Les puritains de Nouvelle-Angleterre : une vision du pouvoir entre utopie moraliste, fanatisme et rationalisme [publication]

Fanatisme-religieux-du-XVIe-siecle-a-nos-joursLes éditions Artois Presses Université ont fait paraître dans leur collection « Études des faits religieux » un ouvrage collectif intitulé « Le fanatisme religieux du XVIe siècle à nos jours : étudier, comprendre, prévenir » (2017, 184 p.) dans lequel je propose un article intitulé « Les puritains de Nouvelle-Angleterre : une vision du pouvoir entre utopie moraliste, fanatisme et rationalisme » (24 p).

Il y a deux ans, j’avais eu l’honneur de compter parmi les intervenants d’un colloque captivant sur le fanatisme religieux. J’en avais tiré dans la foulée un article publié sur ce blog. À ce jour, ce texte demeure le plus consulté (il l’a été plusieurs milliers de fois), témoignant combien ce sujet sensible nous interpelle, que nous soyons spécialistes ou néophytes, croyants ou non croyants, que nous appartenions à telle ou telle religion.

L’ambition dudit ouvrage est de contredire les idées reçues et de déjouer les fantasmes relatifs à ce phénomène social. Car combattre efficacement le fanatisme, les croyances qui donnent à l’âme une exaltation dangereuse, suppose d’abord un jugement serein et non passionnel. Le sous-titre « ÉTUDIER, COMPRENDRE, PRÉVENIR » exprime on ne peut mieux cette volonté commune des auteurs. Comme l’explique le résumé du livre : « La réflexion pluridisciplinaire engagée ici se situe à la fois en amont et en aval du processus de fanatisation religieuse. À travers l’analyse de figures historiques (Castellion), de groupes religieux (les protestants, les puritains, les quakers), certains épisodes historiques (le processus de déchristianisation en 1793-1794 en France), ou certaines écoles philosophiques (les Lumières, Voltaire, Alain), toutes les contributions réunies dans le présent volume entendent réfléchir sur les conditions de la constitution du concept de fanatisme religieux comme objet de recherche et non de polémique. Pour cela, l’étude du milieu chrétien a été privilégiée ; pour autant, les hypothèses et les conclusions avancées pourraient tout aussi bien s’appliquer à d’autres convictions religieuses et à d’autres religions. Car toute religion est, à cet égard, menacée par le risque de fanatisme, sans que cette dégradation soit jamais inéluctable.

Pour ma part, dans mon article consacré au règne des puritains en Nouvelle-Angleterre, j’insiste sur l’importance d’un contexte sociopolitique spécifique, à savoir les remous d’une transition d’un modèle de société à l’autre, qui explique davantage que l’interprétation forcenée des textes sacrés, que la condition sociale ou que le degré d’instruction des individus impliqués, la succession d’épisodes de fanatisme, de paranoïa et d’hystérie collectifs prenant parfois une tournure sordide, violente et dramatique. La deuxième partie de l’article traite des événements entourant le procès dit des « sorcières de Salem » et s’achève sur la phase de déclin du pouvoir puritain.

Comme je l’écris en introduction : « les mythes qui entourent l’expérience puritaine en Nouvelle-Angleterre au XVIIe siècle tendent à oblitérer la complexité d’un système politico-religieux qui s’insère difficilement dans nos catégories courantes. De surcroît, celle-ci donne matière à réfléchir, d’une part, sur les mécanismes universels par lesquels le dogmatisme, l’idéalisme et le fanatisme de tous bords parviennent encore aujourd’hui à pousser à des comportements intolérants et brutaux ; d’autre part, sur la manière dont une construction psycho-politique parvient, même en partant de prédicats utopiques, à un haut degré de rationalité organisationnelle ». J’ajoute également que « parce qu’ils manifestent leur propre rationalité, les épisodes de fanatisme [en l’occurrence puritain] ne se situent pas en dehors de l’analyse scientifique ». Ils répondent à des angoisses et à des peurs existentielles, à des considérations temporelles et à des mécanismes volontaires qui échouent temporairement à atteindre la maîtrise d’une réalité changeante. Mais l’extrémisme qui surgit à ce moment-là n’est pas pour autant irrationnel dans le sens où ses choix participent de la logique, consciente et involutive, de survie politique.

