Syrie : options limitées et incertitudes majeures pour Washington

Le président syrien Bashar al-Assad, s'adressant à des soldats de l'armée à Baba Amr,  fief des rebelles situé dans la ville de Homs, sous contrôle de l'armée après plusieurs semaines de combats. (photo : SANA, 27 mars 2013)

Le président syrien Bashar al-Assad, s’adressant à des soldats de l’armée à Baba Amr, fief des rebelles situé dans la ville de Homs, sous contrôle de l’armée après plusieurs semaines de combats. (crédit photo : SANA, 27 mars 2013)

La constance pour pallier l’impuissance

Tandis que les opinions mondiales scrutent, dissèquent, les moindres signes avant-coureurs d’une escalade du conflit syrien, l’Amérique continue d’observer une ligne constante, se montrant fidèle à une doctrine d’intervention revenue depuis 2009 à une certaine orthodoxie. L’administration Obama n’entrevoit pas encore de motif suffisant pour s’écarter de ses fondamentaux en intervenant directement dans ce conflit, bien qu’elle prétende n’exclure aucune option depuis la révélation d’un possible emploi d’armes chimiques par le régime de Damas. Une information vague et hésitante que les observateurs ont cru, à tort, susceptible de changer la donne [1]. Or, quel que soit le degré de certitude, les éléments de langage actuels de Washington ne présupposent pas une volonté de recourir à la force et renseignent encore moins sur la manière dont l’Amérique procèderait le cas échéant. L’éventail d’options dont elle dispose est limité, incluant, par ordre de probabilité, une zone d’exclusion aérienne, la livraison d’armes aux rebelles (qui divise l’opinion, tant l’insurrection originelle a muté et s’est islamisée), des frappes ciblées par des missiles mer-sol ou – option la moins probable de toutes – l’envoi de troupes au sol qui pourraient très rapidement s’y embourber. Aucune option militaire n’est, pour l’heure, satisfaisante, surtout en tenant compte de l’incapacité des analystes américains à prévoir la riposte de Damas et de ses alliés, ainsi que les conséquences qui en découleraient. Le brouillard est total, l’impuissance palpable. La reculade de Washington sur les armes chimiques tend à confirmer que s’il est une « ligne rouge » absolue pour les États-Unis et Israël, celle-ci se situe encore dans un Iran possédant la bombe atomique.

Carte de la Syrie (source : site Unimaps))

Carte de la Syrie (source : site Unimaps)

Les arguments justifiant le refus du président Obama de jeter ses forces dans la bataille syrienne sont nombreuses, claires et cohérentes avec sa ligne doctrinaire de « la guerre nécessaire ». En effet, aucun des deux cas de figure principaux devant justifier le déclenchement d’une intervention militaire de grande ampleur, à savoir « une menace directe sur la sécurité des États-Unis » ou « une menace sur ses intérêts et ses valeurs » (bien que chaque notion recouvre un champ interprétatif très large et ouvert, et des mesures variables d’une administration US à l’autre) n’émane du gouvernement syrien ou de la zone d’action concernée. En l’absence de menace concrète ou émergente, entrer en guerre contre la Syrie n’est pas une décision jugée nécessaire, pertinente et utile. D’autre part, une telle décision enrayerait la dynamique de désengagement enclenchée par B. Obama depuis le retrait des troupes d’Irak. L’ Amérique préfère se concentrer sur les dossiers où ses intérêts et ceux d’Israël sont jugés autrement plus importants. Ceux-ci ne se situent pas en Syrie, « ventre mou » de l’axe irano-chiite, allant de Téhéran au Hezbollah libanais, bien que le régime de Bashar al Assad n’en demeure pas moins une pièce maîtresse, d’un point de vue logistique, dans le dispositif de défense (ou l’espace vital de sécurité) de l’Iran. Militairement, ce régime représente un point névralgique mais pas un point décisif pour l’emporter contre l’Iran. Jusqu’à présent, Washington et Israël ont identifié moins d’avantages que d’inconvénients et d’incertitudes à employer la force contre Damas. D’un point de vue opérationnel et pratique, une intervention américaine ou israélienne risquerait d’ajouter à la confusion actuelle, d’internationaliser le conflit, et l’Amérique hériterait à la chute du régime alaouite d’une charge qu’elle ne souhaite pas endosser : la reconstruction du pays, laborieuse et incertaine, dans une atmosphère de chaos, de rancœur et de violence paroxystique dont ses soldats ne tarderaient pas à faire les frais. L’intérêt d’une belligérance est donc limité pour Washington mais les conséquences dramatiques d’un énième aventurisme guerrier pourraient être immenses pour la région. Le général Martin Dempsey, chef d’état-major des armées des États-Unis, et à ce titre, principal conseiller militaire du président Obama, a confié le 9 avril 2013 sur la chaîne Alhurra craindre que la Syrie ne devienne un conflit gelé (« frozen conflict« ), autrement dit un pays en état de guerre permanent. Il maintient l’idée que l’usage de la force ne garantirait pas la fin des violences sectaires entre les Syriens, ni ne paverait la voie à la réconciliation et à la stabilité. Deux exemples de l’histoire récente lui donnent raison et dissuadent Washington de participer au conflit : la guerre civile libanaise et l’occupation de l’Irak. Dans les deux cas, l’unité nationale n’a jamais vraiment été recouvrée, la phase de reconstruction fut lente et erratique, la réconciliation négligée ou occultée, et les rares succès politiques et sociaux enregistrés, inégaux et fragiles ; sans parler du terrorisme qui fait quotidiennement de nombreuses victimes en Irak.

