparation préalable et suffisante, mais elle ne résoudra pas tout : l’amélioration de l’environnement politique et social qui ne dépend que des Maliens, mais également la mise à disposition d’équipements spécifiques dont la future armée va avoir besoin contre les terroristes. À ce niveau, l’armée malienne n’est guère mieux pourvue que les forces de l’OTAN – qui manquent cruellement de systèmes ISR (Intelligence, Surveillance and Reconnaissance) incluant les drones de surveillance, et d’avions de transport, de levage et de ravitaillement. L’armée malienne aura besoin de véhicules blindés, d’hélicoptères d’attaque pour ses missions dans les zones désertiques du nord. La Russie a d’ailleurs déjà été approchée pour lui en fournir mais l’État malien dispose de moyens financiers trop limités pour acquérir un équipement proportionnel à ses besoins. La constitution d’unités d’élite et spécialisées, ainsi que l’acquisition de capacités d’aéroportage rapide de soldats et de véhicules sur les théâtres d’opération seront déterminants pour lutter contre l’implantation de poches jihadistes sur un territoire immense et difficilement contrôlable. D’une manière ou d’une autre, les Maliens, les Français et les Européens ne pourront se passer des technologies et de l’expertise de l’Amérique dans les prochains rounds qui s’annoncent rudes.

Chady Hage-ali

Stratpolitix

 


[1] « Susan Rice provoque la zizanie entre Paris et Washington », Michel Colomès, Le Point, 13 décembre 2012. Voir : <http://www.lepoint.fr/editos-du-point/michel-colomes/susan-rice-provoque-la-zizanie-entre-paris-et-washington-13-12-2012-1566324_55.php>.

[2] Des crimes de guerre sont également commis par d’autres milices dans le Kivu (RDC), on en dénombre une trentaine, aux loyautés fluctuantes. Citons les ultranationalistes congolais tels que les « Maï Maï » opposés aux milices pro-rwandaises, ou les « Forces démocratiques de libération du Rwanda » (composées d’hutus et anti-Kagamé, dont certains membres ont pris part au génocide rwandais).

[3] « Remote U.S. base at core of secret operations », Craig Whitlock, The Washington Post, 26 octobre 2012. Voir : <http://www.washingtonpost.com/world/national-security/remote-us-base-at-core-of-secret-operations/2012/10/25/a26a9392-197a-11e2-bd10-5ff056538b7c_print.html>

[4] « États-Unis : leur guerre secrète en Afrique », Rémi Carayol, Claude Leblanc, Jeune Afrique, 29 juin 2012. Voir :  <http://www.jeuneafrique.com/Article/JA2685p010-012.xml0/>

 

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Publié dans Afrique, Défense & sécurité, Diplomatie, géostratégie
3 comments on “Sécurité et défense en Afrique subsaharienne : vers un engagement plus fort de Washington?
  1. Encore un super article! Je lis de plus en plus les articles de ton blog… ils sont top! bravo et bonne continuation. Slevin

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  2. Zacharie dit :

    hello, je voulais à te remercier pour la qualité des articles de ton blog ! j’édite moi aussi un blog depuis peu et j’espère pouvoir faire aussi bien 🙂 A bientôt, ZAK

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