La dernière des trois parties de mon article s’intéresse aux «  atavismes puritains dans la vision du monde et le fanatisme états-uniens ». L’on y comprend mieux les raisons qui poussent l’État américain à se considérer encore sur la scène internationale comme une sorte d’exécuteur impitoyable de la justice divine contre les ennemis du Bien, donc de l’Amérique. Cette punition, qui a pu prendre des formes indiscriminées et cruelles au cours des siècles (exemples historiques invoqués à l’appui, du Mystic Massacre à l’embargo sur l’Irak en passant par le bombardement atomique d’Hiroshima et de Nagasaki), n’est en quelque sorte, dans l’imaginaire américain, que l’action de la main du « Dieu du peuple élu (américain) » exterminant des « non-élus ». Ce fanatisme américain polymorphe dès l’ère puritaine débouche ainsi sur des situations variées et paradoxales, mais constamment marquées par l’auto-vénération et l’intransigeance sur les valeurs et les mythes constitutifs de la nation ; par une propension à l’autoritarisme, à la cruauté institutionnalisée, à la stigmatisation et à l’élimination physique qui n’a pas toujours été réprimée et combattue de l’intérieur, du XVIIe au XXe siècle.

On peut illustrer partiellement cette assertion par une réaction impulsive et punitive récente (non citée dans l’article) relevant d’un impératif catégorique sans toutefois être cruelle : le bombardement, le 7 avril dernier, par l’armée américaine d’un complexe militaire syrien après l’usage présumé de gaz sarin par le gouvernement de Bashar el-Assad contre la ville rebelle de Khan Cheikhoun causant la mort de dizaines de civils. Cette réaction primesautière de l’administration Trump, sans s’inscrire nécessairement dans une stratégie claire, reflète ce réflexe américain ancestral dont l’article met en exergue la persistance. La terrible force américaine s’abat, sans crier gare, sur les « méchants ». La légitimité autodéclarée de l’engagement transcende les considérations et procédures légalistes. Seule prévaut une conception vigilantiste et unilatérale qui se délie occassionnellement du droit international au risque d’envenimer le champ très incertain des relations internationales.

Chady H.A.


HAGE-ALI, Chady, « Les puritains de Nouvelle-Angleterre : une vision du pouvoir entre utopie moraliste, fanatisme et rationalisme » in COUTEL Charles (éd.), Le fanatisme religieux du XVIe siècle à nos jours. Étudier, comprendre, prévenir, Arras, Artois Presses Université, « Études des faits religieux », 2017, pp. 49-73.

Présentation de l’ouvrage sur les sites de :

Artois Presses Université

L’Institut d’études des faits religieux (IEFR)

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2 comments on “Les puritains de Nouvelle-Angleterre : une vision du pouvoir entre utopie moraliste, fanatisme et rationalisme [publication]
  1. pepscafe dit :

    Bonjour Chady,

    je suis heureux de vous retrouver sur la toile et espère que vos travaux actuels vous laissent le temps de souffler ! Je vous remercie également de nous inviter à cette approche contextualisée de ce phénomène.

    Bien à vous et à très bientôt !
    Pep’s

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    • Stratpolitix dit :

      Cher ami (Pep’s),
      Tout d’abord, je vous prie de m’excuser pour le retard de ma réponse. Certains événements personnels, ajoutés à quelques échéances tendues (notamment la finalisation de ma thèse et la préparation de la soutenance qui aura lieu fin septembre sauf imprévu majeur au cours de cette procédure), expliquent mon silence.
      J’ai également reçu votre courriel et je ne manquerai pas d’y répondre en vous fournissant plus de détails. Je suis sensible à l’intérêt que vous portez à mes travaux et au fait que vous compreniez ma démarche intellectuelle – une démarche explicative ou rationnelle d’interprétation.

      Bien à vous, et à bientôt.
      Amitiés,
      Chady

      J'aime

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