Les intérêts géo-sécuritaires d’Israël en question

Le principal souci (ou obsession) d’Israël reste l’évolution du mouvement libanais chiite Hezbollah, son ennemi frontalier et le plus solide avant-poste iranien. L’ Amérique, de son côté, souhaite avoir jusqu’au bout les coudées franches dans sa confrontation diplomatique avec Téhéran. Depuis deux ans, l’administration Obama s’est employée à convaincre le gouvernement Netanyahou de lui déléguer cette tâche. Les récentes visites de l’équipe Obama II en Israël ont avant tout servi à apporter des assurances à Tel Aviv quant à la volonté et la capacité de Washington à gérer le dossier iranien de bout en bout. Certes, priver l’Iran et le Hezbollah d’un allié de poids comme Damas qui assure régulièrement le transit par son territoire d’armes et de missiles iraniens destinés à la milice chiite, serait une perspective alléchante. Cela dit, rien ne presse pour l’heure car, en dépit d’un pacte de défense unissant cette troïka (Téhéran/Hezbollah/Damas) chiite et alaouite depuis 2006, la Syrie ne s’est jamais hasardée, dans tous les conflits qui ont opposé son allié Hezbollah à Israël, à participer directement aux hostilités. L’ État hébreu s’est toujours méfié de la parole des Al-Assad, père et fils, sans que leur défiance réciproque n’ait jamais conduit à un face-à-face armé ou constitué un obstacle pour négocier avec ce régime tout au long de l’occupation syrienne au Liban. En mai 2008, des pourparlers de paix secrets avaient été engagés sous les auspices du premier ministre turc Recep Tayipp Erdogan, dont les termes portaient principalement sur la possible rétrocession du plateau du Golan occupé par Israël depuis 1967 en échange d’un accord de paix définitif entre les deux États. Mais les pourparlers furent suspendus après le déclenchement en décembre 2008 de l’opération « Plomb durci » dans la bande de Gaza [2]. À l’heure actuelle, au terme de presque trois années de guerre contre-insurrectionnelle en Syrie qui ont entamé ses capacités militaires déjà jugées modestes avant le début du conflit, la Syrie n’a clairement pas les moyens d’une guerre ouverte avec Israël[3].

Un chasseur F-15 Eagle décollant d'une base aérienne israélienne, le 19 novembre 2012 (photo : Jack Guez / AFP, via Getty)

Un chasseur F-15 Eagle décollant d’une base aérienne israélienne, le 19 novembre 2012 (photo : Jack Guez / AFP, via Getty)

La chute de Bashar al-Assad est un scénario qui ne déplairait pas à l’État hébreu, même si celui-ci peut encore très bien s’accommoder du pouvoir alaouite comme il a su le faire depuis près de quarante ans. Indépendamment des tensions qui jalonnent ses relations avec Damas, Israël a démontré sa détermination constante et sa capacité à neutraliser, en silence, sans délai ni autorisation, en temps de temps de guerre comme de cessez-le-feu, les flux d’armes destinées au Hezbollah, transitant dans la région et sa périphérie par voie maritime ou terrestre. Depuis le déclenchement du conflit syrien, l’Iran évite de passer par l’aéroport de Damas régulièrement bombardé par les opposants au régime et utilise d’autres circuits pour procéder à la livraison d’armes. Les deux raids aériens israéliens en Syrie, menés respectivement le vendredi 3 et le dimanche 5 mai 2013, ne dénotent pas encore clairement une envie israélienne de s’immiscer dans le conflit [4] mais ont toutefois valeur d’avertissement adressé aux Syriens, au Hezbollah et à ceux qui les soutiennent : la« neutralité» qu’Israël revendique ne lui fait pas le moins du monde baisser la garde, et son armée se réserve le droit d’intervenir contre tout ce qui pourrait renforcer le mouvement chiite ou d’autres groupes palestiniens. Damas pourrait effectivement être tenté, pour remercier le parti chiite de son soutien désormais « officiel » à sa guerre contre les rebelles, de lui fournir un nombre bien plus important d’armes et de matériels sensibles que par le passé.

Les Israéliens n’ont jamais hésité à mener des attaques préventives contre des installations ou des convois jugés dangereux pour leur sécurité nationale. Leur position est claire et inchangée depuis la guerre du Kippour en 1973 : maintenir la suprématie militaire régionale de l’État hébreu, quoi qu’il en coûte, et interdire par tous les moyens (diplomatiques, politiques et surtout militaires) tout ce qui pourrait changer l’équilibre stratégique dans la région. De la destruction du réacteur d’Osirak (le 7 juin 1981 en Irak) à celui de Deir-es-Zor (le 6 septembre 2007, en Syrie), toute attaque procède du même principe immuable. Lors de la révélation du raid de septembre 2007, la Syrie avait nié l’existence de cette installation nucléaire, et il n’y eut pas la moindre représaille de sa part, ni de celle du Hezbollah ni de l’Iran. Le raid israélien de mai 2013 n’est pas le premier à survenir depuis le déclenchement du conflit en Syrie, dans la région de Jamraya (au nord-ouest de Damas, à une dizaine de kilomètres de la frontière libanaise). Le 31 janvier 2013, un convoi à proximité d’un centre de recherche de cette région avait subi une frappe « chirurgicale » de l’aviation israélienne. Celui-ci aurait pu transporter des substances chimiques ou bactériologiques produites par ce centre de recherche et utilisables dans la fabrication d’armes de destruction massive. Mais aucun élément formel n’en a confirmé le contenu et l’identité du destinataire, supposé être le Hezbollah. Hors de la Syrie et du Proche-Orient, Israël poursuit la même logique qui ignore le principe de souveraineté nationale au profit de l’efficacité préventive. En témoigne un raid auparavant mené dans la soirée du 23 octobre 2012 contre l’usine de fabrication d’armes et de munitions de Yarmouk, au Soudan. Les opérations de sabotage et de destruction de matériels militaires, chimiques et nucléaires, voire d’élimination de scientifiques, menées par Tsahal et les services secrets israéliens ne sont pas systématiquement médiatisées. Celles-ci s’intègrent dans une « guerre clandestine » destinée à endiguer l’essor de l’Iran, à empêcher le développement de ses capacités offensives, incluant les armes nucléaires, mais également le transfert au Hezbollah d’armes de destruction massive et de vecteurs de longue portée. À chaque attaque préventive, Israël peut compter sur le « feu vert » et le soutien inconditionnel de Washington. Son dernier raid en Syrie ne fait pas exception à la règle. Des faits, rapportés par les médias depuis plus d’un an, semblent indiquer que c’est avant tout l’identité du destinataire final d’une cargaison militaire qui détermine la réaction (ou l’absence de réaction) d’Israël. En effet, en mars 2013, un navire syrien contenant 8500 tonnes d’armes et de missiles iraniens destinés au régime de Bashar al-Assad n’avait, selon toute vraisemblance, pas été véritablement inquiété voire intercepté par Tsahal tandis que sa traversée du Canal de Suez était annoncée par les médias. Cela suffit-il à conclure que la neutralisation n’est requise que si l’État major est parfaitement assuré que la cargaison est destinée au Hezbollah ? L’absence de réaction ou la « sélectivité » d’Israël pose en tous cas question.

Avec ou sans Bashar, Israël gagnant sur tous les tableaux

Combattants du Front Al Nosra. Photo : Agence France-Presse/ James Lawler Duggan). Le Front Al-Nostra a été inscrit par Washington dans la liste des organisations terroristes. La France propose également de la classer comme terroriste, afin d'en dissocier les éléments des autres forces de la Coalition nationale syrienne.

Combattants du Front Al Nosra (crédit photo : AFP/ James Lawler Duggan). Ce groupe jihadiste a été inscrit par Washington dans sa liste des organisations terroristes. La France propose également de la classer comme organisation terroriste au sens de l’ONU, afin de le dissocier des autres forces de la Coalition nationale syrienne que la France et la Grande Bretagne souhaitent soutenir militairement.

La nature des cibles syriennes détruites par l’aviation israélienne la semaine dernière n’a pas été clairement déterminée. Les dégâts et les pertes humaines seraient importants mais le nombre exact de victimes de ces frappes reste inconnu. Les cibles seraient, d’après la version israélienne que Damas et Téhéran démentent, des entrepôts abritant des missiles iraniens, de type Fateh A-110 (proches dans leur conception du « Zelzal »). Ces versions améliorées du SCUD ont une portée comprise entre 200 et 210 km et pourraient effectivement atteindre en profondeur le territoire israélien en étant tirées par dizaines à partir du Liban du Sud. L’état-major israélien a beau vouloir rassurer Damas sur le fait qu’il ne cherche pas à entrer en guerre et à modifier l’équilibre des forces, dans un sens ou dans l’autre, dans le conflit qui ravage le pays, il ne s’agit pas moins d’un acte d’agression. Le régime syrien a affirmé que trois positions militaires dont une unité de défense anti-aérienne ont été ciblées, faisant de nombreux morts et blessés parmi le personnel militaire. La parole israélienne pourrait être plus facilement mise en doute si cet acte ne s’inscrivait pas dans une tradition qui précède et dépasse le cadre du conflit syrien. L’ intervention israélienne est diversement appréciée. Ses effets sont contrastés. Assurément, de tels raids affaiblissent militairement le régime syrien, l’humilient en soulignant ses limites défensives et son inertie, mais placent également la Ligue arabe dans une position inconfortable et affaiblissent symboliquement l’opposition syrienne que le régime désigne depuis le début comme l’exécutante ou la « marionnette » des projets fomentés par l’axe americano-sioniste, les « traîtres » de la Ligue arabe et la Turquie.

Israël apparaît certes comme l’acteur régional le plus discret ou le moins tapageur (comparé à la Turquie) dans cette guerre par procuration qui est aussi une guerre des mots et des symboles. Au demeurant, la position de l’État hébreu est ambiguë. Souhaite-t-il à sa frontière nord-est un État syrien failli, morcelé en provinces contrôlées par des islamistes ou une dictature laïque hostile mais pas assez puissante pour l’inquiéter? Souhaite t-il que le conflit s’arrête avant sa régionalisation ou table-t-il sur le pourrissement maximum de la situation, avec l’engouffrement souhaitable du Hezbollah dans un nouveau front qui réduirait ses forces, sur fond d’exacerbation du clivage sunnite/chiite dans le monde arabe? Un scénario de guerre fratricide entre arabes et musulmans représenterait une rare aubaine pour Israël, qui en sortirait assurément grand gagnant (en postulant qu’il n’ait pas intérêt à ce que le conflit s’achève dès à présent). Voir la Syrie devenir un vaste sanctuaire d’islamistes n’est certes pas un scénario rassurant pour la population israélienne, mais la formation d’un hypothétique État (ou « califat ») sunnite, anti-chiite, faiblement armé, dépendant financièrement des Saoudiens et Qataris, principaux alliés arabes de Washington, représente une menace tout à fait contrôlable aux yeux d’Israël et des États-Unis. Si Israël peut assister, sans coup férir, à la fois à l’effondrement du régime syrien et à la dislocation des troupes du Hezbollah, il en récupèrera un sérieux avantage stratégique et psychologique sur l’Iran privé de ses deux seules entrées dans le monde arabe et moyens de riposte en cas de bombardement de ses sites nucléaires.

L’incertitude subsiste quant au rôle et à la stratégie qu’adoptera Israël prochainement en Syrie. Son attitude relève déjà d’une sorte de neutralité perfide. Il peut décider de multiplier les actes nuisibles à l’ennemi syrien en se cachant derrière l’excuse de la sécurité nationale, et en se défendant cyniquement de prendre parti dans le conflit. Israël peut encore profiter de l’incapacité du régime à engager une riposte contre lui, mais ces interférences auront à un moment ou un autre un coût et des effets difficilement prévisibles. Israël peut aussi décider de rester relativement en retrait et de se contenter de faire des reconnaissances aériennes au-dessus du Liban et de la Syrie. Quel que soit le sort du régime syrien, les perspectives pour Israël ne sont pas chamboulées. Au mieux pour l’État hébreu, le régime syrien tombe, l’axe chiite chancèle, se rétracte, sapant le moral des mollahs pour longtemps; au pire, le régime syrien se maintient et le statu quo globalement satisfaisant pour Israël qui a prévalu avant l’éclatement du conflit n’est pas remis en cause.

Au-delà de la lecture du champ de bataille

Infographie de l'agence Idé représentant la position des pays de la région vis-à-vis de la Syrie. Comme on peut le constater, Israël y est classé parmi les "pays hostiles à Damas", mais, contrairement à la Turquie, l'Arabie saoudite et le Qatar,  les discours officiels de l'État hébreu sont pour le moment teintés d'une neutralité prudente.

Infographie représentant la position des pays de la région vis-à-vis de la Syrie. Israël y est classé parmi les « pays hostiles à Damas », mais, contrairement à la Turquie, à l’Arabie saoudite et au Qatar, les discours officiels de l’État hébreu sont, pour le moment, empreints d’une « neutralité prudente », conditionnée par l’attitude du régime syrien : Israël enjoint Damas de s’abstenir de toute riposte contre son territoire qui le ferait intervenir dans le conflit. (Conception : Agence « IDÉ »).

La dimension majeure de ce conflit est géopolitique avant d’être militaire. Au sommet de la hiérarchie des acteurs, ce sont bel et bien l’Amérique, la Russie et la Chine qui détiennent les cartes et détermineront l’issue de la partie. Au second niveau, figurent l’Arabie, le Qatar, la Turquie et l’Iran. Les quatre sont des puissances diplomatiques régionales mais les deux premiers sont des tigres de papier placés sous le parapluie militaire américain, ne pouvant se prévaloir d’un niveau d’expertise comparable à celui des Iraniens dans la conduite d’opérations militaires. Enfin, le premier et plus faible niveau est composé par l’armée syrienne régulière, les déserteurs, les civils armés et les combattants étrangers aux motivations diverses que celle-ci affronte. Aucun de ces acteurs sur le terrain ne peut, à lui seul, décider de l’issue finale d’un conflit qui le dépasse. D’autres données stratégiques devraient sensiblement tempérer le zèle alarmiste et prophétique nourri de références à une « fitna » qui serait d’ores et déjà consommée entre les chiites et les sunnites, ou encore à une hypothétique cassure du «croissant chiite », point de départ d’une vague salafiste déferlant du « Bilad al chams » aux confins de la Mésopotamie. Ces hypothèses sont néanmoins plausibles et motivent d’ailleurs l’engagement désormais officiel du Hezbollah à la frontière-Est. Le mouvement chiite prend au sérieux la menace mais veille toutefois à garder une réponse graduée et proportionnée. Les chiites du Liban se sont montrés réticents dès le départ à se laisser entraîner dans une guerre régionale, prenant soin de ne pas accentuer le caractère confessionnel de la confrontation et de laisser la porte ouverte à de futures négociations avec les parrains sunnites des rebelles engagés en Syrie. Au Liban, le Hezbollah a longtemps gardé, à l’instar des autres responsables politiques, une position prudente dans ce conflit, et n’a, dans un premier temps, pas souhaité mêler ses hommes aux combats de rue opposant à Tripoli, de façon chronique, des habitants sunnites à des alaouites pro-régime. Les appels à la retenue étaient et restent unanimes de la part de l’ensemble de la classe politique libanaise. Le Hezbollah a pris la mesure des risques de voir la poudrière libanaise s’enflammer de nouveau, par importation du conflit syrien, et sait qu’il n’en sortirait certainement pas renforcé. Le parti chiite a notamment observé, imperturbable, l’émergence et le durcissement d’une opposition religieuse, verbale, à son encontre, en la personne de Cheikh Ahmad al-Asir, un imam salafiste libanais sorti de l’anonymat en fin 2011, qui revendique son indépendance politique et n’a, depuis sa première apparition publique, cessé de se livrer à des prêches virulents contre le parti chiite et ses plus éminents représentants, dont son secrétaire général, Hassan Nasrallah, et Mohammed Yazback, (représentant légal de l’ayatollah Khamenei au Liban). Ses appels au jihad en Syrie contre les alaouites et les chiites du Hezbollah qui les soutiennent, n’ont pas fait bondir le « Parti de Dieu ». Le flegmatisme d’un mouvement aussi puissant que le Hezbollah, pourtant capable de réduire aisément au silence les trublions extrémistes cherchant à exciter les réflexes confessionnels, est à mettre en liaison avec une stratégie de conciliation entre les mouvements chiites (Amal/Hezbollah) et sunnites traditionnels du Liban, quitte à envisager à cet effet de ménager une place plus officielle, à terme, à un salafisme revendicatif au sein du tissu confessionnel et du paysage politique libanais.

Le défi du rapprochement interconfessionnel au Liban voisin

Le cheikh salafiste sunnite Ahmad al-Asir lors d'un de ses prêches. Fin avril 2013, celui-ci a annoncé la création  des "Brigades de la résistance libre" à Saïda (Liban du Sud) et a également émis une fatwa appelant au jihad à Qousseir pour contrer le Hezbollah chiite engagé aux côtés des forces du régime de Damas dans les combats contre les rebelles syriens. (crédit photo : Al Manar )

Le cheikh salafiste sunnite Ahmad al-Asir lors d’un de ses prêches. Fin avril 2013, celui-ci a annoncé la création des « Brigades de la résistance libre » à Saïda (Liban du Sud) et a également émis une fatwa appelant au jihad à Qousseir pour contrer le Hezbollah chiite engagé aux côtés des forces du régime de Damas dans les combats contre les rebelles syriens. (crédit photo : Al Manar )

Garder son sang froid et ne pas porter atteinte à la liberté d’expression et à la sécurité de figures et de groupes religieux sunnites locaux qui lui sont ouvertement hostiles, est une attitude adoptée à dessein par le Hezbollah. En effet, s’en prendre à Ahmad al-Asir, de quelque manière que ce soit, ne manquerait pas de susciter l’ire de ses partisans et plus largement de la communauté sunnite, lesquels saisiraient cette occasion pour vitupérer à tue-tête contre l’hégémonisme et le totalitarisme du Hezbollah, et l’accuser de se servir de sa puissance pour interdire ou intimider toute contestation ou expression libre d’un pluralisme qui n’irait pas dans le sens de ses projets et des intérêts de son « maître iranien ». Des appels à la vengeance pourraient suivre et mettre le feu aux poudres. Le Hezbollah gagne donc davantage à laisser Ahmad al-Asir vociférer et défier H. Nasrallah à sa guise, s’enfermer dans le rôle de l’idiot utile et servir de repoussoir, qu’à le faire taire. Sa liberté de parole est profitable au Hezbollah qui peut ainsi faire valoir sa tolérance et son respect pour ses adversaires, y compris les plus sectaires et extrémistes avec lesquels il doit, malgré tout, tenter d’opérer un rapprochement objectif et trouver un terrain d’entente. En laissant éclore une tendance fondamentaliste sunnite, le Hezbollah entend consolider son image de parti démocratique et ouvert au dialogue, sorte d’alternative pragmatique en laquelle les chrétiens du Liban, voire une catégorie de sunnites modérés et avant tout soucieux de la stabilité du pays et de la sécurité de leurs intérêts, peuvent avoir confiance. Les chrétiens et les laïcs ont, en effet, plus à craindre de l’essor de groupes prônant l’instauration d’États islamiques dans la région que d’un parti chiite qui a, depuis sa création, considérablement sécularisé son discours adressé au reste de la nation libanaise. Les prêches d’Ahmad al-Asir trouvent un écho auprès d’un auditoire sunnite hétérogène, comportant évidemment, pour l’essentiel, des fondamentalistes de la salafiyya (courant qui connaît un essor au Liban depuis le retrait des troupes syriennes en 2005), mais aussi des Frères musulmans libanais de la « Jamma islamiya » et des prédicateurs du mouvement revivaliste et missionnaire Tablighi Jama’at. Des sunnites séculiers appartenant au « Courant du Futur » (Tayyar Al-Mustaqbal) de Saad Hariri, se montrent également réceptifs à certains axes de son discours, en l’occurrence son opposition irréductible au régime syrien et au maintien des armes du Hezbollah. L’imam Al-Asir fustige l’autonomie militaire du parti chiite et ses armes considérées comme un « instrument de chantage politique ». En cela, il ne dit pas autre chose que ce que répète l’opposition du « 14 mars » depuis le milieu des années 2000, mais il y ajoute une virulence, une effronterie oratoire, jusqu’ici assez inédite. Ahmad al-Asir plaide pour l’intégration des armes et des miliciens du Hezbollah dans l’armée régulière libanaise, sans assimiler pour autant la fin de la résistance armée chiite au renoncement à la résistance de l’État libanais et des musulmans contre Israël. La mixité de son auditoire constitue la principale caution de ce prédicateur salafiste d’un genre nouveau dans le pays, qui est assurément un produit de son époque, des récents bouleversements et nouvelles dynamiques qui l’agitent. Si les ténors du « Courant du Futur » partagent certains objectifs avec ce prédicateur (notamment la fin du « statut particulier » du Hezbollah), ils se démarquent délibérément de son discours jihadiste et de ses méthodes subversives et spectaculaires (sit-in et blocages de rues), souvent jugées provocantes, brutales et contreproductives par les sunnites modérés. De fait, le phénomène Al-Asir et le salafisme dont il est devenu l’emblème libanais, constituent pour le sunnisme au Liban une arme à double tranchant. Tout en ayant la vertu de réanimer un militantisme politique morne côté sunnite, l’imam défie l’autorité du clan Hariri, en mal de leadership, et gagne du terrain dans les principales villes sunnites que sont Tripoli, Saïda, et Majdal Anjar. À terme, il n’est pas à exclure que ses méthodes puissent semer la zizanie au sein du bloc du 14 mars sur des questions sécuritaires et sociales cruciales pour l’avenir du Liban. Il n’empêche qu’Ahmad al-Asir, par son audace et son influence grandissante auprès de la rue sunnite, est en train de se créer autant de partisans que d’ennemis dans toutes les factions politiques, et représente de ce fait une « cible de choix ». Si l’on accepte comme plausible l’hypothèse qu’Israël ait un intérêt logique à ce que le champ islamo-politique libanais s’embrase, et qu’une guerre civile éclate entre chiites et sunnites, mettant le Hezbollah dans une situation des plus compliquées, alors l’élimination de tribuns et d’agitateurs radicaux comme A. al-Asir par le Mossad ou d’autres forces partageant des objectifs similaires, serait tout à fait opportune en ce qu’elle ne manquerait pas d’incriminer directement le Hezbollah. Même si Al-Asir ne fait pas l’unanimité et ne mobilise pas encore massivement chez les sunnites au point d’en devenir inquiétant, le contexte particulier de sa rapide ascension, à lui seul, le pose en acteur difficilement contournable. Une figure et une rhétorique arrivées à point nommé pour occuper une place vacante au Liban et qu’il paraît imprudent de sous-estimer. Néanmoins, il est encore trop tôt pour prédire la longévité politique et l’évolution du potentiel de mobilisation d’Ahmad al-Asir dont l’ascension est susceptible, à tout moment, d’être abrégée.

Les chiites, entre conciliation et résistance farouche

Photo prise durant un rassemblement organisé le 18 juillet 2012 dans la banlieue sud de Beyrouth, pour célébrer les six ans de la guerre de 2006 qui avait opposé l'armée israélienne et le Hezbollah libanais. L'on y voit des supporters du Hezbollah agitant des drapeaux du mouvement chiite et syriens, ainsi que des pancartes à l'effigie du secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah, et du président syrien Bashar al-Assad. Crédits photo : Bilal Hussein/AP

Photo prise durant un rassemblement organisé le 18 juillet 2012 dans la banlieue sud de Beyrouth, pour célébrer les six ans de la guerre de 2006 qui avait opposé l’armée israélienne et le Hezbollah libanais. L’on y voit des supporters du Hezbollah agitant des drapeaux aux couleurs du mouvement chiite mais aussi de la Syrie, ainsi que des pancartes à l’effigie du secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah, et du président syrien Bashar al-Assad. Crédits photo : Bilal Hussein/AP.

Dans le contexte immédiat de guerre en Syrie, le Hezbollah semble avoir plus urgent à gérer que les pantalonnades et invectives du premier prédicateur salafiste, et préfère s’atteler au maximum à démentir les prévisions d’un durcissement de ses positions au Liban que redoutent ses adversaires politiques, et à éviter tout acte ou incitation à caractère confessionnel susceptible d’exacerber la confrontation « chiites-sunnites ». La nomination consensuelle, le 4 avril 2013, du nouveau premier ministre libanais, Tammam Salam, proche de Riyad, anti-régime syrien et partisan du dialogue national, adoubé à la fois par le mouvement du « 14 mars » et par le « 8 mars » (dont le Hezbollah) peut être perçue comme un geste adressé par la majorité gouvernementale à l’Arabie saoudite. Un choix censé la rassurer quant à la préservation des intérêts sunnites au Liban et lui signifier que les événements en Syrie, quelles qu’en soient l’ampleur et l’issue, ne déborderont pas sur le pays et ne menaceront pas la présence sunnite. L’issue se joue de moins en moins sur le champ de bataille et de plus en plus dans les enceintes diplomatiques régionales. Le conflit syrien fait apparaître un double défi, militaire et (surtout) diplomatique, pour le « front du refus » (ou axe chiite). Celui-ci doit, à la fois par les armes et par ses efforts diplomatiques, prouver à ses adversaires américains, israéliens et arabes la solidité de l’alliance Téhéran-Damas-Hezbollah et sa capacité à s’adapter et à résister à toute éventualité. La chute de Bashar al-Assad ne sonnerait pas nécessairement le glas du Hezbollah mais porterait un grand coup à sa structure et affaiblirait les positions de l’Iran dans la région. Cet affaiblissement pourrait dès lors encourager Israël et Washington à rapprocher leur plan d’attaque contre ses sites nucléaires, après avoir eu un aperçu des limites défensives de l’axe chiite. Cet axe tient encore grâce au soutien diplomatique de la Russie et de la Chine, à la pugnacité des milices pro-Assad, à la présence active des Pasdarans, des combattants du Hezbollah et de miliciens chiites d’Irak et d’autres nationalités regroupés au sein de la brigade « Abu al-Fadl al-Abbas« . La complexification progressive du conflit aura contribué à éloigner l’option militaire comme solution majeure et durable (ce qu’elle n’a d’ailleurs jamais été fondamentalement). Au mieux, la rébellion anti-Damas pourrait continuer à mener une guerre d’usure même après avoir perdu l’essentiel de ses positions face aux forces loyalistes. Mais une guerre d’usure ne suffira pas à renverser un régime dont les appuis étrangers sont puissants et influents sur la scène internationale, qui profite d’une régionalisation de la résistance chiite, et continuera à s’armer et à affiner ses méthodes contre-insurrectionnelles mois après mois. Ces rebelles risquent de se voir pris en tenaille entre une milice libanaise hybride, extrêmement bien entraînée et équipée, rompue depuis 20 ans à toutes les techniques de guérilla, et une armée syrienne qui a su tirer des leçons de ses premières erreurs tactiques et a repris du poil de la bête, qui progresse sur le terrain et garde le contrôle de la plupart des zones stratégiques que contient la Syrie utile.

Un antagonisme qui dissimule une nouvelle complexité

La dimension (bi)confessionnelle du conflit est certes indéniable mais elle ne résume pas la totalité des enjeux. Le ressentiment entre chiites et sunnites a couvé depuis une décennie avant d’atteindre son apogée dans le conflit syrien, mais les lignes de fracture sont loin de correspondre parfaitement (et uniquement) à cette vision binaire classique. Le camp sunnite, moins homogène que le camp chiite et plus « atomisé », est traversé de visions idéologiques rivales, d’une soif de leadership qui anime chacun des principaux soutiens de la rébellion syrienne : l’Arabie saoudite, le Qatar et la Turquie. Pour l’essentiel, Riyad soutient majoritairement les éléments jihadistes salafistes tandis que le Qatar et la Turquie sont derrière les Frères musulmans, lesquels, en dépit du déclin de leur popularité en Égypte, en Tunisie, ou encore à Gaza, restent encore pour l’heure politiquement les principaux gagnants de la nouvelle donne politique du Printemps arabe. Ceux-ci ont l’avantage d’être ancrés depuis plus longtemps que les autres mouvement islamistes dans ces pays et sont par conséquent bien mieux organisés et plus impliqués dans les sociétés concernées. Bien qu’étant perçus comme « moins offensifs » sur le champ de bataille syrien que les salafistes dont le drapeau noir a fini par devenir la couleur officielle de l’opposition armée en Syrie, les Frères musulmans se tiennent prêts à jouer un rôle dans une hypothétique transition politique. Tantôt réprimés, tantôt instrumentalisés, les Frères musulmans ont été à l’avant-garde des mouvements ou tentatives insurrectionnels au Liban, en Syrie et en Égypte, de la fin des années 50 à nos jours. L’ enracinement de leur doctrine dans la résistance à l’autoritarisme des régimes arabes laïcs et à l’importation de modèles occidentaux leur confère une sorte de légitimité historique supplémentaire par rapport aux autres groupes islamistes de création récente et importés. La guerre syrienne, en dépit de sa durée et du nombre de tués (plus de 80 000 morts) restera (à la condition que d’autres États n’interviennent pas dans la bataille) un conflit asymétrique de moyenne intensité, entre une armée régulière de structure soviétique, vieillissante mais tenace et fortement épaulée, et des groupes hétéroclites au sein desquels les combattants laïcs ont été peu à peu subvertis par des brigades salafistes dont le chef de file est le « Jabat al Nosra ». La Syrie offre un spectacle pessimiste qui condense les divisions du monde arabe, mais en élargissant la focale sur l’évolution de la géopolitique régionale, force est de constater que le dogmatisme semble parfois marquer le pas devant d’autres impératifs. Le pragmatisme commence, en effet, à gagner lentement les esprits, même si l’extrémisme religieux semble avoir de beaux jours devant lui. Bien qu’elle ne prime pas nettement sur les autres logiques, la dimension économique garde toutefois une place tout aussi importante dans les conflits en cours et tend même à s’accroître dans la diplomatie régionale. Les islamistes qui ont pris le pouvoir à la faveur des révolutions arabes n’ont guère d’autre choix. Ils doivent à tout prix relever le défi du redressement économique pour ne pas être à leur tour balayés par des mouvements sociaux qui n’ont pas vu les conditions de vie des populations s’améliorer, mais au contraire, empirer depuis 2011. Le rapprochement diplomatique historique opéré fin mars 2013 entre l’Égypte (dirigée par les Frères musulmans) et l’Iran (la seule théocratie chiite du monde) a été marqué par la reprise des vols commerciaux entre les deux pays après trente années de rupture des relations. Il s’agit d’un événement symptomatique d’une lente et fragile prise de conscience de la nécessité d’élargir les partenariats dans un contexte de crise qui touche le monde arabe. L’importance de ce premier pas positif n’a pas été suffisamment relevée par les médias. En dépit de leurs différences théologiques, de leur désaccord profond sur le conflit syrien et de la proximité de l’Égypte avec les États-Unis, l’Arabie saoudite et le Qatar, les deux régimes ont décidé de renforcer leurs échanges, notamment dans le domaine du tourisme, un secteur clé mais sinistré, de l’économie égyptienne, qui devrait recevoir un afflux important de touristes iraniens dans les prochains mois. Cette inflexion dans la relation Iran-Égypte est encore timide, contestée à l’intérieur par les conservateurs et salafistes égyptiens, mais néanmoins porteuse d’espoir. Son aboutissement prouverait en tous cas que l’antagonisme entre chiites et sunnites ne constitue pas une fatalité dans la région. Sur ce point également, il n’est pas possible de faire de grandes projections puisqu’il faudrait être en mesure de parier sur la longévité du pouvoir égyptien dirigé par les Frères musulmans.

À chacun sa guerre et sa « ligne rouge »

La Syrie est ravagée par un conflit interminable, mais paradoxalement, elle fait figure d’élément secondaire compris dans un plus large champ expérimental. L’évolution de la situation sur le terrain embarrasse de plus en plus Washington, en ce qu’elle souligne son incapacité à prendre une décision ferme, mais permet néanmoins aux stratèges américains et israéliens d’examiner les fractures et les rapports de force, d’éprouver les capacités de résistance de chaque camp, principalement de l’axe chiite. L’appui diplomatique et militaire russe à Damas, la mobilisation du Hezbollah et d’autres brigades chiites, la résilience du régime, permettent déjà de modéliser ou de préfigurer, en partie, la future guerre qui pourrait opposer Israël et l’Amérique à Téhéran. Et les éléments préliminaires que les stratèges en retiennent sont pour le moins dissuasifs. Chaque acteur avertit, menace, tempête, mais hésite à franchir le Rubicon, tout en souhaitant intérieurement que l’adversaire ne déclenchera pas lui-même un casus belli auquel il ne pourra pas éviter de répondre sous peine d’y perdre toute crédibilité. Les « lignes rouges » sont multiples et plus faciles à décréter qu’à respecter.
À chacun sa guerre dans la guerre en Syrie : les Israéliens s’occupent de détruire les stocks de missiles avant qu’ils ne tombent dans les mains du Hezbollah, lequel ne commente pas l’événement, ne réplique pas, se focalise sur les rebelles à sa frontière et évite tout face-à-face avec Israël et la dispersion de ses forces par l’ouverture simultanée de deux fronts (l’un au Liban du Sud, face à Tsahal, l’autre à l’Est, face aux rebelles extrémistes « takfiris »). En somme, chacun prend garde à ne pas laisser les événements atteindre un seuil incontrôlable et se borne à ses intérêts immédiats. Entrer dans la profondeur du territoire syrien serait, par exemple, coûteux en hommes et moyens matériels pour le Hezbollah qui verrait ses forces s’éroder dans la durée, d’autant plus que ses combattants se trouveraient pour la première fois dans une zone d’action différente du territoire où ils ont combattu durant deux décennies, face à des jihadistes dont les techniques de combat (guérilla urbaine) sont proches des leurs (quoique bien moins sophistiquées et disciplinées). Dans la configuration syrienne, les certitudes et avantages « domestiques » dont le Hezbollah a pu bénéficier à sa frontière avec Israël, ne sont plus vraiment de mise, même si la détermination des combattants chiites à ne pas laisser la situation leur échapper reste intacte. Pour eux, la défaite n’est pas envisageable car l’axe chiite est à un tournant de son histoire. D’ordinaire, ouvrir deux fronts et tenir ses positions en même temps est difficile à assurer, même pour une armée régulière, a fortiori pour une milice hybride comme le Hezbollah. De leur côté, les combattants salafistes réfléchiront sans doute à deux fois avant de s’attaquer aux lieux et monuments religieux chers aux chiites comme le mausolée de Sayyeda Zeinab (fille de l’imam Ali et petite-fille du prophète Mohammed) situé à l’Est de Damas et qui a été déclaré « ligne rouge » par le secrétaire général du parti chiite, Hassan Nasrallah. L’opposition serait téméraire de chercher la confrontation directe avec le Hezbollah, et ainsi de resserrer l’étau sur elle, entre d’un côté l’armée régulière syrienne visiblement revigorée et de l’autre, un Hezbollah devenu depuis 2000, un label prestigieux, sorte de «gold standard » en matière de milice paramilitaire islamo-révolutionnaire.

Le dialogue après l’obstination

John Kerry et Sergeï Lavrov à Moscou, le 7 mai. Les deux hommes s'accordent sur la nécessité de parvenir à une solution politique au conflit syrien, mais s'opposent toujours sur ses préconditions (photo : Mladen Antonov/AFD).

John Kerry et Sergeï Lavrov à Moscou, le 7 mai. Les deux hommes s’accordent sur la nécessité de parvenir à une solution politique au conflit syrien, mais s’opposent toujours sur ses préconditions (crédit photo : Mladen Antonov/AFD).

Pour l’opposition syrienne officielle, la guerre de l’image semble déjà perdue. Washington est fondé à se demander si son soutien politique à l’opposition lui profitera en cas de défaite de sa branche armée face aux forces pro-Damas, surtout au regard de l’impact négatif de vidéos et témoignages mis en ligne, confirmant des actes de cruauté et de violence sectaire commis par les combattants islamistes. L’ État syrien n’a plus le monopole de la brutalité et de la barbarie, et semble même surclassé en la matière par ses ennemis. Ces révélations encouragent de moins en moins Washington à soutenir plus activement l’opposition dans les médias. Ses membres et responsables n’ont pas encore fait la preuve de leur capacité à fédérer et à représenter les intérêts de toutes les composantes du peuple syrien. Son aile politique est composée d’obscurs bureaucrates et d’affairistes ayant trouvé refuge ou fait carrière aux États-Unis avant d’être installés par la Ligue arabe dans ce qui constitue le noyau du futur gouvernement de transition. Ceux-ci sont encore d’illustres inconnus pour une majorité de Syriens. L’homme d’affaires syro-américain Ghassan Hitto, nommé premier ministre intérimaire par la Coalition nationale des forces de l’opposition et de la révolution en mars 2013, en est le parfait archétype. Sur le plan médiatique, l’aura « romantique » de la révolte des débuts, présentée comme spontanée, désespérée et héroïque, s’est dissipée pour laisser place à un conflit armé moins inspirant, passablement confessionnalisé, entre deux pôles d’influence idéologiquement opposés mais suffisamment proches et coupables, à part égale, d’exactions et de violations du droit humanitaire, pour n’inspirer à l’opinion occidentale qu’une vague indifférence teintée de mépris. Le remplacement à la tête du CNS de Mouaz al Khatib, président démissionnaire, proche des Frères musulmans mais considéré comme un modéré, par George Sabra, opposant de longue date au régime, chrétien et communiste, est sans doute supposé donner à l’opposition un visage moins inquiétant, et rassurer l’Occident quant à la place qui sera accordée aux minorités dans la nouvelle Syrie post-Bashar al-Assad. Mais cet artifice ne suffira peut-être pas à lui donner un second souffle et à la faire revenir en odeur de sainteté auprès de ceux qui considèrent désormais Bashar al Assad comme un moindre mal. Cette tendance pourrait se renforcer dans les prochains mois.
Les déclarations conjointes du Secrétaire d’État John Kerry et de son homologue russe, Sergeï Lavrov, lors de la visite du premier à Moscou le 7 mai 2013, témoignent de la conviction des deux parties que la solution ne peut être que politique. Les termes de la transition n’ayant pas fait l’objet d’un consensus depuis l’accord de Genève, il est probable que les deux parties n’auront d’autre choix que d’avancer vers une formule de gouvernement d’union nationale, intégrant davantage la coalition de l’opposition syrienne. L’exclusion de Bashar el Assad du processus de transition, posée comme une précondition par Washington, continue de séparer Russes et Américains. La Ligue arabe va-t-elle pouvoir reprendre langue avec le régime syrien qu’elle a honni sans perdre la face et sans infliger en même temps un camouflet à l’opposition qu’elle a armée et adoubée ? Se rabattre en désespoir de cause sur une solution négociée sonne comme l’aveu de l’impasse dans laquelle son intransigeance et son obstination à penser que seuls la force et l’isolement pouvaient suffire à faire tomber le régime, l’ont placée. En l’absence d’avancées significatives sur le champ de bataille et sans horizon politique dégagé et rassurant, l’opposition pourrait devenir un fardeau pour ses tuteurs arabes et américains. Pour Washington, en fin de compte, le plus grand échec stratégique ne serait pas de voir l’opposition stagner puis s’essouffler et Bashar el Assad se maintenir au pouvoir, mais de créer maladroitement en Syrie une frontière avec la Russie, indéfectible alliée de Damas, à la faveur d’une accélération de la militarisation du conflit. Les relations avec la Russie et la Chine, puissances incontournables dans la recherche d’une solution durable au problème (prioritaire) du nucléaire iranien, sont trop importantes pour être sacrifiées dans le maelström syrien. Les Américains commencent sans doute à percevoir le conflit syrien comme une préfiguration des conséquences d’une offensive contre l’Iran; une guerre qui s’annonce d’ores et déjà sans vainqueurs ni vaincus.

Chady Hage-ali

Stratpolitix

[1] Des déclarations de Carla Del Ponte, ancien procureur général du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY) imputeraient la responsabilité de cet usage à l’opposition syrienne, soulevant une vive controverse. Voir la dépêche Reuters [en ligne] [http://fr.reuters.com/article/topNews/idFRPAE94500I20130506].

[2] Voir la chronologie des relations Israël-Syrie de 2000 à 2013 proposée par l’AFP, disponible sur le site web de l’Orient-le-Jour [en ligne] http://www.lorientlejour.com/article/813114/israel-syrie-les-relations-depuis-2000.html

[3] Si l’on en croit un rapport de l’INSS, l’artillerie syrienne possèderait 18 lanceurs de missiles balistiques, quelques centaines de missiles Scud datant des années 70 et des missiles Fateh-110 et M600 dont le nombre n’est pas spécifié. L’armée de l’air disposait d’environ 365 avions au début du conflit, mais l’on ignore combien ont été détruits et sont encore en activité à ce jour. 50% serait encore fonctionnels. Les 105 avions de combat syriens (dont 50 vieux Mig 23-ML, 35 Mig 29-Fulcrum) disposent d’une avionique obsolète. L’ensemble des informations données sont d’avant le déclenchement du conflit et l’on ignore depuis, quels types d’armes le régime de Damas a pu recevoir de la Russie ou d’autres alliés. http://cdn.www.inss.org.il.reblazecdn.net/upload/%28FILE%291357113552.pdf

[4] « Israël cherche à rassurer Assad malgré les raids », Reuters, 6 mai 2013.

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Publié dans Défense & sécurité, Diplomatie, géostratégie, Sociologie & géopolitique des religions

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